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Y a trop de chars à Montréal, Soraya.
Permettez que je vous appelle par votre prénom, vous qui avez tellement insisté pour nous convaincre que vous étiez une personne accessible, proche de la population. Alors, faisons comme si nous prenions un café dans ma cuisine d’Hochelaga, la circonscription que vous avez représentée durant 5 ans à la Chambre des communes.
Y a trop de chars à Montréal, donc.
Je ne vous parlerai même pas des enjeux environnementaux, car ils ne semblent pas peser lourd dans les décisions de votre parti. J’irai donc plus simplement. Je vais parler de mathématiques. Vous aimez ça, les chiffres, non ?
Entre 2004 et 2017, à Montréal, le nombre de véhicules est passé de 854 000 à 969 000, une croissance 50 % plus rapide que celle de la population. Pendant ce temps, notre île a conservé exactement la même taille. Elle ne s’est pas étirée jusqu’à boucher le fleuve et la rivière des Prairies pour accueillir tous ces chars, elle ne s’est pas raccrochée directement à la Rive-Sud et à Laval pour nous éviter le bordel des ponts.
Le réseau routier de la métropole comprend environ 4 050 km de voies de circulation. Selon une étude récente de Polytechnique, 78 % de cet espace est destiné à l’auto, contre 20 % aux piétons, 1,5 % aux infrastructures cyclables et 0,5 % aux transports collectifs.
Depuis que je suis devenue Montréalaise en 2005, j’utilise ces maigres 22 % au maximum. Il m’a fallu quelques années avant d’oser le cyclisme utilitaire. J’ai grandi au fond d’un rang des Cantons-de-l’Est, vous comprenez ? Pour moi, la bicyclette, c’était rouler dans la gravelle sur des routes où il ne passait jamais plus d’une voiture à l’heure. Je me souviens encore de ce matin de printemps où un charmant collègue rosemontois m’avait ramenée à l’UQAM sur son vélo — le vertige d’être frôlée par les voitures sur Saint-Denis. (À l’époque, le REV n’existait même pas encore en rêve.)
Je vous raconte tout ça parce que j’ai l’impression que vous vous déplacez rarement sur deux roues. Alors, je vous propose de monter derrière moi, le temps d’un trajet que j’aimerais bien effectuer plus souvent, mais je me garde une petite gêne, vu la dangerosité du parcours.
Nous partons d’Hochelaga, évidemment. Nous allons à Montréal-Nord, à la bibliothèque Henri-Bourassa, plus précisément. Depuis que j’ai eu la chance d’y être écrivaine en résidence entre 2016 et 2017, on m’engage régulièrement pour y donner des ateliers d’écriture ou faire du mentorat.
Roulons d’abord vers l’est sur de Rouen, sur cette si judicieusement nommée piste partagée. En gros, ça veut dire un vélo peinturé sur l’asphalte pour rappeler aux automobilistes qui l’ignorent parfois que les cyclistes sont bel et bien autorisés à utiliser la voie de circulation, mais ça offre à peu près autant de protection qu’un casque périmé.
De Rouen est une rue étroite, à deux sens, bordée d’espaces de stationnements toujours pleins.
Tournons ensuite sur de Chambly — encore une piste partagée, ô joie — et montons vers le nord, où elle se transforme en la 16e avenue. La rue est à sens unique vers le sud, sauf pour les vélos, et c’est là que surgit le prochain piège, qui referme ses mâchoires à l’intersection du boulevard Rosemont.
Ils arrivent à pleine vitesse et s’engagent sur la 16e sans ralentir, du carspreading à fond la caisse sur la voie cyclable même si, à cette hauteur, de belles bandes blanches délimitent une section strictement réservée aux vélos.
Si nous sommes toujours vivantes, continuons jusqu’à Villeray, bifurquons brièvement vers l’est, jusqu’à la 17e avenue qui nous permettra de passer sous l’autoroute métropolitaine, mais attention, il faut rouler sur le trottoir durant la traversée.
