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« Il y a trois étapes à la vérité : d’abord, on la ridiculise. Ensuite, on s’y oppose. Et finalement, on l’accepte comme une évidence. À Shawi, on est encore à la première étape. »
Un urubu décrit de larges cercles au-dessus du quartier Saint-Marc. Dans presque toutes les villes du Québec, il existe un quartier comme celui-là.
Des dépanneurs aux vitrines condamnées par des panneaux de contreplaqué. Des triplex fatigués aux balcons chargés de banquettes de char. Des électroménagers éventrés, des poussettes sans enfant. Des choses qu’on avait sorties pour quelques jours et qui sont encore là des années plus tard.
Devant la Fruiterie Riquier, qui vend du vrac aux portefeuilles serrés, un petit terrain vague s’étire jusqu’à la rue. Des chaises, des matelas, une table en bois y attendent sans qu’on sache depuis combien de temps.
Moi, je cherche les ananas.
Quelques jours plus tôt, une histoire étrange a quitté les limites du quartier. Une montagne d’ananas est apparue ici, au milieu des mauvaises herbes. Comme si quelqu’un avait refusé qu’ils deviennent des déchets.
Il n’en reste qu’un. Comme une pièce à conviction.
Depuis quelques années, à Shawinigan, il suffit de suivre ce genre de traces pour tomber sur le même homme.
Éric Turgeon.
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Dans la Cité de l’énergie, sa réputation le précède comme une mauvaise nouvelle. Il suffit de prononcer son nom pour que chacun y aille de son anecdote. Aucune, ou presque, ne lui est favorable.
Le surveillant du stationnement. Le prêteur sur gages. La vendeuse de blé d’Inde. Le facteur. L’ancien pêcheur qui passe le weed eater le long de la voie ferrée. À force d’être raconté, Éric Turgeon est devenu un personnage. Sa queue de cheval, son panier d’épicerie, ses montagnes d’objets appartiennent désormais au folklore local.
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Depuis 2020, Éric Turgeon redessine le paysage de Shawinigan. Il récupère ce que les autres jettent. Tout. Il sauve les objets ou les accumule. La frontière dépend de celui qui regarde.
On le croise surtout la nuit, derrière les commerces, près des conteneurs. Meubles, matelas jaunis, électroménagers, nourriture : tout peut trouver sa place dans son chargement.
Il ramasse. Transporte. Entasse. Dans l’espoir de revendre.
Jusqu’à ce que les pièces débordent. Que les fenêtres disparaissent. Que les voisins se plaignent. Que les inspecteurs débarquent. Alors, il faut vider.
Éric trouve un autre local. Un hangar. Un garage. Un abri Tempo. N’importe quel espace capable d’absorber la prochaine cargaison. Puis reviennent les loyers impayés, les plaintes, les avis d’éviction. Au fil des ans, ses accumulations ont parcouru Shawinigan comme un cirque sans chapiteau.
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J’arpente les rues en remontant la piste d’Éric Turgeon. J’espère le trouver.
Le centre-ville porte encore les cicatrices de son passé industriel. Entre les vitrines vides et les nombreux commerces abandonnés, Éric y a trouvé refuge plus d’une fois.
Les églises n’ont pas échappé à cette géographie de l’accumulation. Le vaste sous-sol de celle du quartier Saint-Pierre a lui aussi servi d’entrepôt. Éric y empilait ce qu’il rapportait de ses tournées nocturnes. Lorsqu’il a quitté les lieux, il a fallu des dizaines de conteneurs pour tout évacuer. Sans les bénévoles et l’entreprise venus prêter main-forte gratuitement, la facture se serait chiffrée en milliers de dollars.
À l’ancien Excalibur, à deux pas de l’hôtel de ville, les montagnes d’objets n’ont pourtant pas provoqué la rupture. Plutôt les chats. Des dizaines de félins laissés à eux-mêmes dans le local encombré, visibles derrière les vitrines depuis la rue.
