journalistes en politique

Des salles de nouvelles au porte-à-porte

Plusieurs journalistes et personnalités médiatiques se lancent dans la course provinciale

28 août 2026
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Plusieurs journalistes et gens gravitant dans l’univers des médias ont annoncé leur candidature dans la campagne provinciale en cours. De mémoire, c’est la première fois qu’il y en a autant, alors je me suis dit que ça valait un article.

Faut-il admirer le courage de mettre la main à la pâte ou s’inquiéter de voir des journalistes ranger leur devoir de réserve pour sauter dans l’arène politique ? Passer du quatrième au premier pouvoir, à l’heure où le cynisme envers les deux métiers fait de la fumée : j’en ai jasé avec quelques transfuges.

« C’est toujours un peu malaisant »

J’ai commencé par passer un coup de fil au président de la Fédération des journalistes du Québec (FPJQ), qui me rappelle que le phénomène n’a rien de nouveau. Bernard Drainville (PQ, CAQ), Martine Biron (CAQ), Caroline Proulx (CAQ), Christine Saint-Pierre (PLQ), Pierre Duchesne (PQ), Alexis Deschênes (PQ, Bloc), Vincent Marissal (QS, presque PQ)… La liste est longue et continuera de s’allonger, et ce, dans tous les paliers.

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Éric-Pierre Champagne ne cache pas qu’à chaque fois, il grince un peu des dents. « C’est toujours un peu malaisant, dans la profession. Surtout quand le passage est direct, c’est-à-dire quand on passe de journaliste actif à une candidature », avoue-t-il, ajoutant qu’au-delà du malaise, c’est la transparence qui compte. « Dès que la décision (de faire le saut) est prise, faut que ça soit public et que la personne se retire de ses fonctions », exhorte Éric-Pierre, craignant que ce changement de carrière n’exacerbe le cynisme ambiant, surtout envers les journalistes affectés au beat politique.

Il comprend toutefois l’intérêt des partis politiques envers les journalistes. « Ils sont de bons communicateurs et certains arrivent avec une certaine notoriété », estime le journaliste de La Presse, qui fait une distinction avec les chroniqueurs.

« Un journaliste qui n’a pas d’opinions, ça n’existe pas. Notre travail, c’est de mettre tout ça de côté et de rester le plus neutre possible. »

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Jean-François Cloutier — PQ, Montarville

Dans la présente campagne, le Parti québécois est la formation qui attire le plus de journalistes. Après Alex Boissonneault, qui a remporté l’élection partielle d’août 2025 dans Arthabaska-L’Érable, la formation souverainiste a recruté le journaliste du bureau d’enquête du Journal de Montréal, Jean-François Cloutier, dans Montarville et sa consœur des affaires municipales au Journal de Québec, Stéphanie Martin, dans Vanier-Les Rivière. Le chef du PQ a aussi dû réitérer sa confiance en son candidat dans Charlevoix–Côte-de-Beaupré, l’ancien journaliste de Radio X François Gariépy, à qui on a reproché d’avoir écrit des cochonneries il y a quinze ans dans un certain magazine.

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La réorientation de Jean-François Cloutier ne sort pas de nulle part. « Je suis indépendantiste de longue date. Comme journaliste, je ne parlais pas de ça, mais j’ai des convictions depuis longtemps. J’ai même milité à l’université pour la souveraineté », raconte le candidat, qui cumule vingt ans de métier, dont treize aux enquêtes. Pour ce père d’une famille recomposée de quatre enfants âgés entre sept et quinze ans, l’élection qui s’amorce revêt une importance singulière. « Le discours de Paul Saint-Pierre Plamondon me rejoint. Je sens une conjecture et c’est une des dernières occasions de faire la différence », croit-il, évoquant le projet référendaire (remis pour après le départ de Trump).

C’est lui qui s’est fait approcher, d’abord de manière un peu vague, avant qu’il ne reçoive une proposition formelle de la responsable du recrutement, qui lui a donné 24 heures pour prendre sa décision. « J’ai pas très bien dormi. Je sais qu’il y a un avant et un après à ça. Une fois que j’aurais fait mon coming out, ça serait différent si je revenais dans les médias. C’est lourd de conséquences », confie Jean-François, qui a décidé de faire le saut de peur de regretter toute sa vie de ne pas l’avoir fait.

