.jpg.webp)
Ce texte fait partie d’un dossier publié dans le Micromag Nuits blanches dans l’enfer des haltes-chaleur.
***
Dix-sept heures, un dimanche soir de janvier. Je pars de chez moi à pied vers le CAP St-Barnabé, un organisme d’Hochelaga où les personnes en situation d’itinérance peuvent se réchauffer l’hiver et socialiser à l’année. Une marche de quarante-cinq minutes, mais je me suis habillé chaudement.
Une fois arrivé à destination, un attroupement de fumeurs placote dehors, des habitués qui ont l’air de se connaître. En poussant la porte, je croise un employé en train de passer la moppe dans les escaliers, puis un agent de sécurité indifférent, avant d’aller m’asseoir à une table. Une quarantaine de personnes sont là, la scène est familière.
Ça tousse, ça sent la robine, ça se parle tout seul, ça dort sur les tables, ça s’obstine un peu, ça jase, ça roule des joints ou ça fait les cent pas. Une chorégraphie de la misère humaine. Sur l’écran suspendu au plafond, tout le monde se crisse de Big Brother Célébrités. Je tète mon café pâli avec du lait en poudre.
.jpg.webp)
J’ai prévu attendre un peu avant de me pointer à la nouvelle halte-chaleur aménagée au couvent Sainte-Émélie, à quelques coins de là. On y aurait installé une soixantaine de chaises Adirondack en plastique sur lesquelles les gens peuvent passer la nuit au chaud. C’est là que je dors ce soir.
L’heure venue, je me mets en route. Si je niaise trop, j’aurai pas de place. Les chaises s’envolent vite, m’a-t-on dit.
En sortant, je croise un couple traînant derrière lui ses effets personnels dans des bacs de compost. Ils racontent s’être fait évincer d’une ressource située dans un aréna de la rue Bennett. « Mais on peut y retourner demain », ajoute le gars. Sur le parvis de l’église Saint-Barnabé, un gars en crise se lamente à s’en fendre l’âme. Je l’entends encore lorsque j’arrive au couvent, cinq rues plus loin.
Il faut d’abord s’enregistrer à l’entrée. Un préposé à l’accueil me fait un grand sourire. Il est flanqué de Francine, une intervenante avec une vibe d’ange gardien. On pousse vers moi une feuille sur laquelle j’inscris mon nom et mon âge. J’ai raté le souper, mais on me propose un muffin, un sandwich et un café. Puis, on m’assigne une chaise Adirondack, la #1.
.png.webp)
Le préposé me pose un bracelet rose au bras. « Il y a des bed checks à chaque heure. Si tu en rates un, tu peux perdre ta place. » Il a beau vouloir me mettre en garde, son ton trahit qu’il fera tout pour que je ne perde pas ma place.
Le refuge – ouvert depuis décembre – n’est jamais à pleine capacité. Si ça devait être le cas, j’ai fait le deal avec ma conscience de céder ma place.
Dans un petit bureau attenant, Francine m’explique le code de vie de l’endroit, à commencer par le respect et la capacité à vivre avec des gens marginaux.
« Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les gens se retrouvent à la rue », souligne-t-elle avec bienveillance.
Elle ajoute que la consommation est permise, à condition que je me ramasse. « On a du matériel et il y a des boîtes jaunes pour en disposer. »
Je signe au bas de la feuille et Francine me fait une visite rapide des lieux. Salle de bain mixte, comptoir où récupérer son repas et fumoir extérieur. « Pour le pot, on préfère à l’extérieur du terrain », souligne-t-elle. On débouche sur la salle où les chaises sont cordées les unes contre les autres. Un lavabo et une table se trouvent au fond, un endroit où brancher les cellulaires, puis that’s it. « As-tu des questions ou des plaintes? », plaisante Francine, adorable, avant de tourner les talons, m’abandonnant devant ma chaise, proche du couloir menant aux toilettes et au fumoir.
À deux chaises à droite de moi, un homme ronfle et lâche un estie de pet pour me souhaiter la bienvenue.
Ça sent déjà fort dans la place, un mélange de fond de tonne et de gens qui se lavent pas souvent.
J’ai pas fini de m’installer qu’un gars me tape sur l’épaule. «Tiens, mange! », ordonne-t-il d’un ton paternel. Il me traîne vers la table où se trouve une portion de poulet biryani dans un verre de styromousse. Ses restes à lui, de ce que je comprends. Ça me tente pas full, mais ça vient du fond du cœur, alors je me force et plonge mes doigts dans le verre, faute d’ustensiles.
.png.webp)
Il est encore tôt. Une quinzaine de personnes se trouve dans la salle pouvant en contenir au moins quatre fois plus.
Un gars parle tout seul, un autre s’est isolé sous une couverture.
Je ne suis pas fatigué ; la nuit s’annonce longue.
Deux gars dorment sur des matelas posés à même le sol.