Pendant des semaines, les signalements affluent à la Ville et à la SPA. Près de 3 700 personnes signent une pétition réclamant une intervention. Une manifestation se tient même devant le bâtiment.
À la fin, on sortira près de 400 matelas.
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Le maire de Shawinigan m’accueille dans son bureau avec l’empressement de quelqu’un qui sait exactement pourquoi je suis là. Avant même de s’asseoir, Yves Lévesque lâche : « C’est tout un phénomène! S’il travaillait dans une usine ou pour un organisme communautaire, ce serait incroyable. Il est convaincu qu’il fait le bien. On est pognés avec ça. »
C’est là, selon lui, que commence le casse-tête. Les citoyens imaginent souvent que la Ville peut intervenir à tout moment. En réalité, tant qu’Éric signe ses baux, que ses objets restent derrière des murs privés et qu’ils ne mettent personne en danger, la marge de manœuvre municipale est limitée.
« On vit dans une société de droit. Il y a des processus légaux. Un bail ne disparaît pas parce qu’un locataire cesse de payer. Il faut des mises en demeure, des ordonnances, des huissiers. Pendant ce temps, ailleurs, les amas grandissent déjà. »
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Selon le maire, Éric Turgeon a compris comment tirer parti de la lenteur du système. Là où la plupart des citoyens finissent par se conformer, lui conteste, attend et laisse les délais jouer en sa faveur. « C’est quelqu’un de brillant. Il étire le temps. »
À force de vouloir contenir Éric Turgeon, Shawinigan a fini par adopter des règlements contre lui. À l’hôtel de ville, certains surnomment désormais ces changements la « loi Turgeon ».
Les règles entourant les bazars, les brocantes et les commerces de biens usagés ont été durcies. Ouvrir un local pour y accumuler ou revendre des objets de seconde main n’est plus permis.
Le téléphone cellulaire d’Yves Lévesque sonne. Au bout du fil, un entrepreneur de la région fulmine. On vient de lui voler une tondeuse robot de plus de 4000 $. Les caméras de surveillance montrent des adolescents repartir avec l’engin. Une puce GPS en transmet encore la position.
Le maire lui demande d’envoyer la localisation. Le point apparaît à l’écran. L’une des dernières adresses connues d’Éric Turgeon.
Un silence. Puis les deux hommes éclatent de rire avant de sacrer.
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Depuis son arrivée à la mairie l’an dernier, Yves Lévesque a vu plusieurs séances du conseil municipal dégénérer en affrontements. Les échanges avec Éric Turgeon, captés par les caméras, circulent abondamment en ligne. À Shawinigan, leur affrontement est devenu un feuilleton local, à mi-chemin entre la politique municipale et le divertissement. Les réseaux sociaux, sans surprise, en raffole.
Le plus récent rebondissement survient quelques jours plus tôt. Le maire rencontre le propriétaire d’un local occupé par Éric Turgeon. L’homme veut récupérer son bâtiment, mais il déborde d’objets. Éric est sur place. Les esprits s’échauffent. La police est appelée.
En quittant les lieux, Yves Lévesque aperçoit plus loin un camion chargé de matelas, de meubles et d’autres objets récupérés. Il décide de le suivre, convaincu qu’il le mènera jusqu’au prochain lieu d’entreposage d’Éric.
Malgré ses efforts pour demeurer discret, le maire est vite repéré. Prévenu, Éric appelle la police. Il dit qu’on le suit. Deux autopatrouilles sont envoyées sur place.
L’histoire fait rapidement les manchettes. Les médias, dont Radio-Canada, parlent d’une « filature ». Lévesque assume.
« Ben oui, c’est ça que j’ai fait! Je ne le harcèle pas. Je veux savoir où il va domper sa cochonnerie! »
Au moment même où Yves Lévesque termine son récit, son assistante pousse la porte avec un courriel imprimé. Une nouvelle planque vient d’être repérée. Le propriétaire d’un entrepôt de Grand-Mère aurait loué son espace pour un mois, à un certain « Rick », sans trop savoir dans quoi il s’embarquait. Maintenant, il le sait. Lui aussi est en beau fusil.