« Je veux que mes enfants sachent que, dans la vie, il faut oser », ajoute le candidat, qui n’aurait pas pris ce risque sans le soutien de sa femme et de sa famille.

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À l’instar des autres intervenant.e.s de ce reportage, son annonce a suscité la surprise dans son entourage, incluant ses collègues. « Ça veut dire que j’étais pas transparent là-dessus », se targue celui qui dit être parti en bons termes avec son employeur.

Son expérience journalistique dans plusieurs dossiers chauds touchant les finances et l’administration publique, comme North Volt ou la Caisse de dépôt et placement du Québec, lui donne quelques munitions pour défendre les intérêts de la population, croit-il. « Les partis politiques font de la recherche et montent des dossiers, alors c’est important d’avoir des gens qui les connaissent en profondeur. »

Sa courte expérience politique lui permet déjà de dégager déjà un premier constat : « il faut toujours être bien habillé en politique. Les journalistes peuvent aller à l’épicerie en gougounes. »

Sinon, il qualifie « d’un peu facile » le cynisme envers les journalistes qui traversent en politique. « Des journalistes qui font mal leur travail, il y en a très peu. On a de la rigueur et on travaille très fort. Je vois la même chose en politique, avec des bénévoles qui donnent 34 heures par semaine par conviction. »

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Pour l’heure, Jean-François refuse de mettre la charrue devant les bœufs. Sa priorité sera d’être élu dans Montarville, un défi de taille considérant qu’il s’agit d’un comté caquiste, où siège depuis 2012 l’actuelle présidente de l’Assemblée nationale, Nathalie Roy.

Elle-même une ex-journaliste, d’ailleurs.

Geneviève Pettersen — CAQ, L’Assomption

L’autrice, animatrice, amie et désormais candidate caquiste Geneviève Pettersen, roulait en direction d’une activité partisane lorsque je l’ai eue au bout du fil. Dans le coffre de sa voiture, il y a des pancartes à installer dans sa circonscription de L’Assomption, celle où François Legault régnait depuis 2018. « Mon char est déjà très sale, je me disais que j’allais sûrement passer beaucoup de temps dedans », lance-t-elle à la blague.

Pour la première fois depuis que je la connais, une autre personne est sur l’appel : son attachée de presse. Je vais m’habituer.

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Si pas mal tous.tes les participant.e.s à ce reportage disent avoir surpris leur entourage, disons que je n’ai pas vu venir le saut en politique de l’autrice de La déesse des mouches à feu. Ça l’étonne un peu. « C’est quelque chose qui a toujours été présent, mais je ne pensais pas que ça serait maintenant. J’imaginais ça pour quand je serais un peu plus vieille », admet Geneviève, soulignant que les astres se sont finalement alignés. « Ma réflexion a commencé plus sérieusement après une saine distance de quelques mois suivant mon départ de Cogeco (où elle animait une quotidienne au 98,5). »

Son travail d’animatrice lui a donné l’occasion de parler avec beaucoup de gens, dont plusieurs femmes en politique. Mais c’est une conversation avec Sonia Lebel, en début d’été, qui lui aura finalement pavé la voie. « Ça m’a amenée à rencontrer Christine Fréchette et c’est là que le déclic s’est fait. C’est la deuxième femme première ministre et je trouve ça incroyable. J’ai tellement aimé sa façon d’être, son ouverture, son écoute. J’ai été séduite », louange la néo-candidate, bien consciente qu’il ne s’agissait pas d’une décision à prendre à la légère.

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Elle a donc discuté avec ses enfants et son chum, avant de prendre quelques semaines pour y réfléchir.

