.jpg.webp)
Emily Spooner regarde la grande toile qui sèche devant elle. Dans quelques jours, elle devra rendre les clés. Elle ne sait pas encore si elle aura le temps de la terminer.
Autour d’elle, son atelier est presque vide. Une table tachée de peinture. Des pots à moitié secs. Dans un coin, des pinceaux oubliés ont eu le temps de durcir. Les dernières traces de cinq années passées ici.
Sur la toile, un autre lieu est en train de disparaître. Depuis quelque temps, Emily peint des ruines. Des cirques abandonnés, des architectures désertées peu à peu reprises par les plantes. Ces paysages sont apparus alors que, presque seule au quatrième étage de l’édifice Durocher, quelque chose se terminait aussi pour elle.
« Peu importe mon environnement et l’énergie de ce qui se passe autour, ça finit toujours par entrer dans mon travail. »
.jpg.webp)
L’atelier, il faut le dire, fournit de la matière. Le cadre des fenêtres s’effrite sous les bourrasques. L’eau traverse le toit. Au printemps, elle devait vider chaque jour une poubelle placée sous une fuite, pleine à ras bord. Plus loin, une couverture protège encore ses affaires des éclaboussures brunâtres qui coulent du plafond. Chaque année, dit-elle, le bâtiment se dégrade un peu plus.
Elle raconte tout ça sans vraiment se plaindre. Ni de l’immeuble, ni même de ceux qui l’ont laissé dépérir. C’est l’un des paradoxes de l’endroit. Ce qui le condamne est aussi ce qui fait son charme.
.jpg.webp)
Quand elle est arrivée, elle sortait d’un atelier beaucoup plus propre sur Chabanel et d’une mauvaise passe avec sa pratique. Elle doutait, recommençait, effaçait. Rien n’était jamais assez bon. Peindre était devenu un exercice de frustration.
Puis, elle est entrée ici. Les couloirs étaient encore couverts de graffitis, les installations bricolées, l’ensemble vaguement chaotique. Ici, rien n’était à l’équerre. Elle a immédiatement voulu rester.
« Un studio finit par définir une partie de ce que nous sommes. Comme une manifestation physique de l’inconscient de quelqu’un. »
.jpg.webp)
Elle pouvait salir le plancher, ne rien ranger, accumuler. Garder des objets qui ne valaient presque rien et qui, pour cette raison peut-être, finissaient par valoir beaucoup.
Le bâtiment tient debout depuis 1909. Assez longtemps pour que les époques s’y empilent. Une usine de textile, d’abord. Puis, l’abandon, avant que les lieux ne soient reconvertis en ateliers d’artistes. Une couleur recouverte par une autre. Des réparations de fortune devenues permanentes. Des interventions dont plus personne ne connaît l’auteur. Les occupants passent. Le bâtiment, lui, garde quelque chose d’eux.
« Il y a une sorte d’histoire, de lignée qui se poursuit dans les traces laissées ici. »
Cette fois, il n’y aura personne après elle.
.jpg.webp)
Le propriétaire actuel appartient à un autre monde. Hillpark Capital est dirigée par Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, deux investisseurs immobiliers. Depuis une dizaine d’années, leurs noms — comme celui de Shiller Lavy, l’entreprise du père de Brandon — reviennent dans plusieurs histoires de commerçants chassés par des hausses de loyer et de locataires poussés vers la sortie. Le Cagibi. La librairie S.W. Welch. Le Manoir Lafontaine. À mesure que les quartiers changent, certains occupants y ont de moins en moins de place. Leur portefeuille immobilier, lui, en prend de plus en plus.
En février dernier, le promoteur Mondev a dévoilé son projet pour les lofts Durocher : un immeuble de 11 étages comprenant 176 logements locatifs et 94 places de stationnement. La mairesse d’Outremont s’est dite prête à approuver la démolition, à condition que les artistes puissent réintégrer les lieux après les travaux. Dans sa forme actuelle, le projet leur réserve un étage. Quelque 120 artistes travaillent actuellement à Durocher.
