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Je ne m’en cacherai pas : les histoires de tueurs en série m’ennuient. C’est pour ça que je n’en ai jamais fait à mon propre balado. De toute façon, nos médias rapportent quotidiennement des histoires similaires où des hommes médiocres abrègent les vies qui n’ont aucune valeur à leurs yeux. Mon dépit avoué, vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai sauté sur l’invitation à visiter l’exposition Dans la tête des tueurs en série. Pour me faire violence ? Pour me livrer à une séance de hate watching assez élaborée ? Pas du tout.
En tant que créatrice de contenu true crime, je considère que la première question à se poser avant d’entamer quelque recherche que ce soit est : pourquoi est-ce que je m’intéresse à ce cas ? Pour les auditeurices ? Les clics ? Ou parce qu’il me permet d’aborder un enjeu social qui me touche personnellement ? Bref, je me questionne toujours sur l’éthique de ce que je fais. Ce que je lance dans l’univers a-t-il un impact positif ou ne sert-il qu’à nourrir une curiosité malsaine ? Et vous pourriez me dire que je tombe dans la deuxième catégorie. J’accepte le verdict.
C’est plutôt en voyant une publicité passer sur mes réseaux sociaux où une influenceuse se feel devant un frigo ouvert dans lequel est posé une tête tranchée que j’ai décidé de visiter l’exposition Dans la tête des tueurs en série. Pas pour moi-même faire mon meilleur duck face devant ce que je devinais être une réplique du frigo de Jeffrey Dahmer, mais pour poser cette question fondamentale au true crime.
Dans la tête des tueurs en série est-elle éthique ou une simple tentative d’attiser notre curiosité malsaine pour se remplir les poches ?
Je pars de chez moi sous une pluie diluvienne pour rejoindre mon collègue et grand frère spirituel, Benoît Lelièvre. On n’a pas vraiment eu le temps de s’ennuyer l’un de l’autre, puisque la veille, on est allés voir ensemble Cradle of Filth et avons encore les oreilles qui bourdonnent. Oui, j’ai écrit et vous avez lu cette phrase en 2026. À notre défense, il y avait un 2 pour 1 sur les billets.
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Arrivés à l’exposition, on donne notre nom et la jeune femme au comptoir nous informe qu’on doit signer une décharge. Je dirige mon téléphone vers le code QR, croyant qu’il s’agit d’un embargo. Pas du tout. Je dois signer comme quoi je comprends que l’exposition contient du matériel choquant et explicite qui pourrait ne pas convenir à tous. Mon souffle se perd quelque part dans ma poitrine. J’ai beau être une créatrice de contenu true crime doublée d’une petite gothique qui a clopiné ici en Demonia de six pouces et qui était dans un show de Cradle of Filth il y a douze heures à peine, j’ai l’impression que c’est de moi qu’il est question.
Que c’est pas moi, le public cible de cette expo.
Ce bref malaise est interrompu par Benoît, qui revient d’une visite rapide de la boutique souvenir attenante à l’exposition.
« Il faut que tu voies ça, sis. »
Située dans le même espace que l’entrée, la boutique souvenir est une tentative éhontée de soutirer quelques sous de plus aux amateurices de true crime venus visiter l’exposition.
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T-shirts, casquettes, autocollants, tasses, verres à vin affublés de slogans du type : « I put the “hot” in “psychotic” » (« Je mets le “hot” dans “psychotique” ») ou « I like my crime with some wine » (« Je prends mon crime avec un peu de vin »), il y a même un album à colorier à thématique tueurs en série. Assurez-vous d’avoir une bonne réserve de crayons rouges.
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À côté des caisses, une bébelle permet même de prendre notre photo et de la modifier avec l’IA pour en faire soit un mugshot, soit une photo pour un faux badge de policier. Êtes-vous un méchant ou un gentil ? Perso, je suis Sagittaire et déjà à boutte.