L’annonce de sa candidature a suscité beaucoup de réactions. On a notamment déterré d’anciennes critiques contre le parti qu’elle ne renie pas. « La politique, ça vient avec la chaleur. La seule affaire plate, c’est que les gens m’ont caricaturée pendant une semaine. J’avais hâte de réagir. Je ne suis pas barrée à cinquante et j’ai choisi de ne rien effacer sur les réseaux sociaux. »

Sur ses positions passées, elle plaide que la vie n’est pas une ligne droite. « Le contexte change. On nuance, on vieillit, on évolue. Pour certaines personnalités, cette évolution est publique. Il y a des gens qui ne m’aiment pas, mais ceux qui m’apprécient aiment justement cette transparence et cette authenticité. C’est galvaudé, je sais, mais c’est ça », explique Geneviève.

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Elle dit avoir trouvé en la CAQ le meilleur véhicule pour défendre des enjeux qui lui tiennent à cœur, notamment en ce qui a trait à la violence faite aux femmes. « Grâce aux médias, j’ai parlé avec plein de monde dans ce domaine. Ça m’a permis de développer une vision et d’avoir une expérience terrain. Les gens me font confiance et j’étais tannée de ne pas pouvoir le faire autrement qu’en racontant leurs histoires sur mes plateformes. »

Elle se braque un peu quand je lui dis que plusieurs personnes l’auraient imaginée chez Québec solidaire. « On associe toujours certains idéaux à la gauche. Pour mener à bien une entreprise sociale et des dossiers, ça prend de l’argent, une économie forte, une vitalité », fait-elle valoir.

Elle ajoute qu’une carrière médiatique constitue un atout pour faire le saut en politique. « Ce sont des mondes qui se ressemblent », croit Geneviève, qui ne s’est toutefois jamais considérée comme journaliste. « Je suis une autrice qui s’est ramassée dans les médias à cause de mon franc-parler. »

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Maintenant que la campagne est lancée, elle redoute de moins voir sa famille, mais aussi la violence sur les réseaux sociaux, qui prend souvent pour cible les femmes en politique. « Si t’es pas d’accord avec les idées, ça me dérange pas. Si t’aimes pas la CAQ, ça me dérange pas. Mais quand ça va dans les menaces, les attaques de nature violente et sexuelle envers les femmes… »

Bien consciente que le député et ex-premier ministre sortant François Legault est très attaché au comté qu’elle brigue, elle dit avoir eu une « super belle discussion » avec le principal intéressé, qui était d’ailleurs présent à son assermentation. « J’ai pas eu l’impression d’avoir besoin de le convaincre », résume-t-elle.

Hugo Fontaine — PLQ, Richmond

« Après 20 ans de métier, le devoir de réserve commençait à me peser. Je vais le dire comme ça. »

Ancien journaliste à La Presse où il a été gestionnaire de la section Affaires, Hugo Fontaine s’est installé en Estrie en 2021 pour diriger le quotidien La Tribune. Un retour aux sources pour ce natif de Sherbrooke, où il habite toujours avec sa blonde et leurs trois enfants.

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Après un bref passage dans une firme de communication, il décide de faire sa part, d’abord en trempant l’orteil en politique. « Finalement, je me suis mis le bras dans le tordeur et je suis devenu candidat un an plus tard », lance-t-il en riant au bout du fil.

Depuis, c’est une job à temps plein, sept jours sur sept. Tournées d’organismes locaux, d’élus municipaux, d’entreprises, rencontres avec des citoyens : si la vraie campagne est lancée cette semaine, la sienne est en cours depuis juin dernier.

Naturellement, son passé dans les médias l’aide, lui qui a noué des liens avec le milieu des affaires et des organismes comme Centraide ou avec le Salon du livre de l’Estrie. « Je vois beaucoup mon passage en politique comme une continuité de ça, c’est important pour la communauté régionale et cette fibre s’est réactivée à mon retour », confie Hugo.

D’un naturel réservé et humble (comme la plupart des Hugo), les photos et vidéos pour sa campagne, demeurent un réflexe à développer, admet-il. « Ce qui est vraiment le fun, c’est le porte-à-porte. C’est une vraie boîte à surprises, même quand les gens disent qu’ils ne voteront pas pour toi », affirme la recrue libérale, dont la candidature a été bien reçue dans son entourage médiatique.

