.jpg)
Kolan get manmanw.
En créole haïtien, il s’agit de l’insulte suprême, celle qui a l’effet d’une bombe. À la fois avertissement et malédiction, elle a le potentiel de déclencher des guerres et d’en étouffer d’autres.
Que le colon guette ta mère.
Que le colon attrape ta mère.
Que le colon s’en prenne à ta mère.
Peu importe la traduction retenue, le blasphème résume à lui seul la brutalité de l’esclavage. Il braque les projecteurs sur une violence reléguée à des temps immémoriaux pour les uns alors qu’elle est plutôt synonyme de blessure encore vive pour les autres. Il dit les pulsions sadiques et immorales qui ont animé les propriétaires d’esclaves pendant près de 300 ans en Amérique. Une barbarie qui s’étend au-delà des coups de fouet. Une collection de fautes jamais réellement avouées, donc jamais réellement pardonnées.
J’ai beaucoup pensé à la notion de cruauté au cours des derniers jours. Depuis la publication de la plus récente batch de documents déclassifiés en lien avec l’affaire Epstein, je cherche les mots. Pas tant pour moi que pour accompagner les Blancs dans leur désarroi.
Comme vous, je découvre avec horreur l’existence d’un monde parallèle, peuplé d’une élite dépravée et prédatrice, dont le quotidien ressemble à une combinaison des films les plus dérangeants auxquels on puisse penser : Salò ou les 120 Journées de Sodome, Eyes Wide Shut, Hostel et la première saison de True Detective, tiens.
Je suis dégoûtée, triste et choquée en pensant au nombre incalculable de victimes, souvent mineures, tombées entre les griffes d’un réseau de pédocriminels ayant agi en toute impunité pendant des années, protégés qu’ils étaient par un système patriarcal corrompu jusqu’à la moelle, où les collabos pullulent dans toutes les sphères d’activités, jusque dans les institutions censées nous protéger.
Je le dis haut et fort, sans l’ombre d’un chapeau d’aluminium en vue : les coucous avaient raison.
Il y a bel et bien une élite composée de pédophiles qui vit au-dessus des lois et qui fait la pluie et le beau temps sur la scène internationale.
Chaque parcelle de mon corps est triggered par ce que je découvre depuis une semaine et, je l’admets, je dois lutter fort contre la misandrie. C’est dur de ne pas succomber au #yesallmen devant cette avalanche de losers fortunés et bardés de diplômes qui se crossent en pensant à des enfants, juste parce qu’ils le peuvent. Des hommes qui ont accès à toute la bonne chair du monde, mais qui préfèrent aller chercher de l’attention là où elle n’est pas sollicitée. Des dignitaires véreux, des philosophes libidineux. On fait quoi quand la crème de la crème de l’humanité est en fait un tas de dèche?
.png)
Je reste ahurie par la quantité phénoménale de documents incriminants, des documents PDF accablants aux courriels à la ponctuation déficiente évoquant les pires travers des boomers laissés sans surveillance sur le web (it’s giving envoyé de mon iPad).
Je suis également abasourdie par les conclusions potentielles qui se dessinent en filigrane de ces documents. Jeffrey Epstein est-il à l’origine du Bitcoin? Le banquier a-t-il fomenté le #pizzagate avec l’aide de l’ex-conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, pour détourner l’attention du public vers l’establishment démocrate?
Et surtout, je suis angoissée par l’avalanche de photos sordides de jeunes filles dont les jambes sont à peine plus larges que mes bras ainsi que tous ces témoignages de victimes qui auraient dû nous inciter depuis longtemps à l’émeute.
Je ne veux pas d’une Amérique à feu et à sang pour expulser les immigrants. Je veux d’une Amérique mobilisée, fourches et gourdins en main, pour protéger les femmes et les enfants.
J’ai le regard hagard à force de plonger dans des rabbit holes et si je ne me surveillais pas, mon visage serait figé dans une expression rappelant Le Cri d’Edvard Munch, parce que c’est tout ce que m’inspire cette affaire abjecte : un long cri strident, ininterrompu.
.png)
.png)
Vous aurez compris que je suis horrifiée. Mais je ne peux pas dire que je tombe complètement en bas de ma chaise en découvrant yet again le côté sombre de l’humanité.