Tout un monde, condensé en un étage.
.jpg.webp)
Quand Emily sort chercher un café, elle traverse en quelques pas le nouveau visage du Mile-Ex. Un centre de chirurgie plastique, un spa, des condos, un gym haut de gamme. Puis, elle revient dans ce bâtiment de brique rouge qui porte les traces de son âge.
« Durocher, c’est un peu le Montréal qu’on aimait, ou qu’on imaginait comme étant le nôtre. Une ville différente, un peu bizarre, pas chère, cool. Et elle est en train de s’éloigner. »
Il y a de la tristesse dans sa voix, évidemment. Emily parle de son départ comme d’un deuil encore difficile à saisir. Mais lorsqu’elle regarde autour d’elle, elle parle surtout de gratitude.
Celle d’être tombée sur un lieu imparfait. Un atelier qui fuit, qui fait du bruit, qui déborde, et qui lui aura appris à faire davantage de place dans ses peintures au hasard, au désordre, à ce qui échappe au contrôle.
Elle était arrivée ici en voulant que tout soit parfait. Elle en repart en sachant que rien ne l’est jamais.
.jpg.webp)
Jean-Philippe Lefrançois et Charles Rainville ont d’abord connu Durocher la nuit.
« On entrait par la ruelle. On montait, on descendait, on passait d’un studio à l’autre. Un concert en haut, un rave en bas. Beaucoup de monde et pas nécessairement quelqu’un pour expliquer ce qui se passait. »
Pour toute une génération, Durocher était une adresse de fin de nuit, où l’on arrivait quand les bars fermaient et que le reste de la ville dormait.
.jpg.webp)
Quelques années plus tard, Charles y loue un espace pour faire de la musique. Ses amis le rejoignent vite. Six ou sept jeunes créateurs, DJ, photographes et artistes de tous horizons, finissent par se retrouver au troisième étage. Autour d’eux, ça peint, ça coud, ça cuit de la poterie. Certains fabriquent des meubles, d’autres des haut-parleurs en forme de champignon. On monte jammer chez les voisins. À la fin de la journée, on se retrouve sur le toit, une cigarette à la main, pour regarder le soleil descendre sur Montréal.
La moitié du bâtiment vit le jour, l’autre la nuit.
Certains n’ont fait que passer depuis son occupation en 2006. D’autres y ont commencé quelque chose qui les a menés ailleurs. Dans la petite mythologie musicale de Durocher circulent les noms de Grimes, Mac DeMarco, Dirty Beaches ou encore Arbutus Records. À l’époque, eux aussi avaient surtout des idées et besoin d’un endroit où les essayer.
« On pouvait arriver à n’importe quelle heure, brancher ses machines et monter le son sans demander la permission à personne. »
.jpg.webp)
C’est ici que Charles et JP mixent pour la première fois, lancent leur groupe, distraction4ever, puis, avec Audrey Bélanger, Shift Radio, une chaîne de DJ sets qui fera rayonner au fil des années certains des meilleurs talents de la scène locale. Faute de décor, ils utilisent ce qu’ils ont sous la main, soit le bâtiment lui-même. Le toit, la ruelle, les corridors, le monte-charge. Durocher devient à la fois leur studio et leur décor.
« On utilisait beaucoup l’aspect industriel, DIY du coin pour représenter ce qu’on faisait ici », dit Charles.
.jpg.webp)
La menace de perdre l’endroit, elle, était déjà là. Depuis leur arrivée en 2020, la disparition de Durocher revenait périodiquement, comme un bruit de fond devenu assez familier pour qu’on finisse par ne plus vraiment l’entendre.
Pendant ce temps, la ville se rapprochait. Là où il y avait du vide, des tours ont poussé. Les condos ont amené de nouveaux voisins. Et avec les nouveaux voisins sont venues les plaintes pour le bruit. Peu à peu, les musiciens ont plié bagage. Les nuits de Durocher se sont calmées.