Avant de nous lâcher lousse, Annie-Soleil Proteau, l’ambassadrice de l’exposition, nous adresse quelques mots. Après nous avoir déballé son CV et annoncé qu’elle entamera bientôt un projet avec notre célèbre Claude Poirier « 10-4 », elle parle du contenu de l’exposition et semble avoir lu dans mes pensées. Ou ma face qui, comme on me l’a déjà dit, comporte des sous-titres.
D’abord, Proteau affirme que l’exposition a été créée dans le but d’éduquer, et non de « glorifier les tueurs en série ». Qu’elle cherche à mettre l’accent sur l’impact qu’ont eu les crimes sur les vies des victimes et de leurs proches. L’intention est louable, mais je me demande si j’ai vraiment besoin de voir un mannequin décapité ou un bain rempli de sang pour comprendre que tuer des gens, c’est mal. Ou peut-être que mes parents ont fait une excellente job.
« Ne jamais glorifier la criminalité, c’est une ligne mince », déclare Proteau avant de souligner que l’exposition cherche à mettre de l’avant les enquêtes qui ont mené à l’arrestation des tueurs en série, et non les crimes eux-mêmes. Qu’elle célèbre le travail des hommes et des femmes qui ont travaillé sans relâche pour que justice soit faite. « Personne ne va sortir d’ici avec l’impression que c’est glorifié. »
En bonne élève, je prends dûment des notes sur mon téléphone. En bonne contrarienne, j’accepte le défi.
Pour conclure, Proteau prend quelques secondes pour saluer le travail accompli par les artistes afin de recréer les scènes de crime et donner à l’exposition son aspect immersif. Elle nous remercie pour notre présence et nous invite à visionner un film généré par l’intelligence artificielle qui nous explique le déroulement de l’expo.
La visite débute dans une salle où se trouvent des bureaux d’enquêteurs. Des téléphones sonnent sans cesse, plusieurs films jouent sur des télés en simultanée et un cliquetis de touches de machine à écrire se fait aller. Bref, c’est à peine plus chaotique que la salle de rédac chez URBANIA. C’est aussi là que se trouve une opportunité de pimper votre compte Instagram en prenant un mugshot, panneau d’identification inclus. Ben se gâte, mais je me garde une petite gêne. Ma petite gêne étant que j’haïs me faire prendre en photo, peu importe l’occasion.
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Rapidement surstimulée, je propose à Ben de poursuivre dans la prochaine salle, consacrée au tueur en série le plus connu et le plus aimé des personnes que j’évite à tout prix, Ted Bundy.
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Sur place, on retrouve une copie de la célèbre Beetle 1968 de celui qui a tué entre 36 et 100 femmes. Calmez-vous, ce n’est pas la vraie. La vraie se trouve dans l’Alcatraz Crime Museum, au Tennessee. Celle-ci vous invite à monter dans son habitacle modifié par Bundy, qui en avait retiré le siège passager et la poignée intérieure pour empêcher ses victimes de s’échapper si elles devaient reprendre connaissance pendant le trajet. L’expo ne veut toutefois pas que vous pensiez à la terreur qu’ont ressentie ces femmes. Plutôt, elle vous invite à prendre la pause et à les taguer sur vos réseaux sociaux.
Pendant sa brève présentation, Annie-Soleil Proteau avait évoqué cette salle, où, selon elle, l’équipe avait pris soin de rendre hommage aux femmes dont la vie a été écourtée par Bundy. L’animatrice ajoute même avoir été émue par cet hommage et dit qu’elle espère que nous serons émus à notre tour.
Vous connaissez le « hear me out cake » ? C’est une tendance devenue virale sur TikTok où des utilisateurices plantent dans un gâteau des images de personnes/personnages/objets envers lesquels ils éprouvent du désir. Avec lesquels iels aimeraient s’envoyer en l’air. On écoute et on ne juge pas (un peu, quand même).
Dans le coin droit de la salle, éclairé par les phares avant de la Beetle, se trouve ce que je décrirais comme un gros crisse de tas de terre. Dans le gros crisse de tas de terre se trouvent des pics à brochettes sur lesquels ont été placés des écriteaux comportant le nom des victimes de Bundy ainsi que leurs dates de naissance et de mort. Voilà. C’est ça, l’hommage qui a provoqué une si grosse émotion chez Annie-Soleil Proteau. Un hear me out cake de victimes sans visage et certaines sans nom. Toutes garrochées ensemble dans une fosse commune éclairée par les phares de la voiture où elles ont vécu les derniers instants de leur vie.
