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Ce dimanche après-midi, en me rendant à l’Usine C pour voir une pièce de théâtre, je ne m’attendais pas à voir une femme se faire pénétrer par une main gantée à quelques mètres de moi.
Le plus surprenant pour moi dans cet instant n’a toutefois pas été son caractère explicite ni même le fait qu’il ait pris place dans une institution théâtrale, mais bien l’étendue de l’émotion qu’il a provoquée en moi.
Si vous êtes une âme sensible, n’allez pas voir História do olho – Un conte de fées porno noir au Festival TransAmériques (FTA). Mais si vous acceptez d’être bousculé, courez acheter les derniers billets pour ce spectacle aussi audacieux qu’inoubliable, où pénétration, urine et sang côtoient tendresse et vulnérabilité.
Avis de non-responsabilité : ce texte contient des divulgâcheurs.
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Réalisée par la metteuse en scène brésilienne Janaina Leite, la pièce est jouée en portugais et sous-titrée en français et en anglais dans le cadre de son passage à Montréal. Elle met en scène 15 performeurs issus de l’industrie de la pornographie et du travail du sexe, qui nous partagent leur rapport au porno et donnent vie à Histoire de l’œil, le court roman pornographique de l’écrivain et penseur français Georges Bataille.
Paru en 1928 et fort d’un univers onirique, il raconte l’initiation sexuelle de trois adolescents qui, au fil de l’histoire, prend une tournure de plus en plus glauque et dérangeante.
Je me souviens avoir été troublée par la lecture de ce bref roman. C’est un client du bar où je travaillais quand j’avais 19 ans qui m’en avait offert une copie (je me demande encore pourquoi il avait tenu à me faire un tel cadeau).
Je le répète, ce spectacle n’est pas pour les âmes sensibles. Durant la représentation de deux heures et demie à laquelle j’ai assistée, un performeur s’est fait pénétrer par des perles anales et un strap-on, les spectateurs ont été invités à s’uriner les uns sur les autres, et un autre comédien s’est fait vomir sur scène.
Une performeuse s’est aussi fait perforer le dos par des artistes perceurs avant de se faire suspendre par la peau tout en récitant un monologue. Après être subitement tombée sous l’effet de son poids, elle a continué sa performance, le dos ensanglanté, s’interrompant à peine pour allumer une cigarette.
D’une grande violence, cette scène a poussé des spectateurs à sortir de la salle et a provoqué une crise de panique incontrôlable chez une spectatrice à mes côtés.
Malgré l’intensité déconcertante de ces scènes, le moment qui m’a le plus marquée et qui ne quitte pas mon esprit depuis les dernières 24 heures est celui du fisting.
Elle va comme suit.
La performeuse Isabel Soares entre sur scène et demande à des spectateurs de lui présenter leurs mains. Elle les examine, avant de remettre un gant en latex noir à certains d’entre eux.
Puis, elle s’adresse au public : « Parmi les personnes à qui j’ai remis un gant, qui voudrait bien me fister ? » Des réactions d’étonnement et des rires nerveux retentissent dans la salle. « Je le pense vraiment », soutient-elle.
Après un court moment de silence, une courageuse spectatrice lève la main.
Une autre performeuse (celle qui sera suspendue par la peau peu de temps après) attend Soares au milieu de la scène, assise, les jambes entrouvertes. La comédienne se couche sur elle et ouvre à son tour ses jambes, le sexe tourné vers le public.
Les spectateurs sont alors invités à se rapprocher et à s’asseoir en cercle autour d’elles, sur scène, pour pouvoir mieux observer la scène.
C’est avec fascination que je regarde une inconnue en fister une autre à deux mètres de moi, sur fond de musique live.
Pendant ce temps, la comédienne est caressée avec tendresse par sa collègue, dont la présence semble l’apaiser. Elle lui sert manifestement de point d’ancrage.
Puis, s’ensuit un échange de complicité entre la fister et la fistee. La performeuse, qui ressent visiblement du plaisir, guide la spectatrice dans l’acte. Cette dernière est à l’écoute et participe au dialogue. Toutes deux sourient et partagent des rires.
Des centaines de paires d’yeux sont rivées sur la vulve de Soares, et pourtant, les trois personnes au centre de la scène ne paraissent nullement incommodées.
Dans cet instant, il serait facile de me sentir comme une voyeuse. Pourtant, c’est tout l’inverse qui se produit. J’ai l’impression de faire partie de la performance, d’y avoir ma place.
Je suis soudain envahie par un sentiment inattendu de complicité avec ceux qui m’entourent. On est là, ensemble, en train de vivre une expérience aussi nouvelle que vertigineuse.
Une fois la scène terminée, Soares et la femme qui vient de la pénétrer s’enlacent avec émotion. Le moment est doux et transpire de gratitude.
Et moi, j’en ressors bouleversée.
Pour la metteuse en scène et postdoctorante à l’École de communication et des arts de l’Université de São Paulo, Janaina Leite, la scène de fisting n’est pas tant sexuelle. « C’est vraiment une expérience de rencontre et de découverte qu’[Isabel Soares] propose au public », explique-t-elle, en entrevue.
Selon elle, c’est là que réside la force du théâtre : dans la présence et la découverte.
« On n’est pas exactement ému parce qu’il y a du fisting », continue-t-elle. C’est parce qu’on est ensemble, en train de partager ce moment, dans « un monde qui va de plus en plus vers la technologie, l’Internet ».
« Toutes les scènes ont été proposées par les comédiens à partir de leurs propres expériences », continue Leite, qui considère que ses collègues « ont une ouverture formidable, un esprit de découverte et de recherche plus grand [qu’elle] ».
Pour la dramaturge, il était primordial de s’entourer de performeurs qui sont passés par l’industrie du sexe. « J’étais intéressée par la pornographie en tant qu’espace de conséquences réelles. Si tu choisis d’être un travailleur du sexe, ce n’est pas comme choisir d’être un artiste du milieu contemporain professionnel. Ça a des conséquences éthiques, personnelles. »
À travers História do olho – Un conte de fées porno noir et d’autres spectacles, la postdoctorante mène depuis plusieurs années une recherche sur les relations qu’entretiennent le théâtre et la pornographie. Dans sa pièce, elle souhaite « penser la pornographie comme un langage ».
Elle est consciente que le spectacle peut choquer, voire provoquer de l’aversion chez les spectateurs. Mais, « ce n’est pas du tout l’envie », se défend-elle. Pour elle, l’intention de cette pièce s’inscrit plutôt dans un esprit d’ouverture, d’accueil et de découverte.
Une expérience à vivre absolument, pour un public averti.
Elle enchaîne ensuite avec un monologue sur le fisting, dans lequel elle partage sa découverte de la pratique, qui fait aujourd’hui partie de ses fétiches. Elle explique aussi aux spectateurs qui aimeraient s’y adonner comment s’y prendre : il faudra se ganter et lubrifier la main pour faciliter la pénétration, mettre les doigts dans une position spécifique, aller doucement et graduellement, et, finalement, communiquer avec son ou sa partenaire tout au long de la pratique.
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