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« Toi, là, t’es-tu gai? »
Elle s’appelait Marie-Josée, elle était un an plus vieille que moi et je la trouvais pas mal à mon goût. Sa question ne recelait aucune curiosité à propos de mon orientation sexuelle. C’était plutôt une flèche envoyée parce qu’elle devait trouver que je passais un peu trop de temps à la regarder dans l’autobus. Comme ça, direct devant mes chums.
Dans les règles de l’art.
Dans les règles du jeu, surtout.
Sur la Côte-Nord des années 1990, les garçons ne sortaient pas avec des filles plus vieilles ni même avec celles de leur âge. Ça ne fonctionnait pas comme ça. Je n’étais pas dans sa ligue. Je n’avais pas le droit de lever les yeux vers elle. C’est pour ça qu’elle m’a « remis à ma place » avec un commentaire aussi adroit qu’homophobe. On a continué de fréquenter le même établissement pendant deux ans, mais on ne s’est plus jamais adressé la parole. Elle avait gagné.
Ce drôle de souvenir m’est revenu à l’esprit à la lecture du recueil Masculin pluriel, dirigé par Marc-Antoine Bazinet et le chercheur en sociologie sur les masculinités Sony Carpentier. Dix témoignages de tous horizons, de la masculinité banlieusarde blanche de mon patron Hugo Meunier à l’expérience afrodescendante de Fabrice Vil en passant par celle des communautés LGBTQ+.
On aura beau se mentir, aucun homme n’est parfaitement à l’aise dans sa masculinité.
Certains blâmeront les femmes, d’autres les wokes, mais le problème était aussi présent quand les hommes décidaient de tout, tout le temps, partout. Ni moi ni Marie-Josée n’avons inventé les règles de ce jeu qui aliène tout le monde. On les intériorise, tout simplement. On les applique sans même les remettre en question.
Au fil des pages de Masculin pluriel, tout le monde se remet en question, mais personne ne le fait autant que Marc-Antoine et Sony.
« On voulait parler au plus grand nombre d’hommes possible », explique Marc-Antoine Bazinet, attablé à côté de son coéditeur dans l’agora du Pavillon Judith-Jasmin, à l’UQAM. « C’était important pour nous d’offrir une diversité d’expériences. La masculinité d’une personne afrodescendante comme Fabrice Vil sera très différente de celle d’un enfant privilégié de la classe moyenne de Saint-Lambert comme moi. »
Les témoignages du recueil sont en effet très différents, mais je les ai recensés en trois catégories : les histoires de masculinités marginalisées, les expériences personnelles et les visions plus théoriques, souvent incarnées par des participants qui se positionnent à l’extérieur de la violence à la fois réelle et symbolique associée à la masculinité. Des juges des problématiques typiquement masculines, en quelque sorte.
C’est là un détail qui m’a interpellé. Qu’on le veuille ou non, en tant qu’homme, on est tous coupables d’avoir porté le patriarcat sur nos épaules à un moment donné ou à un autre. Les insultes homophobes sur la Côte-Nord des années 1990, c’était une monnaie d’échange. Je ne les ai pas que subies.
« Pas tout le monde est à la même place. Il y a des gens qui vont lire le texte de François Ruel-Côté et qui vont se dire : “Ben oui, c’est vrai. Pourquoi y a encore des jouets pour petits gars et petites filles? “ Y a pas de mauvais point d’entrée pour commencer cette réflexion. »
« Impliquer sa part d’ombre, c’est accepter que nos bases doivent être revues et c’est pas tout le monde qui est prêt à se rendre là », précise Sony.
Marc-Antoine et Sony ont quand même tenu à challenger leurs participants. « On a encouragé certains d’entre eux à poursuivre la réflexion et à aller plus loin dans leur contribution. Notre éditrice a dû nous rappeler à l’ordre avec toute la bienveillance du monde : chacun avance à son rythme. On ne peut pas provoquer la réflexion chez quelqu’un », ajoute Marc-Antoine.
Un autre aspect qui m’a frappé en lisant les témoignages de Masculin pluriel, c’est cette impression de peur latente chez certains des contributeurs, comme s’ils se butaient à des obstacles invisibles qui les empêchaient de « vraiment » se remettre en question. Cette impression n’est peut-être que la mienne, mais j’en ai quand même fait part à Marc-Antoine et Sony.
Je les ai sondés à savoir ce qui peut bien faire peur à un homme qui se remet en question à part, peut-être, l’inévitable jugement de ses semblables. Après tout, on aime ça, les hommes, douter de la masculinité de son prochain.
« À la base, le patriarcat est une relation de pouvoir dans laquelle tout appartient à l’homme. Je pense qu’au-delà de la peur du jugement des autres hommes, à un niveau plus profond ou peut-être plus inconscient, y a aussi une peur d’appartenir au groupe dominé de cette relation-là », théorise Marc-Antoine.
Sony abonde dans le même sens. « Les femmes n’ont même pas besoin d’être dans le portrait pour qu’on ait peur du féminin. Ça existe aussi chez les hommes gais. Le patriarcat a toujours existé, mais il se redéfinit constamment. C’est sa principale force comme modèle. C’est pour ça que c’est difficile de même le remettre en question. »
On a tous porté le patriarcat sur nos épaules à un moment ou à un autre. Je n’en suis pas exempt.
Le but premier des deux hommes qui se connaissent depuis leurs études universitaires est d’ouvrir la conversation entre les hommes du Québec. C’était aussi important pour eux de ne pas diviser en utilisant des termes comme « masculinité toxique ». Ils ont d’ailleurs choisi le format littéraire plutôt que le documentaire par souci d’authenticité. « L’écriture, c’est intime. Quand t’as une caméra dans le visage et que deux gars te posent des questions, c’est pas la même version de toi-même que tu livres. Là, on leur a donné des consignes et on les a laissés seuls avec leurs mots », poursuit le sociologue.
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Pour en revenir à Marie-Josée, quand celle-ci a remis mon orientation sexuelle en question devant mes chums dans l’autobus, j’ai peut-être aussi un peu eu peur d’elle. J’aurais pu juste en rire comme l’ont fait mes chums. Je dis souvent que les hommes sont élevés à croire qu’ils finiront tous avec la reine du bal. À ce moment-là, j’avais probablement peur qu’elle mette un terme à cette illusion, mais aujourd’hui, je sais que c’est à la reine du bal de décider avec qui elle veut finir, et non à moi.
Masculin pluriel est disponible en librairie dès maintenant. On y trouve des témoignages de Vincent Roberge (alias Les Louanges), Fabrice Vil, Marc Séguin, François Ruel-Côté et plusieurs autres. Franchement, ça donne le goût de discuter, de se raconter et de s’ouvrir un peu. C’est pas mal ça que j’ai fait aujourd’hui. C’est peut-être pas une révolution, mais c’est le début de quelque chose.