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La saison des sorties longues en vue du prochain marathon bat son plein. Et, comme chaque année, elle ramène avec elle un pépin dont je me passerais volontiers. Pour une raison qui échappe encore à ma science, dès que je franchis le cap des 20-25 kilomètres, mon mamelon droit prend feu.
Voilà, c’est dit.
J’ai tout essayé. Les tissus ultratechniques. Les crèmes pour cycliste. Les rubans adhésifs. Les remèdes de grand-mère. Le journaling. Rien n’y fait. Ma tétine poursuit obstinément sa course vers le chafing. Toujours le droit. Jamais le gauche. Allez comprendre.
Cette confidence de pièce défectueuse ne me vaudra probablement pas une place au Temple de la renommée de la pudeur. Mais au moins, elle a le mérite d’amener la question qui nous intéresse. Car, à ce problème, j’ai fini par adopter une solution vieille comme le monde : enlever mon chandail.
Oui. Il m’arrive de courir en chest.
Voilà qu’un problème de friction en entraîne un autre. Courir les pecs à l’air n’est, semble-t-il, jamais un geste anodin. Peu de sujets réussissent l’exploit de diviser à ce point les coureurs… tout en passionnant autant sinon plus ceux qui ne courent jamais. Partout où passe cette espèce de joggeur, les interprétations se bousculent.
Pour les uns, c’est la chose la plus naturelle du monde. Pour les autres, de la masculinité toxique. De l’exhibitionnisme. De la prétention. Un manque de savoir-vivre. Les plus indulgents, eux, n’y voient qu’une question de confort.
Voyez-vous, en posant cette simple question au cours des dernières semaines, je me suis aperçu que les opinions étaient si partagées, si épidermiques, qu’il valait la peine de s’y attarder. Parce qu’à partir du moment où un torse apparaît, on ne parle plus vraiment de course à pied. On parle de pudeur. D’étiquette. D’espace public. De décence. De ce qu’un corps est censé montrer ou cacher.
Le chandail cesse d’être le sujet. Les mœurs prennent le relais.
Lorsqu’un geste aussi banal qu’enlever un chandail devient matière à controverse, ce n’est peut-être plus du geste qu’il est question, mais de l’époque.
Alors, courir en chest : oui ou non?
Commençons par un fait. Au Québec, aucune loi n’oblige qui que ce soit à porter un t-shirt dans l’espace public. Courir torse nu est légal pour les hommes comme pour les femmes. Tout le reste, les regards gênés, les commentaires, les jugements, relèvent d’un autre code infiniment plus abstrait : celui des conventions sociales. En somme, le fameux vivre-ensemble.
Ensuite, tentons de nuancer une question autrement plus délicate. Durant ma récolte de témoignages, un argument est revenu sans cesse : si une femme ne peut pas courir seins nus sans provoquer un malaise, pourquoi un homme le pourrait-il?
La question est légitime. Mais elle se heurte à une réalité difficile à contourner : aujourd’hui encore, un torse nu n’est pas reçu de la même manière s’il est celui d’un homme ou d’une femme. La poitrine féminine demeure largement chargée d’une signification sexuelle, tandis que celle des hommes passe, le plus souvent, pour une simple partie du corps.
Ce n’est pas une loi de la nature, mais un fait social. Et les faits sociaux, qu’on les juge souhaitables ou non, finissent toujours par façonner les usages.
Faut-il alors demander aux hommes de renoncer à une liberté dont ils disposent déjà au nom d’une égalité qui, pour l’instant, ne peut s’exercer dans les mêmes conditions? La question mérite d’être posée. D’autant que, parmi les femmes à qui j’en ai parlé, rares étaient celles qui exprimaient le désir de courir seins nus. Ce qui revenait surtout, c’était le sentiment que cette liberté n’est tout simplement pas accessible dans les mêmes conditions pour tous.
Peut-on parler d’un privilège masculin? Sans doute. Mais il tient peut-être moins aux corps eux-mêmes qu’au regard que nous portons sur eux. À peau égale, nous ne racontons pas la même histoire.
Au fond, ce ne sont peut-être pas les corps qui font débat. Ce sont les significations que nous nous obstinons à leur attribuer.
Le véritable sujet n’est peut-être pas le corps lui-même, mais tout ce que nous projetons sur lui. Des règles tacites, jamais votées, jamais inscrites dans un code, mais suffisamment partagées pour orienter nos réactions bien avant notre réflexion.
En matière de chest, la ville semble découpée en territoires invisibles. Personne ne s’émeut d’une bedaine sur la plage. Faites-la traverser la rue cinquante mètres plus loin, et la voilà qui devient matière à débat. Le corps est le même. Le décor (et le décorum) a changé.
À écouter les gens, le torse nu n’est pas permis partout : il bénéficie simplement d’un zonage.
Les berges, les anneaux d’athlétisme, les grands parcs, les longues voies cyclables comme Gouin ou la piste des Carrières. Bref, les lieux où l’on s’attend à voir des corps en mouvement.
Le canal de Lachine, oui. Sainte-Catherine, beaucoup moins. Le mont Royal, ok. L’avenue du Mont-Royal, vraiment pas.