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La stratégie du maire est désormais simple : encourager les citoyens à signaler chaque infraction et à multiplier les plaintes. Si la Ville ne peut pas arrêter Éric, peut-être que les tribunaux s’en chargeront.
« Je veux que ça arrête. Moi, je suis un gars tenace. On va réussir. »
Dans les westerns, le shérif finit toujours par arrêter le hors-la-loi. À Shawinigan, personne ne sait où se jouera la prochaine scène.
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« Ton char est-il loin? Viens, suis-moi. »
Je suis la Subaru du maire jusque dans une ruelle de la 4e Rue. Là aussi, des triplex dont la peinture s’écaille. Des galeries qui penchent. Yves Lévesque salue au passage deux jeunes qui peinent à retenir un pitbull tirant sur sa laisse, puis grimpe les quelques marches d’un balcon.
Il cogne à la porte moustiquaire. Deux femmes entrouvrent, méfiantes. Lorsqu’elles reconnaissent le maire, leurs épaules se relâchent. Une épaisse odeur d’herbe flotte dans l’appartement.
À l’arrière, la terrasse commune est coupée en deux. D’un côté, presque rien. De l’autre, chez Éric, les objets débordent. Des écrans. Des portes. Un ensemble de patio. Et un ananas.
D’immenses essaims de mouches bourdonnent au-dessus des diarrhées de chats. Je compte sept félins qui errent entre les amas. L’une porte visiblement des petits. Un autre ne bouge presque plus.
« Il va mourir mangé par les puces », dit l’une des voisines.
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Le maire jette un coup d’œil à la bête, impuissant : « La SPA a un dossier épais comme ça ».
Aujourd’hui, la peur habite chacune de leurs phrases. « Il est mauvais sur un temps », souffle l’une d’elles à propos d’Éric.
Elle me tend son téléphone. Ses mains tremblent tandis qu’elle fait défiler les vidéos. Ce qu’elles montrent dépasse ce que j’ai sous les yeux. « On avait une piscine… des parasols… notre intimité. On n’a plus de qualité de vie. On est prises en otage depuis deux ans. »
Joint alors qu’il se trouve à l’étranger, le propriétaire de l’immeuble n’a pas souhaité commenter.
À peine ai-je raccroché qu’un appel s’affiche. C’est lui.
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Je retrouve Éric Turgeon quelques minutes plus tard dans le stationnement du Centre Roland-Bertrand, un organisme d’aide aux personnes démunies. Je le salue alors qu’il parle au téléphone. J’attrape au passage une phrase : « Si lui y nous a vus, on est dans’marde. »
On s’installe à une table de pique-nique à côté de deux conteneurs.
Pour comprendre la saga Turgeon, il faut remonter le fil de cinquante-deux années. Les ananas, les montagnes d’objets, les conseils municipaux qui dérapent, les chats, les expulsions : tout cela n’est que le dernier chapitre.
L’enfance d’Éric Turgeon se déroule à Repentigny, dans une maison où l’ordre ne se discute pas. Sa mère est infirmière. Son père est militaire. Du côté paternel, les hommes portent l’uniforme.
Éric se souvient des vêtements neufs achetés chez Sears, des journées de ski à Tremblant, des voyages à Disney World. D’une enfance où il n’était encore que « le fils à Diane ».
L’été, il part chez les cadets : Valcartier. Cap-Chat. Les lits au carré. Les inspections. Au privé, il figure parmi les meilleurs élèves de sa classe. Le Collège militaire l’attend. La carrière dans l’armée semble déjà écrite.
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À dix-sept ans, la trajectoire dévie.