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Je suis une personne qui a la larme facile. Vous n’avez qu’à écouter deux ou trois épisodes de mon podcast pour vous en apercevoir. Tout m’émeut. Mon chat qui grimpe sur mes genoux le matin. Une maudite bonne tasse de café. Les films de Disney. Un coucher de soleil. Les arbres qui rougissent. L’étendue infinie du fleuve qui me connecte à des gens que je ne connaîtrai jamais. Si pleurer était une discipline olympique, je serais la championne en titre canadienne et j’aurais le cou musclé par ma collection de médailles.
Mais là, c’est de rage que j’ai envie de pleurer. Les victimes sont reléguées à un coin, hors de notre ligne de vue, tandis que le reste de la salle se consacre entièrement à la vie de Ted Bundy. Sa voiture, sa cagoule, une réplique du faux plâtre qu’il enfilait pour faire croire à des femmes trop empathiques qu’il n’était qu’un pauvre homme qui avait du mal à ouvrir la portière de sa voiture. Sur les photos, Ted Bundy sourit et dans le coin, les victimes sont enfouies dans un gros crisse de tas de terre couronné de pics à fondue.
Pour citer Benoît : « J’aimerais connaître leur définition de “ne pas glorifier les tueurs en série”. »
En poursuivant ma visite de l’exposition, je me dis que, finalement, les victimes de Ted Bundy s’en tirent à bon compte.
Dans la tête des tueurs en série est une création de l’entreprise belge Exhibition Hub, se spécialisant en expériences immersives. Elle a entre autres consacré des expositions à l’œuvre de Van Gogh, au Titanic et aux dinosaures. Exhibition Range a-t-elle ce qu’on appelle dans le show business du « range » ou simplement un talent fou pour identifier ce qui risque de faire courir les foules ? Poursuivez votre lecture et vous risquez de deviner mon avis là-dessus.
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Chaque salle de l’exposition est entièrement consacrée à un tueur en série. On y retrouve, entre autres, les classiques (Ed Gein, John Wayne Gacy, Jeffrey Dahmer), quelques deep cuts (Andréi Chikatilo, Luis Garavito) et des monstres bien de chez nous (Allan Legere, alias le Monstre de la Miramichi, et Robert Pickton). Séparées par ces rideaux à franges de plastique comme on en voit dans les boucheries, les salles vous plongent dans une scène de crime comme si vous étiez un agent du FBI traquant un monstre célèbre.
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Après notre visite de la salle consacrée à Ted Bundy et son gâteau de victimes, Ben et moi atterrissons dans un salon au mobilier vieillot où une télé projette un reportage consacré à Dennis Rader, alias BTK. Et c’est là que j’ai failli faire demi-tour pour retrouver le confort de la salle de rédaction. D’un côté de la télé, sur un fauteuil au motif vintage, est placé un mannequin ligoté, sa tête recouverte d’un sac à ordures noir. De l’autre, un autre mannequin, cette fois-ci d’un enfant vêtu d’un pyjama à pattes, est pendu par le cou à une poutre, sa tête aussi enfouie dans un sac à ordures. Selon un panneau explicatif, la scène est censée nous transporter au 15 janvier 1974, quand Dennis Rader a assassiné quatre membres de la petite famille Otero à Wichita, au Kansas. Après avoir étranglé le père et la mère, Joseph Sr. Otero (38 ans) et Julie Otero (33 ans), Rader s’en est pris au plus jeune, Joseph Jr. (9 ans) avant de forcer la petite Josephine (11 ans) à l’accompagner au sous-sol de la résidence familiale où il lui a retiré ses vêtements et l’a pendue à un tuyau du plafond. Il s’est masturbé en observant Josephine rendre son dernier souffle.
