Passer ses nuits sur une chaise de patio à 83 ans

La deuxième de trois nuits où je me suis mis dans la peau d'une personne qui n'a pas d'endroit où dormir en hiver.

23 février 2026
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Ce texte fait partie d’un dossier publié dans le Micromag Nuits blanches dans l’enfer des haltes-chaleur.

***

« La rue, c’t’une grosse file d’attente. »

Quelqu’un m’avait dit ça, un jour, pis ça m’avait marqué, parce que c’est vrai. Pour manger, dormir, boire, avoir du linge, brancher ton cell, tu passes tout ton temps en file.

C’est évidemment pire quand on gèle, ce qui est mon cas pendant que je poireaute devant la porte du Café Mission dans le Vieux-Montréal, qui relève de la Mission Old Brewery.

C’est toujours ouvert l’hiver, sauf quand les employés font le ménage, comme ils le font en ce moment.

Je me joins à la file déjà compacte en faisant du surplace pour me tenir au chaud. Un gars me recommande une nouvelle halte près du Palais de justice ; c’est là que je vais dormir ce soir. Mais j’ai une couple d’heures à tuer avant que ça ouvre.

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Dehors, je reconnais des visages croisés lors d’une lointaine immersion de trois semaines dans la rue. Les rides se sont creusées, les dos se sont courbés et les cheveux ont grisonné, mais ce sont les mêmes, encore pognés dans le cul-de-sac de l’itinérance.

Un gentil bonhomme s’assure que je ne perde pas ma place, un autre me raconte une histoire décousue au sujet d’un sans-abri retrouvé mort d’hypothermie qui avait caché deux cent cinquante mille piastres dans de vieux journaux, un jeune homme me demande si j’ai du speed et un revendeur m’en offre.

– Si t’as besoin de quelque chose, demande Gaspé ou JB.

– OK, man.

Le trottoir est une porcherie jonché de pipes à crack et de déchets. Les rares passants font un détour pour s’éloigner de cette faune d’infortunés.

Le café ouvre enfin, les gens se garrochent malgré l’entonnoir. Certains voyagent avec plusieurs gros sacs et des carrosses d’épicerie remplis de cochonneries.

Quelques secondes suffisent pour que l’endroit affiche complet. Au comptoir à l’entrée, on me donne deux carrés de chocolat et je m’installe sur l’une des dernières chaises libres. Le repas est servi dans la cafétéria voisine, mais il est réservé aux résidents de l’OBM. L’odeur se rend jusqu’à nous, frôlant la torture.

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Un homme tend subtilement une canette de bière à mon voisin de table, qui s’en verse en catimini dans un verre de styromousse.

Plusieurs personnes ronflent déjà sur les tables. Au mur, un écran géant parle des derniers départs à la CAQ, mais personne n’écoute.

Soudain, une femme trop jeune pour ne plus avoir de dents se lève d’un bond pour nous engueuler sans raison.

– Essayez de garder la salle de bain propre! C’est la moindre des choses, tabarnak!

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Tous les employés portent des masques. L’un d’eux nous sert de la soupe chaude qui tombe à point.

Mon voisin de droite se présente. Eugène, 56 ans, originaire, comme moi, de Sainte-Dorothée.

C’est son baptême de rue, une succession de bad lucks l’ayant mené à la table à côté de moi.

Il est à la recherche d’un appartement et n’a pas les moyens de se loger en attendant.

Ironiquement, je me retrouve dans un rôle de guide et lui énumère les options qui s’offrent à lui. Dormir sur une chaise ne l’enchante pas, encore moins que la perspective de dormir au Café Mission.

Je le comprends ; c’est la jungle entre les murs de la ressource.

Ça se chicane, ça pue. Mais dehors, c’est pire, avec les petits revendeurs qui jouent aux caïds et profitent d’une clientèle vulnérable parmi laquelle figurent quelques bombes à retardement.

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La preuve, cette jeune femme si douce en apparence qui lâche soudainement un estie de wack à deux pouces de ma face, me faisant faire le saut.

Eugène a une bonne tête. Je lui conseille d’aller voir les intervenants afin qu’on le prenne en charge avant que le piège de l’itinérance ne se referme sur lui.

– Sérieux, t’as pas rapport ici. Va les voir, ils vont t’aider.

– Merci, man.

J’apprends que la nouvelle halte-chaleur du Palais de justice est fermée pour la nuit. Un intervenant du café nous invite à grimper à bord de la navette de la Mission, qui fait la tournée des haltes-chaleur.

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C’est ainsi que je mets le cap vers l’Hôtel-Dieu, qui avait déjà servi de refuge par le passé. J’y avais fait un reportage, puisqu’il s’agissait d’un des rares endroits qui acceptaient les animaux.

La navette est pleine, alors on m’autorise à prendre place sur la roue de secours.

Le sympathique chauffeur chiale contre l’état des routes. J’en témoigne en revolant de tout bord. À la radio, Lady Gaga chante Poker Face.

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À l’Hôtel-Dieu, la moitié des passagers débarque pour former une nouvelle file devant l’entrée de la halte-chaleur. Le blizzard se met de la partie, on gèle.

Une fois admis, une petite armée d’employés nous accueille. Après avoir fouillé nos sacs, on nous explique les règles et on nous laisse choisir notre chaise.

Ici, l’absurde règlement nous obligeant à dormir sur notre chaise n’existe pas. « Si vous vous couchez par terre, pas de problème, mais restez à côté de votre chaise », explique-t-on.