Des études en cinéma au cégep de Saint-Laurent lui révèlent un autre monde. Éric abandonne le projet militaire. Il laisse pousser ses cheveux, fréquente les Foufounes Électriques, côtoie les punks et expérimente le LSD.
« Une autre vie! », résume-t-il avec un sourire.
Il enchaîne les petits diplômes et les jobines. Se marie. Achète une maison. Divorce. Puis recommence ailleurs.
À Donnacona, il achète un vieux cinéma abandonné, le Royal. Il en fait une salle de spectacles improvisée. Karaokés, concerts, raves. Pour meubler la salle, il lui faut des divans. Les gens en jettent partout. Éric commence à les récupérer.
À ce moment, c’est un geste pratique, rien de plus.
L’année suivante, le Royal disparaît dans les flammes. Éric, lui, repart. Québec, où il devient père. Puis Trois-Rivières. Gatineau. Les Laurentides. Les villes changent, les appartements aussi. Les emplois se succèdent. La récupération reste.
« J’ai commencé à voir que le monde jetait des belles affaires. »
Le ramassage n’est plus seulement un moyen. Peu à peu, elle devient une fin.
Les ennuis judiciaires commencent au début des années 2000, à la suite de conflits conjugaux. Plusieurs condamnations suivent. En 2010, Éric fait de nouveau face à des accusations graves, notamment d’agression sexuelle, de menaces, de voies de fait et de harcèlement. Il soutient encore aujourd’hui qu’elles étaient mensongères.
Cette année-là, il perd le droit de voir ses enfants. La séparation, les procédures judiciaires et l’éloignement s’accumulent jusqu’à l’étouffer. Trop de choses, en même temps.
Puis, un jour, au bord d’une route, il aperçoit deux sacs noirs. À l’intérieur, des vêtements d’enfants. Propres. Pliés. Encore parfaitement utilisables. Éric s’effondre.
« Il y a quelque chose qui a craqué en moi quand j’ai vu ça. » Il s’interrompt. Ses yeux s’emplissent d’eau.
« Ça a été l’étincelle qui a fait péter l’incendie à la raffinerie. Ça a crissé le feu, man. Ça a explosé! »
Depuis ce jour, Éric dit avoir trouvé sa mission. Sur son épaule, un tatouage : « Titan, pour Atlas, celui qui porte le poids du monde. »
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Il veut consacrer sa vie à ce qu’il considère comme la plus grande faille de notre époque : le gaspillage. « Si le monde veut jeter du stock, moi, je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le ramasser. Le jour où la société va être réparée, qu’on va avoir colmaté la brèche, je pourrai passer à autre chose. Mais en attendant, j’ai d’la job! »
En 2015, après un procès et un appel rejeté, il est condamné à quatre ans de pénitencier. Il raconte pourtant cette période avec une gaieté déconcertante. « J’ai eu du fun en crisse au pen! »
Musicien, il y fonde un groupe de reprises, The Offenders. Mais l’accumulation, elle, ne s’arrête pas derrière les barreaux. « J’ai réussi à faire de l’entreposage, même dans le trou. Des boîtes à lunch. Des couvertures. »
À sa sortie, il passe par une maison de transition à Montréal. Lorsqu’elle ferme quelques années plus tard, il vient récupérer les réfrigérateurs.
Entre-temps la montagne recommence à grandir.
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Sous les pylônes d’Hydro-Québec, au nord de Montréal, Éric découvre un vaste terrain. Chaque jour, il y dépose un nouveau lot d’objets promis à une seconde vie qui n’arrive jamais.
« C’était à perte de vue », raconte-t-il avec une pointe de fierté.
Un an et demi plus tard, Hydro bloque l’accès. Les bulldozers arrivent. Les dix-roues aussi. Il faut des jours pour sortir tout le stock. Pour certains, on nettoie un terrain. Pour Éric, c’est un pillage.
En 2020, il cherche un point d’ancrage entre Montréal, où il vit, et Québec, où grandissent ses enfants.
