Population II

Franchir la barrière de la langue par celle du son

Le trio de rock progressif montréalais Population II a livré une performance sur l’influente plateforme américaine Audiotree… en français!

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Crisse qu’il fait frette.

C’est la seule phrase qui me vient à l’esprit pendant les vingt minutes qui séparent le métro Crémazie du local de pratique du groupe Population II, situé au troisième étage d’un immeuble fatigué et à un jet de pierre du Marché Central. Entre l’autoroute métropolitaine, les shops fermées et l’un des derniers Harvey’s toujours en fonction, tout me rappelle qu’il fait -20 dehors et que ce soir, les gens normaux restent au chaud dans leurs maisons.

« Toi, là, est-ce que tu bois de la Guinness ou est-ce que tu fais, euh, janvier à jeun ? »

Trente secondes après m’avoir offert une bière, Sébastien Provençal et Tristan Lacombe viennent me chercher à demi frigorifié à l’entrée du Marsonic. Le nom Population II ne vous dit peut-être rien, mais le groupe de rock progressif québécois n’attend la permission de personne pour faire entendre sa musique.

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Sans crier gare, Population II était de passage sur la réputée chaîne YouTube Audiotree la semaine dernière :

On parle bien ici de la chaîne basée à Chicago où de gros noms comme Mitski, Glass Animals, Converge, BadBadNotGood et même Greta Van Fleet sont passés. Si les gars de Population II sont loin d’être les premiers Québécois à avoir frôlé les planches de la scène basée à Chicago — Sam Roberts et Dominique Fils-Aimé, entre autres, les ont précédés —, le groupe y a interprété six chansons * voix tonitruante de PKP * en français !

Mais comment une plateforme aussi influente sur le plan international a-t-elle même entendu parler d’un groupe qui n’a eu qu’une petite mise en nomination au gala de l’ADISQ en 2025 ? C’est exactement le genre de question qui me pousse à marcher sur le bord de la Métropolitaine même s’il fait -20.

Et les gars ont bien voulu tout me raconter autour d’une bière.

Nul n’est prophète…

« Je pense qu’aux États-Unis, les gens qui viennent voir le groupe pour qui on fait la première partie comprennent pas vraiment qu’on chante dans une autre langue », raconte Pierre-Luc Gratton, qui cumule les rôles de batteur et chanteur de Population II. « Ils arrivent sans a priori, avec l’esprit ouvert. Une fois qu’ils ont entendu la musique, c’est moins important dans quelle langue on chante. »

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Participer à Audiotree ne redéfinit pas exactement une carrière. Des centaines d’artistes y sont passés et malheureusement, plusieurs d’entre eux sont tombés dans l’oubli.

Une invitation est toutefois signe qu’une carrière progresse dans la bonne direction. Si Population II y a été mis de l’avant, c’est parce que le groupe fait jaser les enthousiastes de rock.

C’est par l’entremise de leur gérante que Population II a été invité à Audiotree, mais l’intérêt pour le groupe est présent aux États-Unis depuis plusieurs années déjà. « Il y a des radios universitaires dans de grandes villes américaines qui jouent nos chansons depuis notre premier album en 2020. L’automne dernier, on était en tournée là-bas avec Frankie and the Witch Fingers, au moment de l’enregistrement. On partait du Texas le matin même, on a enregistré l’épisode en fin d’après-midi, puis le soir, on a donné un spectacle », explique le bassiste et cofondateur du groupe Sébastien Provençal.

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Le français n’a donc jamais vraiment été une barrière pour Population II. Même si l’anglais des trois jeunes hommes est loin d’être impeccable, ils ont charmé la galerie avec leur humilité et leur fort accent québécois. Pierre-Luc a même interrompu une de ses réponses pour demander à Sébastien : « Comment on dit ça, donc, en anglais, un défi ? »

« Ouin, y’a peut-être un petit côté charmant à mon anglais très limité », confirme le principal intéressé, visiblement gêné par mon observation.

Les gars gardent cependant la tête froide, leurs humbles débuts demeurant frais dans leur esprit. « On n’a jamais eu un gros hype. Présentement, on a de l’attention un peu partout et on est reconnaissants, mais on n’est pas le gros band que tout le monde vient voir. On ouvre encore beaucoup pour d’autres groupes. C’est comme ça qu’on se fait connaître. Ici, on a longtemps juste été capables de booker l’Esco et le Turbo Haüs. Ce sont de super salles, mais c’est déjà arrivé qu’on joue devant 37 personnes à l’Esco et la moitié étaient de la famille et des amis », confie le guitariste Tristan Lacombe.