Plus on s’éloigne des lieux où l’on s’attend à croiser des coureurs, plus le torse nu cesse d’être un simple détail. Il devient un message. Le contexte finit par compter autant que le geste.
Je me demande si les réseaux sociaux n’ont pas fini par contaminer notre regard. À force de vivre dans un monde où chaque image semble réclamer notre attention, nous avons peut-être pris l’habitude de chercher une intention derrière chaque corps dévoilé.
Ainsi, le torse masculin traîne avec lui tout un imaginaire : le gym bro, l’adepte d’Hyrox, de callisthénie, le surfeur, l’influenceur fitness, le culturiste. À force de voir ces archétypes défiler, on finit par les projeter sur le premier inconnu qui enlève son chandail.
Se découvrir, c’est alors accepter, ou subir, cette lecture. Au risque d’être catalogué comme un douche. Pourtant, lorsque je pose la question aux principaux intéressés, la réponse est presque toujours d’une banalité désarmante:
« Rendu au 30e kilo, je m’en fous complètement de ce à quoi les gens m’associent. »
« Je le fais juste parce que le vent sur la peau fait du bien. »
« Mon chandail trempé est tellement dégueulasse. »
Une collègue avance une autre théorie de son cru. Courir en chest aurait été moins acceptable jusqu’à ce que Jay Du Temple, figure aussi emblématique que consensuelle du monde de la course numérique, contribue à banaliser le geste.
Lorsqu’une personne perçue comme sympathique adopte un comportement, celui-ci cesse peu à peu d’être associé à ses versions les plus caricaturales. Misères et grandeurs de l’influence.
L’intérêt de ce débat, c’est qu’il révèle moins des coupables que des sensibilités différentes.
Pour ma part, je trouve un peu dommage que, pour un peuple nordique qui ne profite que de quelques rares mois de vraie chaleur, enlever son chandail suscite encore des réactions aussi vives et soit perçu comme un geste chargé de sens. J’y vois une réaction presque puritaine, mais aussi une méfiance envers les corps du quotidien.
À Rio, la question semble presque ne pas se poser. Bien sûr, la culture n’est pas la même. Et les Cariocas ne sont certainement pas à l’abri d’un certain machisme. Mais, dans bien des contextes, un torse nu n’y est ni une déclaration, ni une provocation, ni même une démonstration de virilité. C’est tout simplement une façon de vivre.
Je repense à ce jeune homme rencontré à Port-au-Prince qui m’avait expliqué qu’il ne mettait un haut que pour entrer dans une église. La phrase m’avait d’abord paru inconcevable. Puis j’ai compris que, chez lui, le corps allait de soi. C’était le vêtement qui faisait exception.
Peut-être est-ce une question de latitude? À force de vivre sous les manteaux, le moindre bout de peau finit par devenir un sujet de société.
Admettons, juste un instant, que certains courent effectivement pour montrer leur corps. Et alors ? Nous passons tous une bonne partie de notre vie à choisir ce que nous donnons à voir : nos vêtements, nos coiffures, nos chaussures. Pourquoi le corps échapperait-il soudain à cette logique?
Le problème survient lorsque cette liberté n’est accordée qu’à certains corps. À force d’associer le torse nu aux tablettes de chocolat et aux pectoraux bien dessinés, on finit par envoyer un étrange message : le torse nu est acceptable, à condition d’avoir le « bon » corps. Ce n’est plus une question de pudeur, mais de conformité esthétique.
Si l’on souhaite vraiment élargir l’horizon de l’acceptation corporelle, il faudrait faire une place à tous les corps, pas seulement à ceux qui récoltent les compliments.
Les épaules ordinaires aussi ont droit au soleil.
On imagine souvent qu’y aller tarps off est une démonstration de confiance. C’est parfois tout le contraire. Accepter que son corps soit regardé, jugé, comparé, c’est une forme de vulnérabilité libératrice.
D’ailleurs, lorsque je croise un homme en surpoids sans haut, ma première réaction n’est jamais le jugement. Elle est plutôt admirative. J’y vois quelqu’un qui s’est affranchi, au moins pour quelques kilomètres, du regard des autres.
Curieusement, cette lecture disparaît dès que le corps correspond aux standards de beauté hégémonique. Chez l’athlète, on soupçonne la vanité. Chez le corps ordinaire, on admire le courage. Le geste est pourtant le même.
Et pourtant, sur le terrain, tout cela paraît beaucoup moins dramatique. À force de courir torse nu et de voir les autres en faire autant, j’ai l’impression qu’il existe entre coureurs une règle tacite : you do you. Chacun court comme il l’entend. Si la controverse prospère dans les commentaires, sur les pistes, elle s’essouffle rapidement.
Le cœur de la controverse n’est-il pas notre besoin irrépressible de prêter une signification aux gestes des autres ? Que certains enlèvent leur chandail pour flasher leurs abdos, d’autres pour bronzer, par confort ou pour mille autres raisons, au fond, cela ne regarde qu’eux. Nous supportons mal l’idée qu’un geste puisse n’être qu’un geste. On tente d’y lire un message, une morale, parfois même une prise de position. Comme si retirer un chandail revenait forcément à dire quelque chose de soi.
Moi, c’est juste à cause de mon mamelon droit.