.jpg.webp)
JP cherche ses mots pour décrire ce que Montréal perd avec ce genre d’endroit. Il parle d’un « vivier ». Un espace pour ceux qui ont besoin d’un point de départ avant même qu’ils ne sachent où ils vont.
Charles regarde autour de lui et trouve une autre image. « C’est un endroit d’expérimentation totale. Comme si le bâtiment entier était un canevas. »
Un canevas mal entretenu, mais assez vaste pour chercher sans savoir d’avance ce qu’on va trouver.
.jpg.webp)
Anja Bondroit prévient parfois ses nouvelles clientes avant leur premier rendez-vous.
« Ne vous inquiétez pas. C’est un petit peu underground, mais tout le monde est gentil. »
Le bâtiment ne fait aucun effort pour rassurer. Puis, Anja ouvre la porte de son atelier.
« Elles entrent et font : “Ah ! C’est beau, c’est grand, c’est lumineux !” »
.jpg.webp)
Au troisième étage, le seul à avoir été entièrement rénové, derrière les grandes fenêtres et sous les hauts plafonds, douze femmes travaillent. Douze entreprises, en fait.
Chacune a son îlot, ses machines, son calepin de commandes. Elles partagent de grandes tables de coupe, certains outils et, surtout, le prix des mètres carrés. Seules, plusieurs n’auraient probablement pas les moyens de louer un espace pareil.
« En arrivant ici, je me sentais chez moi. Je voulais un bâtiment ancien, avec un edge artistique, de la texture. C’est ce que j’ai trouvé de plus proche de mon atelier de rêve. »
Anja n’aime pas les endroits aseptisés, propres au point de ne plus rien raconter. Mais elle refuse pour autant de romantiser la précarité des artistes. « On dit souvent : “Ah, les artistes, ils aiment les endroits délabrés.” Ce n’est pas vrai. Ils n’ont juste pas le choix d’être dans des endroits comme ça parce que tout est rendu trop cher. »
.jpg.webp)
Ici subsistait encore un compromis rare : le charme sans trop de misère, l’espace sans un loyer impossible. Et surtout, de la vie.
La couturière travaille souvent jusqu’à deux, trois heures du matin. Même à cette heure-là, Durocher ne dort jamais tout à fait. Une lumière veille derrière une porte. De la musique traverse un mur. Quelqu’un bricole encore, quelque part. Elle n’est jamais vraiment seule.
Puis, un jour de juin, une feuille apparaît sur sa porte. C’est ainsi qu’Anja apprend que le bâtiment qu’elle chérit pourrait être rasé. Pas une lettre. Pas un courriel du propriétaire. Une photocopie anonyme, placardée sans cérémonie. Quelques mots pour annoncer la fin d’une époque.
.jpg.webp)
Anja connaît déjà les pages de cette histoire. Elle est arrivée à Durocher précisément parce que son atelier précédent avait été démoli. Elle pensait qu’ici, pour une fois, elle pourrait rester. Du moins, pour encore quelques années.
Quand je lui demande ce qu’elle retiendra physiquement de Durocher, Anja n’hésite presque pas. « Les vieilles fenêtres à carreaux », répond-elle en les regardant déjà avec une certaine nostalgie.
Tout le reste pourra partir. Les machines, les tissus, les tables. Tout cela se démonte. Tout cela se transporte. Reste ce qui ne tient dans aucune boîte. La manière dont, avec le temps, tout cela avait appris à fonctionner ensemble. Et le sentiment, après trente ans de métier, d’avoir enfin trouvé sa place.
Et ça, personne ne sait encore comment le déménager.
.jpg.webp)
Un CD de Townes Van Zandt tourne pendant que Jim brûle un peu d’herbe sur le rebord de la fenêtre.
« Après 17 h, il n’y a plus vraiment de règles. J’écoute ma musique à fond. »
Jim Kennedy a 63 ans, et a passé les 20 dernières à Durocher. Montréal, il y est arrivé un peu par hasard. Originaire de l’Arkansas, il a bourlingué un peu avant d’atterrir ici. Il occupait un petit local insatisfaisant du Centre-Sud lorsqu’un ami lui a parlé d’un bâtiment où des artistes commençaient à s’installer. Il y voit un signe du destin.
