.jpg.webp)
Je suis en processus de réconciliation avec le théâtre.
Longtemps dans mon esprit un lieu de rassemblement pour les excentriques insolvables et les hyperprivilégiés, cette institution millénaire est revenue dans ma vie tout discrètement. Entre deux séries télévisées un peu trop standardisées et un film quelconque mettant en vedette Chris Pratt, j’avais besoin d’un endroit où vivre les expériences uniques et stimulantes que Netflix et Warner Brothers s’entêtent à me refuser.
Le théâtre, c’est un peu le village gaulois de l’Empire romain digital qui transforme l’art en contenu. Sans être fondamentalement déconnecté du monde qui l’entoure, c’est un milieu qui n’aura jamais son Netflix. Pour aller voir une pièce, il faut se déplacer, faire preuve de curiosité et s’ouvrir à l’inconnu. Les réflexions artistiques tranchées et inconfortables, on y en trouve encore beaucoup.
C’est ce qui m’amène à vous parler de la dramaturge à scandale Laarm de Ploers. En fait, non, parce qu’elle n’existe pas. Elle est un produit de l’imagination d’un autre dramaturge bien connu au Québec, Christian Lapointe qui en fait l’objet de sa nouvelle pièce qui sera présentée au théâtre Prospero à partir du 28 avril prochain.
À travers elle, Lapointe cherche à poser cette question devenue fort populaire : est-ce qu’on peut séparer l’art de l’artiste après sa mort ?
.jpg.webp)
« Laarm de Ploers, j’apprends encore à la connaître », révèle Christian Lapointe, à une semaine de la première. Au cas où vous vous demandiez, ça se prononce « larme de plourse ».
« Je ne crois pas qu’il y ait une partie de moi en elle. Elle est un casse-tête. Une sorte de livre dont vous êtes le héros. »
De son propre aveu, il s’agit d’un projet métathéâtral. Du théâtre à propos du théâtre.
« Dans la pièce comme dans le livre, Laarm de Ploers existe parce qu’on parle d’elle », illustre Christian Lapointe.
J’ai aussi eu la chance d’assister à une répétition générale de Laarm de Ploers, avec Amélie Dallaire dans le rôle-titre, ainsi que Sylvio Arriola. « Ce n’est pas la forme définitive de la pièce. Elle pourrait être montée par quelqu’un d’autre et ressembler à complètement autre chose », explique Christian Lapointe.
Il faut aimer les histoires qui sortent de la norme et travailler du ciboulot pour apprécier Laarm de Ploers. On n’est pas exactement dans le théâtre classique, mais on n’est pas dans la provocation, non plus. C’est une pièce à propos d’une artiste provocatrice. Une enquête collaborative, en quelque sorte.
Dans son interprétation, Amélie Dallaire demeure de glace, malgré la couleur et la tension de son propos. Elle incarne une contradiction fondamentale entre l’art et l’artiste, au point où on se demande comment une femme si digne et droite peut créer des images aussi violentes. « Je pense que Laarm de Ploers a des velléités de changer le monde. C’est peut-être vain, mais je crois que c’est possible de changer le monde avec l’art », affirme le dramaturge.
Pour tous les Eugène Ionesco et Berthold Brecht qui changent le cours de l’histoire de l’art, il y a des Tristan Egolf, Christian Lapointe et Laarm de Ploers (mettons !) qui font pivoter une poignée de destins et les deux profils sont cruciaux à une culture saine.
Laarm de Ploers, c’est une expérience qui vous appartient. Un meuble IKEA pour l’esprit. Un livre dont vous êtes le héros, comme l’explique si bien son créateur. En prime, c’est pas mal plus excitant qu’un film Netflix avec Chris Pratt.
La version papier de Laarm de Ploers, parue aux éditions Les Herbes rouges le 3 avril dernier, pose plus de questions qu’elle n’y répond. Entre la littérature et le théâtre, on y relate le souvenir d’une dramaturge radicale et scandaleuse dont les œuvres passaient de l’utilisation libérale de fluides corporels (je vous laisse imaginer) à l’incitation au suicide, en passant par la zoophilie.
Décédée dans des circonstances nébuleuses, on retrouve l’artiste fictive à travers des fragments d’entrevues, des extraits de répétitions, et trois pièces, dont Revanche, le point de départ de toute cette démarche. « J’ai commencé à écrire Revanche sous un pseudonyme pour parler de la violence comme ultime recours pour rendre le monde meilleur. À un moment donné, j’ai arrêté d’écrire en tant que Laarm de Ploers pour écrire à propos d’elle. Pour essayer de la comprendre. Elle avait une vie qui lui était propre », explique le dramaturge.
Christian Lapointe n’est lui-même pas étranger à la provocation. Dans sa pièce Use et abuse, il se fait violer sur scène par le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe. Sachant qu’il a débuté ce projet alors qu’il écrivait en tant que Laarm de Ploers, difficile de savoir si on peut le croire lorsqu’il affirme qu’elle n’est que pure fiction. Loin de moi l’idée d’accuser Christian Lapointe de me mentir, mais peut-être essaie-t-il de se situer lui-même comme élément de sa pièce ?
Parce que le constat que fait Laarm de Ploers, c’est que l’œuvre est tout ce qui reste de l’artiste. Tout ce qui survit à la mort. C’est à travers l’œuvre qu’on peut retrouver des traces de l’identité d’un créateur ou d’une créatrice. Même si on se souvient des nombreuses transgressions de la dramaturge fictionnelle, ce sont les questions qu’elle laisse sans réponse qui fascinent. Laarm de Ploers ne raconte pas exactement une histoire. La pièce développe un mécanisme qui nous permet de générer les nôtres à partir de pièces détachées.
.jpg.webp)
L’intrigue se déroule dans une galerie d’art, plus précisément au milieu d’une exposition de modèles réduits. Cette première incarnation de Laarm de Ploers, cocréée par Mathieu Arsenault et Julie Lévesque, s’articule comme un souvenir flou. Les images évoquent le passé sans le faire revivre. Les fragments de Laarm de Ploers se déploient autour d’un contexte fuyant auquel il faut constamment réfléchir. Christian Lapointe qualifie lui-même son œuvre de tragicomédie : on se rappelle des transgressions et excentricités de la dramaturge, mais on est aussi confrontés à l’inévitabilité de sa disparition.
.jpg.webp)
Toute autre réponse d’un artiste aussi assumé que Christian Lapointe aurait été surprenante. Il précise cependant que de « changer le monde » peut signifier qu’on change la vie d’une vingtaine de personnes, avouant lui-même avoir été secoué et influencé au fil de son parcours. Il cite par exemple le roman Le seigneur des porcheries de Tristan Egolf comme lecture marquante, une œuvre dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à aujourd’hui.
.jpg.webp)