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On nous offre des nouilles instantanées et deux collations. Je suis affamé. Ma soupe a la même valeur qu’une bouffe de chez Sabayon.

Il est tôt, la bonne humeur règne dans la place.

– Nice shirt! me complimente un voisin de table, en toisant du menton mon chandail de Pearl Jam.

Les chaises Adirondack sont alignées dans un long couloir au rez-de-chaussée. Les chambres y sont toutes vides et niaisement inaccessibles, sauf pour utiliser les toilettes.

Vers 21h, la ressource est à moitié vide, soit une trentaine de personnes pour une soixantaine de chaises. Une autre nuit débute, espérons qu’elle sera meilleure que la dernière.

Ça ne sera pas le cas.

Un homme débarque, frigorifié. Dehors, les bourrasques sont violentes.

– Vous êtes fait fort, louange l’intervenante.

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– Pas le choix à 83 ans, répond du tac au tac l’octogénaire avec une canne, qui se dirige vers une chaise près de la mienne.

Visiblement un habitué, il raconte avoir marché pour se rendre ici. Un peu dur de la feuille, il n’est pas venu jaser. Il se laisse tomber dans sa chaise, en attire une autre pour poser ses pieds, et ne bougera plus de la nuit.

Un gars demande à une intervenante de mettre un film – comme la veille – sur un projecteur au mur dans l’espace commun.

– Un film de course, s’il te plaît, demande le cinéphile.

L’employée obtempère gentiment.

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Catherine, une des rares femmes, vient me jaser. Elle me raconte que c’est pour elle un retour au bercail, puisqu’elle occupait une chambre à l’étage lorsque c’était encore un refuge. « J’avais une chambre, une coloc, un lit. Pourquoi ils font plus ça?! », peste-t-elle avec raison.

Dans la rue depuis une décennie, cette grand-mère doit maintenant se contenter du plancher et de son sac de couchage.

Elle est gentille, j’en fais ma partner de clopes pour la nuit. Mes clopes, bien sûr.

Le film commence et le son joue dans le tapis, n’en déplaise à ceux qui essayent de dormir. Au moins, le vieux de 83 ans est sourd et ronfle déjà.

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Un gars rapièce son manteau avec son petit kit de couture, pendant qu’une première poursuite de char est projetée sur le mur.

Les gens continuent à entrer. Le YMCA de la rue Stanley serait plein, ce qui explique l’afflux de monde. Il reste une quinzaine de chaises, mais la plupart des gens dorment par terre.

Un gars se fait soudainement expulser. Il est banni pour l’hiver pour avoir tenu des propos racistes.

Je le croise dehors en tabarnak. On est loin de l’introspection.

– Moé, j’vais partir de Montréal. De toute façon, on n’est pus chez nous!

Minuit approche. Et comme dans Cendrillon, le conte de fées s’évapore. L’endroit se cochonne rapidement, le ton monte entre les colocataires d’infortune et une odeur infecte se répand sur l’étage.

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Le staff fait preuve d’une patience olympienne, mais c’est rough et je suis fatigué. J’ai dormi une heure depuis près de 48 heures, les yeux me chauffent, mais je suis incapable de fermer l’œil. Encore moins depuis qu’un gars saoul et dégageant une forte odeur s’est couché de tout son long à moins d’un bras de distance de moi.

À ma droite, un jeune homme a les pantalons descendus aux genoux et est saisi de convulsions dans son sommeil. Mes deux voisins ronflent du crisse.

– TABARNAK! LUI ARRÊTE PAS DE SE GRATTER, IL A DES BIBITTES! tonne un gars à quelques chaises, au sujet de son voisin saoul mort à la barbe hirsute.

Les employés tentent de calmer le jeu, mais il est trop tard, la paranoïa s’est installée et ça me pique de partout.

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Comme si ça ne suffisait pas, mon deuxième voisin profite du moment pour se décrasser les orteils. Si je ne brûle pas mes effets personnels le lendemain, je les laisserai traîner une bonne semaine sur le balcon (NDLR Ce que j’ai fait, mais ça sent encore la pisse de chat).

Ah! j’ai oublié de mentionner le gars qui fait des allers-retours continuels dans le couloir depuis mon arrivée à 19h. Sans arrêt, ça veut dire depuis… SIX FUCKING HEURES.

À une heure du matin, quelqu’un l’interpelle enfin.

– Assis-toi, tabarnak, tu m’énarves!

Le gars obéit aussitôt. Pas plus compliqué que ça. Quinze minutes plus tard, il ramasse ses affaires et quitte la halte-chaleur, s’enfonçant dans la nuit polaire, en souliers et peu vêtu.

Pauvre yâble.

J’ai mal au cul et je me tortille sur ma chaise en quête d’une position confortable. Je sais pas comment le vieux fait.

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Des chaises en plastique, c’est inhumain et aucunement confortable pour dormir.

Après une rare et brève accalmie, deux engueulades éclatent au milieu de la nuit. On expulse deux hommes qui partent en insultant tout le monde.

Vers quatre heures du matin, je fume une clope avec une Mélanie qui est aussi d’avis que ç’a pas de sens de laisser des humains dormir sur des chaises.

– Des gens qui consomment et qui sont fatigués, c’est sûr que ça pète des coches… Moi, je suis juste ben écœurée, murmure-t-elle, la voix étranglée, en fixant le vide.

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Une heure plus tard, j’en ai plein le cul. Je ramasse mes affaires et quitte en saluant deux agents de sécurité qui me répondent machinalement.

Dehors, une bourrasque me coupe le souffle dès que je pousse la porte.

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