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Et c’est ainsi que Dans la tête des tueurs en série a rendu hommage à Josephine Otero. En pendant un mannequin d’enfant au plafond, ses orteils se balançant à la hauteur de mes yeux.
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Immobile à côté du sofa, Ben a poussé un rire trahissant son malaise. Pour ma part, malgré mes mâchoires bien serrées, je suis parvenue à lâcher un « what the fuck » bien senti.
Par chance, la salle suivante nous offre un moment de répit. Cette fois, Ben et moi sommes précipités en Floride, où nous retrouvons une autre voiture abandonnée, son coffre arrière rempli de fourrures, d’argent et de bijoux. On vient de débarquer chez Aileen Wuornos. Avec Rose West, elle est l’une des seules femmes à qui l’exposition a consacré une salle (#womeninmaledominatedfields), sans doute sa moins violente. Symptôme de notre malaise envers les femmes qui commettent l’irréparable ou parce que Wuornos, une victime d’agressions sexuelles et d’inceste dès son plus jeune âge, n’a rien fait de mal ? Je fais des blagues. Quoi que…
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La pause sera malheureusement de très courte durée. Dans la salle attenante, on retrouve un duo de cannibales, Albert Fish et Armin Meiwes. Connaissant les frasques de Fish, nous pénétrons dans la salle à reculons. Ici, Dans la tête des tueurs en série fait un choix franchement étrange. Malgré les crimes détaillés de Fish, la scène dans laquelle nous déambulons est inventée de toutes pièces. Dans une missive envoyée à la famille d’une de ses jeunes victimes, Fish avait affirmé l’avoir mangée dans ce qu’il décrivait comme un « ragoût humain ». Sur une table de cuisine, on retrouve donc un chaudron en fonte dans lequel se trouve ce que je qualifierais de bricolage halloweenesque fait de résine et de décorations achetées au Dollarama.
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Pour ce qui est d’Armin Meiwes, son unique victime, l’ingénieur en informatique de 43 ans Bernd Brandes, est représentée par un mannequin démembré placé sous un présentoir de plexiglas, ses fesses bien en vue du public qui pénètre dans la pièce. Derrière lui, un visuel s’étendant sur le mur en entier propose un palmarès des parties les plus savoureuses du corps humain. Le tout a été généré par l’intelligence artificielle, sans doute parce que les graphistes à qui on a fait appel se sont contentés d’appeler la police en tâchant de maintenir une expression faciale neutre.
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Vous l’aurez compris, chaque salle est une succession de mannequins éventrés, démembrés, vivisectés, écartelés, écorchés, etc. Placés dans des positions grotesques dans ce qui se veut une reconstitution plus ou moins réaliste d’une scène de crime, on se croirait dans l’une de ces maisons hantées dites « extrêmes ». Vous savez lesquelles. Celles où des acteurs vous poursuivent avec des tronçonneuses, simulent des actes sexuels et vous lancent des fluides corporels au visage. L’intention est la même : choquer.
Au moins, la maison hantée a la décence d’assumer ce qu’elle est : une mise en scène théâtrale, excessive et obscène qui s’obstine à nous faire vomir après nous avoir pris notre argent. Elle n’essaie pas de se cacher dans un voile de respectabilité en nous faisant croire à une vocation éducative.
Après la salle consacrée aux cannibales, je fige en apercevant le visage de David Parker Ray. Surnommé le Toy-Box Killer, Ray a kidnappé un nombre encore inconnu de femmes afin de les emprisonner dans une salle baptisée son « coffre à jouets ». Là, il les a torturées, agressées et potentiellement tuées. Cette histoire, j’ai toujours refusé de m’y intéresser. Je n’ai pas besoin de savoir en détail ce qui leur est arrivé pour avoir de l’empathie envers ses victimes.
« Je peux pas continuer, Ben. »
Sans poser de questions, mon collègue me fait signe de rester là. Il passe de l’autre côté du rideau de plastique et m’informe de ce qu’il voit.
