.jpg.webp)
« Faites pas le saut, il me manque des bouts! »
.jpg.webp)
On recule de deux heures : William Bernaquez, Charlie Rousseau et Andréanne Fortin sont les trois premiers arrivés au Bar Social à Verdun. Attablés près de la fenêtre, ils partagent un drink avec un ami venu les soutenir à la soirée Social Comédie Club.
J’ai parcouru la moitié de la ville en transport en commun pour les regarder tester des blagues de handicap de leur cru. Autrefois l’apanage d’humoristes ayant plus ou moins bien vieilli, la pratique semble avoir été proscrite depuis la saga Jérémy Gabriel et il est aujourd’hui jugé facile et déplacé de faire des blagues à l’égard des personnes en situation de handicap.
Sauf si on est soi-même en situation de handicap, bien sûr.
« L’autodérision a toujours été une pratique importante pour moi », affirme Charlie Rousseau, comédienne et coanimatrice du balado Les Backpackeuses et née avec de multiples malformations à la suite d’un avortement raté. « Chaque fois que je rentre dans une pièce, depuis que je suis petite, je dois accuser le regard des autres et atténuer leurs malaises. Ça aide que je me trouve drôle, je suis mon meilleur public. »
Mes trois convives ont le sourire fendu jusqu’aux oreilles. S’ils sont réunis aujourd’hui, outre que pour me parler, c’est pour roder des blagues qu’ils présenteront au Show mal amoché, le 30 avril prochain au Gésu. Une soirée mettant en vedette une programmation entièrement composée d’humoristes en situation de handicap, où vous êtes priés de laisser vos malaises à la maison.
« Au secondaire, je jouais souvent avec ma prothèse et je voyais que ça rendait le monde mal à l’aise », se souvient William Bernaquez, qui s’est fait amputer une jambe à la suite d’un cancer. « Un jour, en éducation physique, je suis arrivé avant tout le monde, je l’ai détachée, j’ai fermé les lumières et j’ai fait le mort par terre. Une fois le choc passé, tout le monde s’est mis à rire et on a pu passer à autre chose. »
C’est une gomme à effacer lancée contre son gré à une camarade de classe au secondaire qui finira par changer son destin. « Tout le monde s’est mis à rire quand c’est arrivé et ça m’a frappée. Ben oui, c’est drôle! Ça n’avait tellement pas rapport. »
Charlie n’a pas vraiment eu d’autre choix que celui de s’accepter, mais elle a aussi traversé plusieurs périodes de frustration par rapport à son handicap. « Au primaire, mon professeur d’éducation physique tenait beaucoup à m’intégrer, mais tsé, j’étais une cible ambulante au ballon-chasseur! On m’a aussi mise devant les buts au hockey. Je me suis pris une puck dans le front », admet-elle en riant.
Ceci dit, ne s’improvise pas expert ou experte en blague de handicap qui veut. Le Show mal amoché n’est pas une invitation à revenir dans le passé. Il existe bel et bien une éthique de la chose, mais le préjugé le plus important à déboulonner n’est sans doute pas celui que vous croyez.
Cette ignorance, qui perpétue les mythes et stéréotypes, c’est pour la chasser que William organise cette soirée. « Pour faire une bonne blague de handicap, il faut d’abord avoir les bonnes intentions. Une blague méchante, ça ne fait rire personne. »
Le trio explique qu’il existe plusieurs angles pour explorer la thématique. Souffrir d’un handicap élargit bien sûr le champ des possibles parce qu’on aborde le sujet en pleine connaissance de cause, mais avoir un lien avec une personne en situation de handicap est aussi une bonne avenue. L’important, c’est d’être bien informé.
« Quand les gens appellent ma prothèse une jambe de bois, je leur rappelle que je ne suis pas un pirate », lâche William à la blague.
En soirée, les têtes d’affiche du Show mal amoché ont ravi le public du Social Comédie Club, déjà habitué à un spectacle inclusif. Bien qu’un seul d’entre eux soit humoriste de formation, les artistes partagent une aisance sur scène et un sens du timing impeccables. De son propre aveu, Charlie a même performé « un peu pompette », et le public n’y a vu que du feu.
Ce n’est là qu’un avant-goût du Show mal amoché. Il n’en tient qu’à vous de vous libérer des tabous et de rire, sans rabaisser personne. Qui dirait non à une telle offre?
Diplômé de l’École nationale de l’humour en 2019, il a longtemps hésité à faire des blagues sur son handicap. « Je voulais me prouver que j’étais capable d’être drôle sans ça. Je trouvais ça trop facile. Puis, un prof m’a convaincu que si c’était si facile, c’était peut-être parce que j’avais beaucoup de choses à dire sur le sujet. Ça fait partie de moi, après tout… Ou pas, tsé », dit-il en allusion à sa jambe.
.jpg.webp)
Le parcours d’Andréanne Fortin, aux prises avec le syndrome de Gilles de la Tourette, fait écho à celui de William. « Au début, je ne comprenais pas ce que j’avais. J’étais pas capable de l’expliquer, ça ne me le tentait pas. Quand les autres élèves me demandaient pourquoi je regardais toujours derrière moi, je leur disais que je voyais des fantômes, » confie la jeune comédienne qui, avec Charlie, fait partie de la distribution de la série Vestiaires.
.jpg.webp)
Si vous la suivez déjà sur TikTok, vous savez déjà que la vie de Charlie est une longue série de petites victoires qu’elle documente soigneusement. Même si elle sent encore le regard des autres peser sur elle, elle se plaît à le confronter. « Quand je monte sur scène, je mets souvent le public au défi de me poser une question que j’ai jamais entendue. Je les ai toutes faites. »
« La pitié, c’est le tabou numéro un », explique Charlie sous le regard approbateur de ses compagnons de scène. Les gens ne veulent pas nécessairement mal faire, mais ils tirent souvent des conclusions gênantes. « Je me fais encore donner de l’argent par des étrangers. Je refuse poliment, mais ces gens-là ont “l’insistage” facile. On peut s’obstiner pendant un bon cinq minutes, et si je refuse toujours, ils vont laisser l’argent par terre ou me l’enfoncer de force dans les poches. »
.jpg.webp)