.jpg.webp)
La première fois qu’il monte au quatrième, il n’y a pas encore de murs. Un immense plateau, des fenêtres et un monte-charge au bout. À une table, quelqu’un travaille sur des projets d’architecture conceptuelle. Plus loin, on construit d’énormes installations musicales interactives. Au milieu, un autre bricole des machines dont lui seul connaît la raison d’être.
Musiciens, sculpteurs, artistes sonores, peintres : chacun travaille dans son espace, mais les pratiques débordent les unes sur les autres. Ce n’est pas encore une succession d’ateliers. C’est une seule grande pièce où plusieurs folies cohabitent.
Le nouveau venu prend un coin. Il expérimente, construit, peint. Le loyer ? Pas assez cher pour qu’il s’en souvienne.
.jpg.webp)
Il fréquente surtout les musiciens. Ils sont nombreux, à l’époque. Le soir, ça débarque avec des instruments et quelques micros. On branche ce qui peut l’être, on improvise, on crie. Dehors, presque rien encore, sinon les restes de l’ancienne gare de triage.
Jim fait partie de ceux qui construisent le quatrième étage, le divisent, montent les premiers murs. Puis, il voit les générations se succéder, les pratiques changer, les mentalités aussi. L’endroit devient moins punk qu’à son arrivée.
.jpg.webp)
Vingt ans passent comme ça. Ses voisins sont partis. Certains se sont fait un nom dans l’art, d’autres dirigent aujourd’hui des départements universitaires. Jim, lui, est toujours à Durocher. Il n’a jamais vendu une toile ni fait d’expositions. Ça ne l’a jamais intéressé. Ingénieur le jour, il vient peindre ici, la nuit, des scènes plutôt sombres. Toujours la nuit.
« L’atelier, c’est un état d’esprit. Un endroit où sortir du monde réel. Cette énergie-là doit aller quelque part. »
Ses œuvres ont grandi avec les murs. Jim peint avec son corps, prend de la place. Il pointe une immense toile inspirée d’émeutes. « Je l’ai peinte aussi grande pour une seule raison : le mur était aussi grand. »
Il ne verrouillait jamais sa porte. Parfois, les raves du sous-sol remontaient jusqu’à son atelier. Il retrouvait le plancher couvert de mégots et des traces de pas sur ses peintures à l’huile laissées à sécher. Il s’étonne encore que les graffeurs n’aient jamais touché à ses œuvres.
.jpg.webp)
Aujourd’hui, l’atelier sert moins à créer qu’à faire l’inventaire des années. Les toiles se sont accumulées contre les murs. Jim les regarde, la gorge serrée, et se demande quoi en faire. Tant qu’elles pouvaient rester ici, la question ne se posait pas.
La fin, elle, ne le surprend pas. Il l’attendait.
« Ça fait longtemps que je cherche un nouvel espace, mais il n’y a plus rien comme ça. C’est le dernier endroit du genre. La ville y perd une part de son caractère. »
.jpg.webp)
Les artistes trouveront d’autres ateliers, croit-il. Ils finissent toujours par en trouver. Mais plus loin, dispersés aux marges de la ville. Jim, lui, vient ici à vélo. « C’est l’un des grands plaisirs de ma vie. Je me sens extrêmement privilégié d’avoir eu cet endroit autant de temps. »
Je le laisse à ses toiles. Derrière moi, on monte le son. Townes Van Zandt me suit loin dans le couloir.
Pendant vingt ans, les autres sont venus et repartis. Jim est resté.
Il faudra démolir l’immeuble pour le faire partir.
.jpg.webp)
Des échos s’entrecroisent dans les couloirs du troisième étage.
Pendant dix ans, Carina Rose a vécu au sein d’une communauté d’artistes dans un ancien entrepôt de 5 000 pieds carrés, à deux coins de rue d’ici. Puis, un jour, il lui a fallu partir.