Ensuite, nous progressons tranquillement dans Saint-Léonard : Jean-Rivard, Jean-Nicolet, des Galets. Le hic, c’est que pour se rendre jusqu’à l’extrémité nord de la ville, il faut impérativement franchir la Grande Muraille, soit le boulevard Industriel. Et à cette hauteur, devinez quelle est la seule option?
Lacordaire. Comme dans REV Lacordaire, dont la construction vient d’être suspendue par votre administration.
Allons-y quand même, et tenez-vous bien, Soraya.
Lacordaire est un boulevard que les conducteurs confondent souvent avec une autoroute. Je veux bien, exceptionnellement, rouler sur le trottoir — pardonnez-moi, ami.e.s piéton.ne.s, l’autocentrisme génère une compétition entre les autres moyens de transport — sauf que dans cette mer de stationnements accolés aux centres commerciaux et aux bâtiments industriels, même lui ne peut garantir notre sécurité.
Si nous échappons à tous ces périls, nous déboucherons finalement sur le boulevard Henri-Bourassa, et malheureusement, dans l’est, nous ne pouvons compter sur le REV qui s’arrête à l’avenue des Récollets. Pour mémoire, il devait se rendre jusqu’à Lacordaire, mais, encore une fois, votre parti laisse entendre qu’il pourrait abandonner cette dernière section, voire carrément démolir celle qui vient d’être construite.
Ainsi, en l’absence de piste cyclable, même « partagée », sur ce colossal boulevard à six voies, tous les dangers précédemment cités nous guettent alors que nous sommes presque arrivées à notre destination. (Je pourrais en profiter pour souligner que les secteurs les plus défavorisés de la ville sont les moins bien desservis en infrastructure cyclable, mais j’ose espérer que vous l’aviez déjà remarqué.)
Et finalement, sur ce colossal boulevard à six voies comme partout ailleurs, une énième menace plane.
Si vous saviez cette angoisse qui me saisit quand j’aperçois seulement le dessus d’un crâne, preuve irréfutable d’un automobiliste penché sur son appareil. Combien de fois appuient-ils automatiquement sur la pédale à essence, sans même relever la tête, ignorant la personne qui traverse à pied ou à bicyclette derrière les pare-chocs de plus en plus imposants des véhicules de plus en plus gigantesques ?
Mais soyez rassurée, Soraya, pour vous, ce n’était là qu’un exercice théorique. Je vous dépose à la bibliothèque, et vous pouvez rentrer en voiture.
Pour nous, c’est un combat de tous les jours. Et pourtant, malgré la peur, je vous le confesse : j’adore pédaler dans ma ville. Je vous souhaite d’un jour faire l’expérience de cette joie indicible : dévaler une côte, le vent caressant votre visage, le soleil chauffant votre peau.
Connaissez-vous un seul automobiliste qui rayonne de bonheur après avoir conduit à Montréal ? Et même si vous enleviez toutes les pistes cyclables, tous les trottoirs et que vous ajoutiez des kilomètres d’autoroute, cela n’y changerait rien. La congestion n’est la faute ni des cyclistes ni des piéton.ne.s. Elle est générée par les automobilistes eux-mêmes. Plus on donne d’espace aux voitures, plus elles en prennent.
Et notre île aura toujours la même taille.
Depuis mon propre emportiérage, en 2016, qui m’a laissée avec un genou droit capricieux, je suis littéralement incapable de rouler à moins d’un mètre d’un véhicule stationné. Un genre de choc post-traumatique, j’imagine. Mais voilà, sur des rues comme de Rouen, quand le conducteur derrière vous s’impatiente, incapable d’attendre 3 secondes et demie pour vous dépasser de façon sécuritaire, je serre les dents et je frôle les portières qui pourraient me catapulter sur l’asphalte.