« Y a pas de mannequin. Juste une chaise pis des outils. »
Rassurée, je le rejoins à proximité d’une reproduction de la chaise de gynécologue modifiée par David Parker Ray. Ici, on est invités à monter dedans et à se prendre en photo pour nos réseaux sociaux. Un panneau nous demande de ne surtout pas oublier de taguer l’exposition dans nos stories.
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Plutôt que d’éduquer ou sensibiliser le public, l’exposition offre surtout des opportunités de pimenter nos réseaux sociaux. Prenez place dans la baignoire où Richard Chase, le Vampire de Sacramento, a disséqué ses victimes. Souriez entre les costumes de clown de John Wayne Gacy. Allez, un petit visage surpris à côté d’un Tupperware où Jeffrey Dahmer a entreposé le pénis d’un travailleur du sexe racisé (à noter que celui présenté dans l’exposition est toutefois… blanc). Dans un monde dévoré par ses aspirations capitalistes, la mort n’est qu’une opportunité de plus pour un post Instagram. Un décor où exécuter une danse TikTok.
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Des films comme Videodrome (David Cronenberg, 1983) et Nightcrawler (Dan Gilroy, 2014) ont bien tenté de nous mettre en garde contre notre obsession avec la mort, la violence et leur mise en scène, Dans la tête des tueurs en série existe pour leur dire qu’ils ont échoué. Qu’avec certains paramètres, on réussit à faire oublier au public qu’il se prend en photo à côté de la fille, du meilleur ami, de la mère ou du grand-père de quelqu’un. Aux côtés du père Noël et des fées, le tueur en série est une figure mythique dont l’on oublie les ramifications avec le réel à force de le voir apparaître dans des documentaires Netflix, podcasts et autres productions hyper léchées.
Malgré nos estomacs retournés, mon collègue et moi décidons de décompresser un peu et d’aller luncher au Central.
En quittant l’exposition, nous passons par le comptoir d’accueil pour rendre nos badges VIP. L’employée à qui on s’adresse nous informe qu’on peut les garder : « C’est un beau souvenir », précise-t-elle avant d’ajouter qu’on a aussi droit à un poster de l’exposition. Plusieurs choix s’offrent à nous. Une illustration du masque de femme de Dennis Rader. Un couteau dont le manche trace le profil de Ted Bundy. John Wayne Gacy en Pogo le clown. Je refuse et Ben aussi. L’image du mannequin d’enfant pendu au plafond devrait suffire pour me rappeler de ma visite pendant encore un bout.
Assise à une table du Central, je serre le badge entre mes doigts. Ben mâche silencieusement et attend que j’ouvre la conversation.
« Tu sais ce qui m’écœure, là-dedans ? Je le sais ce qu’ils ont fait, ces esties-là. Ce qui m’écœure, c’est la manière choisie pour en parler. »
Comme je l’ai dit en introduction, le true crime est un genre qui force à faire des choix, certains plus éthiques que d’autres. Mais chaque choix devrait se faire en sachant que certaines victimes ont survécu à leur mésaventure et portent encore le trauma de ce qui leur est arrivé. Et que si elles ne sont plus là, leur famille et leurs proches portent ce fardeau à leur tour. Ils verront ce que vous avez fait. Vont voir vos mises en scène, entendre vos mots. Vous faites du contenu avec leur histoire, bien souvent sans leur consentement. Que vous soyez créateurice de contenu ou simple adepte de true crime, demandez-vous si vous arriveriez à regarder ces proches dans les yeux.
En ce moment, au Québec, 17 femmes manquent à l’appel et encore plus de femmes autochtones. Sur Internet, de jeunes garçons se font séduire par des marchands de violence et de misogynie. Dans une école de la Rive-Sud, une pétition circulait, demandant que le viol soit légal. Tandis que la violence genrée accélère, l’exposition Dans la tête des tueurs en série en fait un spectacle à photographier avec son téléphone.
Si vous êtes personnellement prêt.e à dépenser les 30,50 $ nécessaires pour l’expérience, je vous demande de vous poser une question. Une seule.
Aimeriez-vous que votre propre mort violente soit le background d’un post Instagram ?