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Non, Population II ne risque pas d’être invité à jouer à Saturday Night Live de sitôt, et ce n’est pas l’objectif non plus. Le groupe est avant tout le projet de trois jeunes passionnés de rock progressif qui veulent se faire entendre en leurs propres termes. Même si la durée de leurs chansons rôde toujours près de la limite radiophonique des cinq minutes, il s’agit souvent de longues chansons fragmentées en pièces plus digestes, la structure trahissant leur origine.

« On voulait que Maintenant Jamais soit notre album pop. Mariano, c’était notre gros single radio », affirme Sébastien, appuyé contre un immense ampli. « Notre producteur Dominic Vanchesteing nous a vite ramenés à l’ordre : “Les gars, soyez sérieux. C’est une toune de quatre minutes et Pierre-Luc chante pas avant une minute vingt !” »

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Audiotree était une parfaite vitrine pour faire valoir l’unicité du groupe : une demi-heure modulable, donnant à Population II la liberté de s’exprimer sans restriction tant sur la forme que sur le fond. La signature du groupe étant l’énergie et l’abandon avec lesquels il performe, c’est ce qu’ils ont mis de l’avant.

Qu’ils l’aient fait en français, c’est un peu la cerise sur le sundae. Un autre triomphe discret de l’intégrité de leur vision.

petites victoires deviendront grandes

Les gars de Population II n’ont jamais couru après la reconnaissance qu’ils reçoivent aujourd’hui. Le groupe n’était pas un projet de carrière pour Pierre-Luc, Tristan et Sébastien. Ils jouent d’abord et avant tout parce qu’ils sont passionnés de rock progressif et malgré le succès en Europe et aux États-Unis, les trois jeunes hommes travaillent encore à temps plein.

Tristan est sérigraphiste, Pierre-Luc gère un entrepôt de marbre et Sébastien est acériculteur. La musique se crée en marge de la job. Même si le groupe roule sa bosse depuis plusieurs années déjà, les gars sont encore très jeunes : 27, 29 et 31 ans respectivement. « Le premier show qu’on a joué avec Pierre-Luc, c’était au défunt Divan Orange en 2016. Il était à peine majeur et habitait encore chez ses parents », se souvient Sébastien.

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Pierre-Luc devait remplacer leur premier batteur, Thierry David — le fils de Benoît David, ancien chanteur de Yes —, qui commençait à se retirer du monde de la musique. « On le connaissait bien, c’était le meilleur ami de ma petite sœur », continue Tristan.

Les choses ont commencé à bouger lorsque l’influente étiquette de disque américaine Castle Face s’est montrée intéressée à produire leur premier album, À La Ô Terre.

« C’était vraiment validant de se faire dire par le label d’artistes sur lesquels on trippe comme Ty Segall ou King Gizzard & the Lizard Wizard que notre musique était digne de leur nom », raconte Sébastien.

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Malgré la pandémie, l’énergie et la passion de Population II ont tranquillement commencé à infiltrer le Québec, plus précisément après la sortie de leur deuxième album, Électrons libres du Québec, qui leur a ouvert la voie des festivals. C’est d’ailleurs de cette façon que je les ai moi-même connus.

Les engagements s’enchaînent à un rythme de plus en plus rapide, mais les gars gardent la tête à la musique. « Y’a un côté non académique à ce qu’on fait. Notre musique, on n’a pas appris à la composer à l’école. Ça nous est venu en écoutant un peu de tout, d’Amon Düül à Lucien Francoeur en passant par Miles Davis. On est trois gars qui jouent de la musique ensemble, on est des osties de mélomanes et c’est ça qui informe notre musique. Pis je pense que c’est ça que le monde aime », conclut Sébastien.

Aujourd’hui, Tristan, Sébastien et Pierre-Luc sont fiers d’avoir enregistré une session Audiotree, mais ils sont visiblement moins emballés que moi par cette réussite. Pour les musiciens, elle s’inscrit dans une lignée de petites victoires qui en deviennent des grosses. Qu’ils soient sur la scène du Austin Psych Fest ou dans un local de pratique sur le bord de la Métropolitaine par un jeudi glacial de janvier, c’est le plaisir de jouer de la musique ensemble qui les motive. Le groupe se produira d’ailleurs en spectacle le 6 mars prochain au théâtre Fairmount si ça vous voulez vous joindre au trip.

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Je sais pas pour vous, mais la passion qui se transforme en succès, ça me réchauffe un peu.

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