Carina connaît bien la mécanique. Durocher n’est pas son premier lieu menacé ni son premier départ forcé. Elle a vécu cinq évictions. Alors, quand elle apprend que le bâtiment doit à son tour disparaître, elle connaît déjà la suite.
« L’histoire de ma vie a fait que je me retrouve dans des bâtiments semi-rénovés. »
.jpg.webp)
Durocher avait quelque chose de familier. À son arrivée, Carina y retrouve un peu du New York qu’elle avait connu dans les années 90. Les grands bâtiments industriels, les matériaux qui traînent, une contre-culture qui avait encore assez d’espace pour prendre racine, fleurir, créer sans avoir beaucoup d’argent.
« J’ai toujours trouvé ça très apaisant d’être dans une place de production. Tu sens que les gens sont dans leur bulle créative. La créativité éclate de partout. C’est magnétique. »
Elle sait trop bien que ce genre d’endroit est en voie de disparition. Ce qui la choque toutefois, c’est qu’on célèbre ce qui en émerge tout en laissant le marché décider si ceux qui le créent peuvent encore y rester. Montréal aime se raconter comme une ville d’artistes. Encore faut-il qu’ils aient quelque part où l’être.
Architecte, designer, artiste visuelle et performeuse, elle considère ces lieux comme essentiels à la vitalité d’une ville. Pour comprendre ce qui se passe lorsqu’ils disparaissent, dit-elle, il suffit de regarder Griffintown. Reste à savoir quelle ville on souhaite habiter.
.jpg.webp)
Carina ne se fait plus d’illusions sur Durocher. Alors, elle s’intéresse à l’après.
Le projet appelé à remplacer le bâtiment prévoit un espace pour des ateliers d’artistes. Sur papier, du moins. Reste tout ce que l’entente ne dit pas : quelle superficie ? À quel prix ? Pour combien de temps ? Et pour qui ?
Carina et d’autres locataires discutent maintenant avec les architectes, la Ville, tous ceux qui peuvent encore infléchir le projet. Ce qu’ils veulent, c’est une garantie.
Trente ans. Quarante ans ? Un engagement assez long pour que les ateliers promis aujourd’hui soient encore des ateliers dans quelques décennies et ne deviennent pas, une fois l’attention retombée, des locaux commerciaux au prix du marché.
« Ce n’est pas pour nous. À la fin de la journée, si on réussit à obtenir ça, c’est pour la communauté qui nous suivra. »
.jpg.webp)
Dans un coin de l’atelier, là où tombe la lumière, il y a une ménorah peinte, modelée dans l’argile. Elle n’est pas à Carina. Quand elle a dû quitter son ancien atelier, sur Bellechasse, quelqu’un l’avait laissée derrière. Carina l’a prise avec elle. Un objet abandonné dans un lieu disparu, transporté jusqu’à un autre qui s’apprête à disparaître.
Je lui demande ce qu’elle laissera, elle, à Durocher. Carina s’arrête. Ses yeux se remplissent d’eau.
Elle parle de ce que cet endroit lui a offert pendant toutes ces années, sans qu’elle en mesure vraiment la valeur : du temps, de l’espace et la liberté d’en disposer. Pouvoir arriver à n’importe quelle heure, sans nécessairement savoir ce qu’elle allait y faire. Laisser les heures défiler autrement. Fabriquer. Chercher le beau. Se perdre un peu. Être seule parmi les autres. Tisser, lentement, quelque chose avec eux et avec elle.
Et puis, réaliser, seulement au moment de partir, que pendant tout ce temps où elle fabriquait des choses, une vie se construisait autour.
.jpg.webp)
La première fois que Mathilde Jobin est venue à Durocher, Montréal disparaissait sous la neige. Autour du bâtiment, presque rien de ce qui compose aujourd’hui le quartier n’existait encore. Pas de condos. Pas de rue Thérèse-Lavoie. L’école juive, quelques parcelles en friche.