Entre les deux, il y a Shawinigan.
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Avec la PCU en poche, Éric arrive en Mauricie avec en tête un ancien magasin d’électronique sur l’avenue Saint-Marc. Beaucoup d’espace. Exactement ce qu’il lui faut. Il croit y rester.
Deux ans plus tard, il doit partir. À Saint-Gérard-des-Laurentides, puis ailleurs. Toujours le même mouvement : trouver un local, le remplir, devoir le quitter, déplacer l’amoncellement. Puis recommencer.
Au fil des années, les adresses et les conflits se multiplient. Les propriétaires, la Ville et la police finissent par former, à ses yeux, un seul et même front. Il se dit exclu, banni, pourchassé d’un endroit à l’autre.
Mais quelque chose résiste à toutes les expulsions, à toutes les pertes, à tous les terrains vidés : la même logique que devant le premier divan trouvé au bord du chemin. Sauf qu’entre-temps, les divans ont fini par envahir toute une ville.
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Malgré tout, Éric continue de voir des promesses là où les autres voient des rebuts. « C’est comme une chasse au trésor. »
Chaque trouvaille le ramène à la même excitation. Des gallons de colle encore neufs. Des vaisseliers vintage. Des divans en cuir. « Du stock, j’en ai en tabarnak! Je me force à en donner au monde. »
Alors, les ananas? « Un gars voulait faire de la boboche. » De l’alcool artisanal. Il arrive que les grandes énigmes ont parfois des réponses d’une banalité désarmante.
Turgeon parle avec aisance. Éloquent, charismatique, parfois drôle. Pendant quelques instants, tout semble parfaitement logique. Puis le réel revient.
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Et sa réputation? Éric hausse les épaules. Selon lui, Shawinigan a fait de lui le réceptacle de toutes ses frustrations. « Si on parle d’un effet boule de neige, c’est devenu une avalanche. »
Il affirme que cette atteinte à sa réputation nuit désormais à ses ventes. Je lui demande s’il songe parfois à quitter. Recommencer ailleurs. « Non. Plus c’est tough, plus ça veut dire que t’es à la bonne place. »
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À force d’en ramasser autant, je lui demande s’il n’arrive pas un moment où ce sont les objets qui finissent par décider pour lui. Éric s’emporte.
« Ce que je fais, ça vous remet en pleine face votre ostie de gaspillage de marde! Le Titanic est en train de couler! Je suis l’incarnation de l’Arche de Noé, tabarnak! J’essaie de sauver vos propres meubles et vos propres enfants, crisse! Allumez avant qu’il soit trop tard! »
Pour ses concitoyens, ce sont des montagnes de déchets. Pour Éric, c’est une forme de salut.
Les chats suivent le même destin que les meubles. Quand Éric en croise un, il le recueille. Encore une fois, il récupère ce dont plus personne ne veut. C’est peut-être là que tout se joue. Entre le regard d’Éric et celui des autres, il y a un gouffre.
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Au fond, qui est Éric Turgeon? Un visionnaire hors-la-loi? Un homme profondément blessé? Un accumulateur compulsif? Un écologiste radical? Un danger pour lui-même et pour les autres? À Shawinigan, chacun semble avoir sa réponse.
« Pour certains, je suis devenu un mythe. Un gars m’a déjà demandé : “Es-tu un géant?” »
Dans le récit qu’il se fait de sa vie, Éric n’affronte plus seulement des propriétaires, des voisins ou un maire. C’est un système entier qui lui fait face.
Nos chemins se quittent. Il repart derrière son panier d’épicerie, dans une ville où beaucoup disent désormais avoir peur de lui. Rien, dans sa démarche, ne laisse croire qu’il s’en soucie.
« À’soir, je vais dormir sur mes matelas usagés “pleins de punaises”, comme ils disent. Puis je vais dormir très bien. »
Il sourit.
« Vous avez rien vu encore. Vous savez pas de quoi j’suis capable. »