J’ai personnellement dépassé le cap de la sidération depuis belle lurette et je regarde, avec le peu de patience qu’il me reste, mes concitoyens englués dans une espèce de torpeur où scepticisme et effroi s’affrontent dans une sorte de valse macabre. Une partie d’entre eux refuse d’y croire, l’autre se consume de l’intérieur. Mais, il faut le dire, cet état de stupeur généralisé est ancré dans une forme de privilège, soit l’existence tranquille de ceux qui ont le luxe d’ignorer l’Histoire.
Car l’affaire Epstein n’a rien de nouveau. En fait, elle s’inscrit parfaitement dans l’ADN des États-Unis, une épopée écrite dans le sang des peuples autochtones et des esclaves noirs.
Jeffrey Epstein n’est pas une anomalie ni l’exception. Il est un produit du système. Il est la preuve incontestable que ce dernier ne fonctionne que pour la minorité de riches et de puissants qui l’ont modelé pour répondre à leurs propres intérêts.
Un système qui encourage la prédation ; le vol de terres justifie tous les pillages qui s’ensuivent.
Les vieux bonhommes qui se gargarisent par courriel de vidéos de torture, de viols collectifs et de mises en scène sadomasochistes n’ont rien inventé. Ils ont appris. De leurs pères. De leurs grands-pères. De leurs arrière-grands-pères. La cruauté se transmet de génération en génération. Les cibles changent, mais la violence, bestiale, reste la même.
.png)
Je n’ai jamais douté de la véracité des allégations entourant Epstein parce que tout ce qu’on retrouve dans les dossiers Epstein : pédophilie, traite de personnes, viols collectifs, torture, expérimentations pseudoscientifiques, femmes utilisées comme incubateurs, mutilations, meurtres (parfois rituels), cannibalisme, zoophilie, nécrophilie, tout cela a déjà été infligé à des corps autochtones et noirs dès les débuts de la présence européenne en Amérique.
Prenons Christophe Colomb. Ce dernier a été si cruel envers les Taïnos, un peuple autochtone de l’île d’Hispaniola (aujourd’hui le territoire partagé entre Haïti et la République dominicaine), qu’il a fait l’objet d’une enquête avant d’être arrêté en 1500 et ramené enchaîné en Espagne à la suite de plaintes pour pillage, torture, mutilations, viols et autres violences extrêmes. Il a été emprisonné et dépossédé d’une grande partie de ses titres.
Imaginez : au 15e siècle, on savait déjà reconnaître, dénoncer et punir les monstres. C’est à se demander où ça s’est perdu.
En Amérique, la barbarie était loin d ’être terminée. Thomas Jefferson, un des pères fondateurs des États-Unis, icône de la liberté et de la démocratie (sa face est sur le mont Rushmore), a possédé plus de 600 esclaves au cours de sa vie. Parmi eux, Sally Hemings, née esclave. Selon les historiens, Jefferson aurait commencé à avoir des relations sexuelles avec elle alors qu’elle avait environ 14 ans et que lui avait la quarantaine avancée. Comme esclave, elle ne pouvait ni consentir ni s’enfuir. Elle était sa propriété. Son bien meuble.
L’esclavage a toujours été beaucoup plus qu’un système économique. C’était le terrain de jeu des fantasmes les plus glauques, un laboratoire de déshumanisation totale. Des hommes et des femmes enchaînés par le cou. Des familles séparées. Des bébés vendus ou jetés aux alligators. Des femmes violées à répétition pour assouvir les pulsions du maître (et de ses fils) et produire de la main-d’œuvre. Des hommes violés pour les dissuader de se révolter. Des sessions « d’accouplement » sous l’œil attentif du maître pour s’assurer que le coït soit complet, comme pour le bétail. Des corps marqués au fer rouge, mutilés, pendus, brûlés, démembrés, dépecés, utilisés pour faire de la moulée… ou des souliers de cuir.
.png)
Et si vous croyez que j’exagère, sachez que tout ceci est largement documenté.
Mais est-ce enseigné? Dans le détail? Et si oui, à quel public? Les Noirs connaissent généralement leur histoire, mais les Blancs connaissent-ils la leur?
On comprend pourquoi l’administration Trump essaie d’effacer l’esclavage de la mémoire collective en mettant des livres à l’index ou en détruisant de précieuses archives. Sans traces de l’histoire, comment identifier des patterns récurrents et prouver qu’elle se répète?
