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Attiré comme une mouche par la merde ou par la lumière, allez savoir, je me suis fait prendre au jeu du très chic StreamerFest Medusa. Un événement en ligne dans la même veine que le match de hockey opposant Lewislefou et Olivier Primeau, au printemps dernier : immense pour toute une frange de la population, pratiquement invisible pour le reste.
Le projet, toujours en cours, consiste à exporter les plus gros noms du streaming québécois sous le soleil de Miami pour un marathon de contenu bling-bling calqué sur les codes américains. Le tout grassement financé par Julien Duguay, alias Medusa, controversé bijoutier de Québec récemment critiqué pour sa web-série de télé-réalité Homeless à Rolex. Le titre, à lui seul, donne une assez bonne idée du genre de personnage auquel on a affaire.
Après beaucoup trop d’heures à regarder tout ce beau monde vivre, boire et, surtout, checker son cell, voici ce que je retiens de cette drôle de créature, quelque part entre le repoussant et le fascinant.
Marshall McLuhan disait que « the medium is the message ». Dans le monde du streaming, la formule prend tout son sens. Ce qui fascine n’est finalement pas tant ce qu’on regarde, mais ce que regarder est devenu.
L’événement aura été mon baptême de cet univers. Et, je dois l’avouer, j’ai été happé par le médium plus que par le contenu. Suivre pendant des heures un groupe de gens, passer d’une caméra à l’autre pour ne rien manquer de leurs péripéties, tenter de comprendre les codes, procure une sensation étrangement addictive, proche du voyeurisme.
Puis, il y a le chat, cette foule anonyme qui commente tout en temps réel. Le lire est, la plupart du temps, un exercice assez lobotomisant. Par moments, cette foule entre elle-même dans l’action. J’ai vu le chat aider les streamers à déchiffrer une pancarte de stationnement ou à comprendre comment ouvrir le toit d’une Ferrari.
Des riens, vraiment. Mais des riens qui créent une curieuse proximité. Des milliers de personnes derrière leur écran qui, soudainement, entrent dans la voiture avec eux. Le spectateur ne se contente plus de regarder. Il intervient.
La soirée du dimanche 9 août au Tiki on the River, sorte de cauchemar clinquant posé au bord de l’eau, en a fourni une démonstration éloquente.
À un moment, un œil de lynx dans le chat croit apercevoir une danseuse exotique déposer quelque chose dans la bouteille de bière d’un streamer. En quelques secondes, la séquence est « clippée », revue, disséquée. Les avertissements se multiplient : ne bois pas ta bière. Vraie menace ou fausse alerte, on ne le saura jamais. Mais des milliers de paires d’yeux surveillent la soirée. C’est peut-être rassurant pour ceux qui la vivent. C’est aussi, disons-le, franchement bizarre.
Puis, il y a Julien, à la fois mécène, patron et protagoniste de cette mise en scène. Au fil du séjour, plusieurs de ses sorties grotesques sont isolées et depuis, abondamment commentées sur Internet. Ce soir-là, une nouvelle séquence circule. On le voit tirer les cheveux d’une danseuse pour l’inciter à montrer ses fesses à la caméra. Le chat réagit immédiatement et relaie le clip en rafale. Le public devient alors une sorte de boussole morale collective, un baromètre mouvant de ce qui passe et de ce qui dépasse les bornes.
Plus tard, manifestement déchiré et décidé à terminer la soirée en apothéose alors que sa horde, prise en otage, semble surtout rêver d’aller se coucher, Julien commande, dans une scène proche de la farce, pour quelque 20 000 dollars de champagne en bouteilles dorées. Le chat tente de l’en dissuader. Dream, l’acolyte américain qui sert de fixer au groupe, finit même par lui transmettre le message : « The chat don’t fuck with that. »
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Julien transgresse alors l’un des codes fondamentaux du streaming. Il ignore son public et n’en fait qu’à sa tête. Et c’est peut-être là que le médium devient le plus délicieusement fucked up. Des milliers d’inconnus assistent en direct à un homme qui enchaîne les mauvaises décisions, tentent collectivement de l’en empêcher, puis restent pour voir ce qui arrive lorsqu’il refuse de les écouter. Du bonbon.
Le tout donne lieu à une pièce d’anthologie. Julien, lessivé, le regard hagard, traverse une foule qui danse sur de la mauvaise tech house, seul à bord du naufrage qu’il a lui-même provoqué. Il finit affalé sur une sorte de trône halluciné, entouré de chicks inconnues, une ceinture de champion de boxe à l’épaule. Sourire repu. Sa gang, elle, n’en peut plus.
Malgré lui, quelque chose entre le Spring Breakers d’Harmony Korine, le Climax de Gaspar Noé et le Uncut Gems des frères Safdie. Luxe vulgaire, corps en transe, argent qui brûle et protagoniste qui s’enfonce à mesure que la soirée avance.