« Certains semblent apprécier que des gens comme moi se lancent. Je sens même un respect pour ceux qui le font, malgré le cynisme », souligne-t-il.

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Un cynisme qu’il espère toutefois ne pas alimenter. « Dans l’écosystème québécois, on est assez bien servi pour que les journalistes puissent faire leur travail de manière objective. Ils ont évidemment des opinions et il ne faut pas se surprendre ni s’inquiéter de les voir passer à une autre étape », croit Hugo, d’avis que les journalistes sont courtisés pour leur réseau de contacts, leur capacité d’écoute et leur désir de s’attaquer à des enjeux complexes.

Mais, à plus court terme, sa mission sera d’apprendre à ralentir la cadence. Apprendre l’autodiscipline, comme le lui ont suggéré ses nouveaux collègues, c’est loin d’être simple quand on embrasse un nouveau défi avec passion.

Stéphanie Martin — PQ, Vanier–Les Rivières

La journaliste Stéphanie Martin a mûrement réfléchi avant de devenir candidate péquiste dans Vanier–Les Rivières, dans la Vieille Capitale. « C’est pas une décision qui se prend du jour au lendemain. Ça germait dans ma tête et mon cœur depuis un bout. J’ai tellement entendu souvent dire que ça prend plus de femmes en politique, ces derniers mois, que je me suis dit : “Pourquoi pas moi ?” », raconte celle qui couvre le beat municipal depuis plus de dix ans au Journal de Québec, en plus d’avoir publié quelques romans.

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À Québec depuis 25 ans avec son mari et ses deux enfants, elle a donc pris les choses en main en contactant elle-même le PQ. « J’habite dans Jean-Talon, à trois rues de ma circonscription, que je connais très bien. Mon bureau s’y trouve, je couvre ses enjeux et j’y suis comme un poisson dans l’eau », assure-t-elle au sujet du comté qu’elle brigue, caquiste depuis 2018.

Le 17 août, après le dépôt de sa candidature, les choses ont déboulé rapidement. « Le surlendemain, j’étais sur le terrain à recueillir des signatures (100 sont nécessaires pour qu’une candidature soit éligible). J’ai déposé mon bulletin hier et je viens d’avoir le go du DGE (Directeur général des élections) », s’enthousiasme Stéphanie.

Au moment de l’annonce, son téléphone a failli exploser. « “J’avais pas vu ça venir” est le commentaire que j’ai reçu le plus souvent à date, ce qui veut dire que peu de gens connaissaient mes allégeances. Je les ai toujours mises de côté et mon travail était rigoureux. Je mets quiconque au défi de prouver le contraire », souligne-t-elle.

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Évidemment, sa connaissance du milieu municipal, du terrain et des acteurs locaux constitue un précieux atout pour sa nouvelle carrière. « Je suis une personne authentique et entière. Mes 25 ans de journalisme font que j’ai développé une méthode de travail solide, mais je suis aussi une mère qui pousse un panier à l’épicerie et qui voit les prix augmenter, qui fréquente les infrastructures sportives, qui vit la congestion, etc. », souligne Stéphanie, qui comprend parfaitement pourquoi les partis politiques tendent l’oreille lorsque les journalistes frappent à leur porte.

« C’est quasiment clé en main : on a des aptitudes en communication, on connaît les enjeux, on en mange [de la politique] et on est potineurs », résume-t-elle en riant.

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Pour ratisser le plus large possible, j’ai tenté — sans succès — de contacter l’ex-animateur de Radio X Dominique « Doom » Dumas, qui porte les couleurs conservatrices de Chutes-de-la-Chaudière, dans la région de Québec.

À ma connaissance, aucun journaliste ou membre de la caste médiatique ne brigue une place du côté des solidaires.

À la lumière de ces échanges, je réalise que c’est ce même idéalisme, flirtant parfois avec la candeur, qui anime les gens des médias et les politiciens. On veut déterrer des scandales, faire éclater la vérité et se ranger au service de la population.

Ça explique sans doute pourquoi, particulièrement dans notre ère où l’image prédomine, les partis cherchent à attirer ceux et celles qui essayaient déjà de changer le monde.

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