L’abolition de l’esclavage n’a pas mis un terme à l’horreur dans l’immédiat, les lynchages demeurant courants et courus : c’étaient des événements publics, présentés comme des rendez-vous familiaux et rassembleurs. On y apportait enfants et paniers de pique-nique. Puis, on repartait avec des souvenirs, une carte postale ou un morceau de quelqu’un.
.jpg)
Dans The Delectable Negro, l’historien Vincent Woodard documente comment le corps noir a été fantasmé et consommé, parfois littéralement. Le cannibalisme, réel ou symbolique, faisait partie de l’imaginaire colonial : manger l’Autre pour le posséder entièrement. Aujourd’hui encore, des citoyens blancs découvrent dans leur héritage familial des artefacts insoutenables. Des citoyens américains ont rapporté que des chaises transmises dans leurs familles depuis des générations avaient été rembourrées à l’aide de cheveux de personnes noires réduites en esclavage.
Cette violence n’est toutefois ni propre aux États-Unis ni confinée au passé. Rappelons à cet effet que l’Allemagne nazie a « raffiné » les méthodes de torture et d’extermination de masse. Au Japon, toujours durant la Seconde Guerre mondiale, c’est l’unité 731 qui a pratiqué des expérimentations humaines d’une cruauté indicible juste parce que (merci de ne pas lire là-dessus avant d’aller vous coucher).
Je comprends que pour beaucoup d’entre nous, ce genre de violence demeure inconcevable et que le cerveau ne compute pas. Je sais que plusieurs auront le réflexe de croire qu’on a évolué, qu’on est meilleur, que la cruauté extrême ne concerne qu’une infime partie de la société, voire qu’elle est anecdotique et que la barbarie est anachronique ou réservée aux Autres. À ces gens au sang chaud, plus émotifs, moins cartésiens, qui habitent des contrées lointaines où l’organisation sociale reflète parfois un certain chaos.
Et je comprends la tentation de se réfugier derrière le concept de fait divers pour éviter de s’avouer qu’il s’agit d’un problème endémique qui nous permettrait enfin de prendre la pleine mesure du mot « systémique ».
La violence est le système.
Depuis quelques jours, je pense au film Women Talking de Sarah Polley. Basé sur des faits réels survenus entre 2005 et 2009, le film traite d’une communauté mennonite, une communauté ultra religieuse et conservatrice, où des hommes se sont mis en gang pour droguer et agresser sexuellement des femmes de leur entourage, c’est-à-dire leurs mères, leurs filles, leurs sœurs, leurs amies. Plus de 150 femmes, âgées de 3 à 65 ans, ont été agressées durant cette période. Les victimes se réveillaient au petit matin couvertes de bleus, croyant avoir été attaquées par des démons.
Disons simplement qu’elles n’étaient pas si loin de la vérité.
D’autres affaires récentes nous rappellent que ces vastes entreprises de violence ne relèvent ni de la fiction ni d’un passé révolu.
En 2024, on apprenait l’existence d’un groupe composé de 70 000 hommes sur le réseau social Telegram qui se donnaient des trucs pour agresser sexuellement des femmes de leur entourage.
En ouvrant mon cell, en début de semaine, j’ai vu passer le compte-rendu d’une affaire de viol survenue à Lille, en France, durant laquelle un garçon âgé de 5 ans a été agressé par plusieurs hommes, dont son père, durant une soirée de chemsex. Le sombre événement aurait aussi été le théâtre d’actes de sauvagerie contre un animal.
Et puis, il y a l’enquête journalistique menée par mon cher collègue Hugo Meunier, qui démontre à quel point il est facile d’abuser de quelqu’un : en moins de 24 heures, une centaine d’hommes ont répondu à son annonce fictive proposant le corps de sa conjointe endormie à des fins d’activités sexuelles.
Voilà le monde dans lequel on vit. Il est laid. Il l’a toujours été. Et détourner le regard n’a jamais empêché la violence d’exister, seulement de retarder son endiguement.
Si l’affaire Epstein bouleverse autant, ce n’est pas à cause de l’horreur. Après tout, cette dernière est routinière. Plutôt, c’est parce qu’elle vient ébranler un récit confortable : celui d’une humanité et d’un Occident fondamentalement vertueux, civilisé, en progrès constant.
Ça serait le moment de se sortir la tête du cul, un peu.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!