Ce soir-là, elle se rend dans un party organisé par Arbutus, au studio qu’occupe aujourd’hui Carina.
« Je trouvais ça tellement cool. Presque magique. Tout le monde se connaissait. J’étais clairement au cœur d’une communauté qui foisonnait dans ce building-là. »
Dehors, l’hiver. Dedans, quelque chose s’était formé.
.jpg.webp)
Maxime Goldstyn découvre elle aussi Durocher par la porte de la nuit. Elle vient pour les afters, ces partys techno sans enseigne dont l’adresse circule de bouche à oreille. Il faut connaître quelqu’un. Trouver le bon escalier. Après, il suffit de suivre la musique.
« C’était la première fois que je mettais les pieds dans un endroit comme ça. C’était trash. Il y avait quelque chose de vraiment spécial à avoir accès à ça. »
.jpg.webp)
Celles qui venaient ici pour faire la fête finissent par y travailler. Au deuxième étage. Au 201.
Pour Maxime, qui cherche alors à se faire une place dans le milieu de l’art, avoir son premier atelier à Durocher tient presque de la consécration. Elle avait découvert l’endroit comme un territoire secret. Désormais, elle en avait les clés dans sa poche.
Aujourd’hui, ils sont douze à partager le 201. Douze personnes, autant de pratiques et de savoir-faire qui finissent par circuler.
« Tout le monde a ses tricks, ses outils, des backgrounds différents. On s’entraide. C’est vraiment précieux », dit l’artiste interdisciplinaire Cléo Sjölander.
.jpg.webp)
Au-delà de leurs pratiques individuelles, les artistes ont peu à peu façonné le 201 à leur image. Des murs ont été montés, puis détruits. Des tables et des bibliothèques ont été construites. Une rampe de skate est apparue avant de disparaître. À une époque, chacun fabriquait son propre bureau.
« Il y avait vraiment un lien entre l’artiste et son espace de création, raconte Damien Goineau-Chabauty. La manière dont il l’avait fait le représentait parfaitement. »
Le 201 ressemblait à une œuvre toujours en train de se faire.
.jpg.webp)
Il y avait là une qualité devenue rare : rien n’était assez sacré pour qu’on n’ose y toucher. La liberté dépassait d’ailleurs largement les murs de l’atelier. Un été, ils ont improvisé un four à raku dans la ruelle avec un baril de métal et une immense torche. Ça aussi, c’était possible.
Puis, vinrent les premières plaintes. Le vide autour de Durocher se remplissait. À partir de là, la question n’était plus vraiment de savoir si le bâtiment allait être rattrapé, mais quand.
.jpg.webp)
Parce qu’un atelier d’artiste, finalement, a autant de définitions qu’il y a de gens pour l’habiter. Il faut pouvoir y souder, peindre, façonner l’argile ou gratter de la pellicule. Faire du bruit, de la poussière. Pouvoir s’isoler ou, au contraire, travailler à douze.
Au 201, toutes ces contradictions avaient fini par tenir ensemble. Pas parce que quelqu’un les avait organisées. Justement parce que personne ne l’avait dicté.
« Un environnement comme ça, ça ne peut pas être recréé dans des plans, dit Mathilde. Ça s’est fait tout seul. »
.jpg.webp)
De l’espace. Peu de règles. Des gens aux trajectoires différentes. Et suffisamment de temps pour ne pas savoir d’avance ce que tout cela allait devenir.
C’est peut-être ce que le 201 raconte mieux que n’importe quel plan de relocalisation. On peut construire des ateliers, mais pas ce qui se produit entre leurs murs.
.jpg.webp)
Rien n’avait été prévu pour qu’une communauté naisse ici. Ni ses contours ni son rythme. Pour Mathilde, la question n’est pas seulement de savoir où iront les artistes après les bulldozers.
C’est de savoir s’il reste encore, quelque part dans le Montréal d’aujourd’hui, assez de vide, assez de temps, assez de liberté pour que quelque chose puisse pousser sans que quelqu’un ait d’abord décidé quoi.