Du grand cinéma rendu possible par le stream. Une révolution, sans blague. Robert Morin en serait fier.
Autre constat, et l’un des plus troublants, je ne me suis jamais senti seul pendant tout ce visionnement. C’est surtout le dispositif filmique qui crée cette étrange impression de présence. Une caméra à hauteur d’humain, dynamique, imparfaite, qui ne coupe jamais et bouge sans cesse au milieu du chaos.
Les sons se mélangent, les conversations se chevauchent, les voix s’empilent. On entre et on sort des discussions. On perd des bouts. On monte dans l’ascenseur, on ressort dans la rue, on embarque dans le char. Quelqu’un passe devant la caméra. Le caméraman suit, se faufile, essaie de ne rien perdre. Son identité, comme celle des autres derrière la caméra, demeure secrète.
C’est peut-être là que le stream rompt le plus radicalement avec notre vieille idée du spectateur. Il ne nous montre pas simplement un endroit, il donne l’impression de nous y déposer.
Le paradoxe est magnifique. Le stream permet d’être seul chez soi tout en ayant l’impression de manger avec eux, de magasiner avec eux, de faire partie du party. Il repousse la solitude et l’approfondit en même temps. On peut rester isolé pendant des jours devant son écran, et malgré tout participer à la fête ultra sélecte à laquelle on ne serait jamais invité.
Le véritable vertige est là. Quand on ne sait plus si regarder les autres vivre ensemble est devenu une nouvelle manière d’être avec eux.
Pourquoi se faire des amis, pourquoi se construire une vie, quand on peut simplement suivre celle des autres en ligne ?
J’ai surtout l’impression que le stream, sur Twitch, Kick ou je ne sais quelle plateforme, s’impose comme matrice de quelque chose qui nous dépasse encore. Je ne sais pas exactement quoi, mais on y reconnaît déjà un condensé de notre époque : les réseaux sociaux, la télé-réalité, la culture du vide, du reel et de la viralité, le très faux comme le très vrai.
Parce que le stream met en scène autant qu’il révèle.
Au fil du StreamerFest, on a vu le groupe se disloquer en temps réel : les dynamiques de pouvoir apparaître, les cliques se former, les tensions éclater, les rumeurs circuler, les personnages perdre peu à peu le contrôle de leur propre mise en scène.
C’est peut-être là sa grande différence avec la télé-réalité traditionnelle. Cette dernière monte, scénarise et condense le chaos après coup. Le stream, lui, nous laisse naviguer dedans. Il faut attendre. S’ennuyer. Rater des choses. Changer de streamer. Suivre des conversations qui ne mènent nulle part. Puis, soudainement, quelque chose arrive. Et personne ne sait encore si ce sera important, insignifiant ou viral.
Reste toutefois un problème. Si le contenant est fascinant, il faut bien finir par regarder ce qu’on met dedans. Bien sûr, personne ne s’attend à voir un jeune public se passionner pour un stream consacré à Deleuze. Mais il faut rappeler à quel point le principal public de cet univers se situe tout au bas de la pyramide des âges.
Au Canada, 86 % des enfants de 9 à 11 ans possèdent déjà un compte sur au moins une plateforme pourtant réservée aux 13 ans et plus. Impossible de connaître précisément l’âge du public réuni devant le StreamerFest Medusa, mais il suffit de passer quelques minutes dans le chat pour comprendre que cette culture parle surtout à une génération qui n’a pas encore atteint l’âge adulte.
Après avoir avalé des heures de conversations sur les montres, les voitures sport, les filles et leur « valeur », dans un univers obsédé par l’argent et le classement social qu’il permet d’établir, difficile de ne pas se demander quel imaginaire on est en train de leur vendre.
Plusieurs voix se sont élevées pour condamner les propos odieux de Julien Duguay. Mais le phénomène dépasse sa personne. Parce que la proximité est immense, que l’accent est le même, que l’ennui lui-même paraît familier, le stream brouille facilement la frontière entre spectacle et modèle à suivre. Et ce qu’on donne à voir aux prochaines générations ressemble à ce que l’écosystème des créateurs de contenu produit de plus pauvre.
C’est peut-être l’ultime paradoxe de tout ce cirque. Le médium est radicalement nouveau, mais l’imaginaire qu’il transporte semble parfois dangereusement rétrograde.
Je ne sais toujours pas exactement ce que j’ai regardé pendant toutes ces heures de fièvre numérique. Mais j’ai eu l’impression d’apercevoir quelque chose comme le futur. Et comme c’est souvent le cas avec l’avant-garde, c’est la culture la plus populaire, la plus vulgaire, parfois, qui s’y aventure la première, en teste les possibilités, essuie les critiques et en repousse les limites avant tout le monde.
On peut rire de ce qu’elle en fait. On devrait peut-être aussi regarder attentivement. Après tout, la révolution ne sera peut-être pas télévisée.
Elle sera streamée.