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Ces jours-ci, mon entourage se divise en deux camps : celui des gens qui lisent tout ce qu’ils peuvent trouver au sujet du technofascisme, l’anxiété dans l’tapis, et celui de ceux qui dorment la nuit.
Devinez dans lequel je me trouve?
Plus sérieusement, nous sommes nombreux à avoir compris que le destin de l’humanité est désormais entre les mains d’une poignée de dudes de la Silicon Valley, qui, sous le couvert de l’innovation technologique, nous conduisent tout droit à notre perte.
Personnellement, je trouve qu’on ne parle pas assez de ces hommes animés d’un complexe de Dieu, constamment en compétition les uns contre les autres, qui gamblent notre futur comme si on avait des chances de se reprendre si jamais leurs plans foireux devaient… foirer.
Certains noms sont devenus familiers avec le temps : Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg. Il convient aussi de ramener ceux de Bill Gates (Microsoft) et de Sundar Pichai, Larry Page et Sergueï Brin (Alphabet/Google) à l’avant-plan, parce que sous leurs airs de final boss de la platitude, ils ramassent des données sur nous, dont certaines biométriques, et sont eux aussi engagés dans la course à l’intelligence artificielle. Comme dirait le Reddit québ, c’est pas des vrais fins.
Mais c’est pas de cette gang de losers dont j’ai le plus peur.
À cette gang de Lex Luthor in the making, il faut impérativement ajouter les noms de Sam Altman (boss de OpenAI, société derrière ChatGPT et sociopathe notoire, à en croire ce papier), Marc Andreessen (fondateur de Netscape et homme ayant la vibe générale de Humpty Dumpty en mode TED Talk) et Peter Thiel (libertarien mystique avec une tronche de Playmobil convaincu que Greta Thunberg est l’Antéchrist et que la démocratie, c’est overrated).
Dans ce panthéon de sombres losers qui, je le soupçonne, ont été bercés trop près du mur durant leurs premières années de vie, il faut dorénavant ajouter Alexander Caedmon Karp, dit Alex Karp.
Petit refresh pour ceux qui n’ont pas passé leurs dimanches à lire des manifestes inquiétants (help mi) : Alex Karp, 58 ans, est le fondateur de Palantir, une compagnie dont on parle de plus en plus en raison de son rôle grandissant dans nos vies, même si son nom n’évoque rien pour la plupart des mortels.
Palantir Technologies, c’est une compagnie fondée en 2003 (notamment par Thiel, ugh, on sait déjà où ça s’en va) qui développe des outils de collecte et d’analyse de données, ce qu’on appelle le big data, pour les pires clients : gouvernements, agences de renseignement comme la CIA, l’armée, la police — incluant la police d’immigration aux States —, constructeurs automobiles de luxe, etc.
Leur pitch ? Analyser des données sur les citoyens et le monde qui nous entoure pour prendre de « meilleures décisions ». Leur vibe : dystopie straight-to-DVD.
D’ailleurs, le nom « Palantir » provient des espèces de globes de vision dans le Seigneur des anneaux, des boules de cristal indestructibles qui permettent de voir des scènes à distance, se déroulant à proximité d’un autre palantír. Bref, ça permet d’espionner le monde. Allez, pas de quoi s’inquiéter, circulez.
Parmi ses bons coups, Palantir a aidé au déploiement du Medicare et Medicaid aux États-Unis, des programmes qui visent à offrir une couverture médicale aux citoyens les plus vulnérables.
Malheureusement pour nous, Alex Karp, c’est pas le genre de CEO en col roulé noir, végan et vaguement philanthrope, même s’il est adepte de taï-chi et de méditation. Bon, c’est peut-être le cas dans sa tête, mais quand on l’écoute parler, il a plus l’énergie d’un crackhead au métro Atwater à qui on aurait confié les clés de la ville.
Son parcours est fascinant. Né d’une mère artiste afro-américaine et d’un père pédiatre juif, il grandit dans un environnement profondément marqué par les luttes pour les droits civiques. Ses parents sont de vrais de vrais militants ayant été présents sur le terrain pour faire la promotion de la justice sociale et de l’égalité.
