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Fort d’un budget de 160 millions US, il n’en aura récupéré que huit en Amérique du Nord et 20 au total dans le monde. Au Québec, il n’a récolté qu’un maigre 92 000 $. Quand je suis allé le voir, on était cinq dans la salle (bon, c’était un lundi après-midi). Un échec colossal pour un film d’Alejandro González Iñárritu — un réalisateur oscarisé à plus d’une occasion — mené par une vedette qui transcende les époques. Que s’est-il passé, au juste ? Digger est-il un navet ? Les critiques sont tellement polarisées que c’est difficile à dire.
González Iñárritu nous a habitués à des films intelligents et profonds, même s’ils sont souvent décrissants à regarder. De Javier Bardem qui pisse du sang dans Biutiful à la réflexion sur le poids de l’âme d’un mourant dans 21 Grams, le réalisateur mexicain n’est pas d’un naturel joyeux. Ma conjointe et moi avons regardé Babel à notre deuxième date et on se serait défenestrés si la projection n’avait pas été au sous-sol du Forum. On célèbre notre 20e anniversaire cette année, alors il doit y avoir une leçon à en tirer, mais on ne l’a jamais revu depuis.
Dans ma tête, Digger ne pouvait pas être un navet et vous savez quoi ? Ce n’est effectivement pas le cas. C’est un film criard et grossier par choix, qui pose un regard nouveau et inconfortable sur ce trou dans lequel on a tous l’impression de s’enfoncer depuis dix ans. Du González Iñárritu, quoi !
Digger raconte l’histoire de Digger Rockwell (Cruise), un magnat du pétrole qui siphonne agressivement le pétrole de l’Alaska et du Groenland pour alimenter la consommation mondiale. Cette consommation effrénée finit par faire grimper les taux d’émission de méthane au point de fracturer un glacier et de créer un cataclysme naturel qui pourrait altérer à jamais le futur de la planète.
Déjà, premier problème. Les ultrariches grossiers et déconnectés du commun des mortels tels que représentés dans Digger ne sont pas à l’image de ceux qui nous menacent actuellement. Digger Rockwell a plus en commun avec un John D. Rockefeller qu’avec les geeks technofascistes en perpétuelle quête de validation qui colonisent nos portefeuilles. Si certains risquent de ne pas être convaincus par ce portrait vaudevillesque des cercles du pouvoir, le constat posé par Digger n’en demeure pas moins dérangeant.
Après tout, c’est à un problème de mode de vie qu’on fait face et c’est pas un film qui va le régler.
Voilà le message qui nous est livré lors d’une scène cacophonique où Digger est sommé de s’expliquer devant un semblant d’ONU. L’essentiel de son propos tient à ceci : tout le monde fustige l’exploitation pétrolière, mais tout le monde a besoin de pétrole. Tout le monde a une voiture. Tout le monde a besoin de se déplacer. Par affaires ou par loisir. On joue tous notre rôle dans cette catastrophe propulsée par l’exploitation croissante des ressources de notre planète.
L’argument est bien sûr incomplet, mais la réflexion est cruciale. La logique de Digger Rockwell veut qu’il n’y ait pas de bons ni de méchants, juste l’offre et la demande. Par contre, ceux qui créent de la demande pour s’enrichir sans se soucier des conséquences, c’est pas mal la définition de « méchants » pour moi. On n’a qu’à penser à l’IA et aux centres de données qui poussent un peu partout comme une infection fongique pour combler les besoins créés par cette nouvelle technologie.
Le message du film n’est peut-être pas celui qu’on a besoin d’entendre en ce moment. Le commun des mortels cherche encore des solutions et se faire dire par des personnages pas super sympathiques qu’il n’y en a non seulement pas, mais qu’on fait aussi partie du problème, c’est peut-être ce qui a fait couler Digger au box-office. C’est un film qui aurait peut-être eu plus d’impact en 2028 ou dans un futur où l’irréparable s’est déjà produit.
La performance de Tom Cruise est l’élément de Digger qui a fait le plus jaser. Non seulement l’acteur est méconnaissable, il est aussi terrifiant et un peu dégueu. Sans rien divulgâcher, le film se permet même un métacommentaire sur sa propre grossièreté.
Alejandro González Iñárritu semble se demander : est-ce que c’est correct de tourner en bourrique les architectes du malheur collectif ?
La réponse est inspirante : c’est possible que quelque chose soit à la fois ridicule et tragique. Grossier et terrifiant. Triste et drôle. Deux vérités en apparence contradictoires peuvent coexister. Le résultat n’en est que plus saisissant. Si nos dernières élections provinciales ont prouvé qu’on est plus polarisés que jamais, deux points de vue peuvent parfois coexister et même s’enrichir l’un et l’autre. Pas tout le temps, mais une fois de temps en temps.
Je l’avoue, je m’attendais à un monument pompeux et mégalomane à la Megalopolis, mais on n’est pas là du tout. Digger propose une réflexion rugueuse, difficile et peut-être même un peu en avance sur son temps. Il écorche au passage cette croyance propre à l’élite hollywoodienne voulant que les films aient le potentiel de changer le monde. Digger n’a pas de bonnes manières, mais ce n’est décidément pas un navet.
Marc Cassivi lui a donné la note de 6/10 et je suis partiellement d’accord. J’opterais pour un 7. Vu le flop en salles, le film devrait se retrouver sur les services de streaming plus tôt que tard et vaut un visionnement dans le confort de votre foyer, là où le son est modulable. On ne sort jamais indemne d’un film d’Alejandro González Iñárritu et Digger n’y fait pas exception.