Quant à ses études, Karp détient un doctorat en théorie sociale de l’Université de Francfort et a rédigé une thèse intitulée : « L’agression dans le monde réel ». Normal. Il a aussi un frère journaliste et professeur d’université spécialisé en études afro-américaines.
Jusqu’à tout récemment, Alex Karp se disait progressiste, comme les autres bros de la Silicon Valley, tous proches du camp démocrate sous Barack Obama, à l’exception de Thiel, qui, on le rappelle, n’aime pas la démocratie.
Bref, tout indique un parcours qui aurait pu mener vers l’enseignement, le militantisme, ou, minimalement, une posture critique face aux institutions de pouvoir.
Genre, dans un autre univers, celui du rêve de Martin Luther King, Alex Karp aurait animé Décoloniser l’histoire à ma place.
Et pourtant.
Dans ce timeline de marde qui est le nôtre, Alex Karp est ce dude soi-disant rebelle, qui cite des penseurs à tour de bras en disant s’inquiéter pour l’humanité, seulement pour mettre sur pied Palantir Technologies, une entreprise qui travaille main dans la main avec les riches et puissants de ce monde qui ont une définition assez flexible des droits de la personne.
Au secours.
Récemment, à la demande d’absolument personne, la compagnie a publié un manifeste à forte teneur accélérationniste, qui, en gros, défend cette idée voulant que la technologie soit activement mise au service de l’Occident, avec les États-Unis en tête.
Dans une séquence de gymnastique mentale spectaculaire, Palantir affirme que si les démocraties hésitent trop longtemps à déployer des technologies puissantes (genre l’IA, la surveillance de masse et l’analyse prédictive, aka la spéculation) à cause de débats éthiques niaiseux sur le respect de la vie privée ou les dérives potentielles de l’IA, elles risquent de se faire damer le pion par des régimes autoritaires qui, eux, se posent zéro question.
Suivant cette logique, la démocratie doit s’adapter au boom technologique, et non l’inverse.
Toujours selon Palantir, les États-Unis devraient mettre en place un régime autoritaire au plus crisse et nous entraîner tous là-dedans, nous, pauvres otages d’un système politique qui nous demande notre avis une fois aux 4, 5 ans.
Le monde défendu par Palantir est celui de l’entreprise privée qui dicte les règles du jeu aux États.
Alors, sans plus tarder, voici 10 pensées intrusives que j’ai eues en lisant le christie de manifeste de Palantir.
Dans le désordre :
1— Quel gestionnaire de communauté a lu le manifeste et s’est dit : « Oui, c’est parfait, publions demain à midi sur Twitter » ?
2— Est-ce que ce manifeste constitue du true crime ?
3— Pourquoi le mot « efficacité » me fait plus peur que le mot « apocalypse » ?
4— Est-ce que mon application pour traquer mes menstrus est une snitch ?
5— Qui surveille ceux qui surveillent ?
6— Où sont les X-Men ?
7— Alex Karp a la dentition d’un personnage du Seigneur des anneaux et il devrait être mis au ban de la société uniquement sur la base de son hygiène dentaire.
8— Est-ce que l’agent de la CIA attitré à mon historique de navigation me trouve drôle ?
9— Est-ce que l’agent de la GRC qui lit mes textes dans Google Drive remarque mes fautes de français avant moi ?
10- Will you marry me?
11— Est-ce que j’aurais dû accepter les cookies sur le site que j’ai visité le 13 octobre dernier ?
12— Est-ce que ça change encore quelque chose d’élire quelqu’un ?
13— Est-ce que je devrais lâcher Internet pis aller toucher du gazon en supposant qu’il est pas géolocalisé ?
14— Est-ce que j’ai encore le temps de tout plaquer pour aller rejoindre une communauté de survivalistes dans l’bois ?
15— Non.
Dans ses moins bons, l’entreprise est associée à des dossiers très sensibles, comme celui de la Palestine où des associations de défense des droits de la personne affirment que ses logiciels servent essentiellement à traquer et cibler des civils pour le compte de l’armée israélienne. Et il semblerait que même les données de Medicare et Medicaid aient récemment été utilisées pour de sombres desseins : le profilage des immigrants dits « illégaux » en sol américain.
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