Un gars un peu agressif fait les cent pas en ébauchant à voix haute la meilleure stratégie pour manger le plus de hot dogs possible, gracieuseté d’une ressource mobile qui viendra plus tard. « S’il fait -25, y’aura personne. J’vais en manger quatre! »
Un gars calé dans sa chaise parle presque deux heures sur FaceTime avec une fille. Un autre écoute Nothing Else Matters dans le tapis sur son cell. L’autre revient fâché de l’expédition hot dog. « Gang d’innocents », beugle-t-il avant de pousser violemment la porte à côté de moi pour aller au fumoir.
.jpg.webp)
Côté confort, c’est la base. On a empilé deux chaises Adirondack, légèrement inclinées. Deux heures après mon arrivée, j’ai déjà mal au cul.
Je sors prendre une marche dans le quartier animé par une opération de déneigement. En revenant, un gars fume devant la porte et tousse à s’en cracher les poumons.
– Ça va?
– Ouin, ils m’ont donné des pompes.
Dans la cinquantaine, l’homme, un habitué, chiale sur les chaises, trop inconfortables pour dormir.
– Ils t’ont crissé sur quel bord?, me demande-t-il. (Des chaises sont éparpillées à chaque extrémité du couvent.)
– À gauche, que je réponds.
Le gars se désole pour moi.
– Ah, là où ça pue!
– On est d’accord.
.jpg.webp)
De retour de mon bord qui pue, les gens sont en file devant le comptoir à bouffe. La raison : arrivage surprise d’un combo rigatoni et viande fumée. Il y a même des zucchinis.
– Enfin, des légumes! s’exclame une jeune femme dans la vingtaine, au refuge avec son chum.
– Profitez-en, c’est rare! s’enthousiasme Francine avec chaleur. Son collègue nous propose même de la liqueur.
Les gens mangent à table, se souhaitent bon appétit. La bonne humeur règne dans la place.
.png.webp)
Plus loin, deux gars philosophent sur l’origine du vin rouge.
– Ça existe depuis avant Jésus, en tout cas!
– Y’a ben des affaires qui existent depuis avant Jésus.
Vers 22h, les lumières sont encore allumées, même si la plupart du monde tente de dormir.
Les employés font une tournée pour demander aux gens étendus par terre de reprendre place sur les chaises. C’est la règle, martèle-t-on, sans la justifier.
La solidarité qui règne entre les murs m’émeut.
– On ferme-tu la lumière? propose quelqu’un.
– Non, on attend tout le monde, réplique un autre.
Je sors fumer un joint, question de m’aider à dormir.
Dehors, je rencontre le gars en couple avec la jeune femme contente d’avoir des zucchinis. Un musicien, m’explique-t-il, demeurant évasif sur les raisons qui les ont amenés ici, sa blonde et lui.
– Icitte, le monde est smatte, mais check tes affaires. Il y a beaucoup de vols, me prévient-il.
De retour dans ma chaise, j’essaye de dormir un peu. Mission impossible.
Les deux gars qui parlaient de l’origine du vin rouge parlent maintenant des problèmes que la pinotte cause aux dents.
Soudain, un jet d’eau s’échappe du plafond pour atterrir dans une poubelle stratégiquement placée en dessous. Un estie de gros jet, là.
Personne ne s’en formalise, pas même ceux dont la chaise se situe à quelques pouces à peine du geyser.
.png.webp)
Un intervenant vient calmer le jeu.
– C’est quelqu’un qui fait son lavage dans l’appartement d’en haut, justifie-t-il.
L’eau coulera ainsi une bonne partie de la nuit, dans une étonnante indifférence, alors que ça n’a PAS DE CRISSE DE BON SENS.
– Ça sent bon. Ça sent le Tide, dédramatise un homme assis à proximité de la fuite.
Les deux gars de tout à l’heure philosophent maintenant sur les problèmes électriques qu’une telle chute peut causer et les risques d’incendie qui viennent avec.
Enfin, c’est l’heure de la fermeture des lumières. Je tente de m’endormir sur ma chaise, au son des ronflements et de l’eau de lessive qui ruisselle.
Un fatigant écoute un film sur son cell sans écouteurs.
Je me sens comme dans un avion, où j’arrive jamais à dormir. Je suis pourtant brûlé. L’odeur est de plus en plus immonde. Mon voisin débarque de sa chaise pour essayer de s’installer par terre. Il se fait aussitôt rabrouer par un intervenant.
– Je vais te demander de retourner dans ta chaise.
Je l’ignorais à ce moment, mais c’est la phrase que j’allais entendre le plus cette nuit.
Le gars qui écoute son film use ma patience. Quelqu’un finit par l’avertir.
– Peux-tu mettre tes écouteurs?
– J’en ai pas, réplique mollement le jeune homme.
Plusieurs se mettent de la partie et raisonnent le jeune, qui finit simplement par baisser le volume.
.png.webp)
La police se pointe et repart avec un gars, identifié avec une lampe de poche.
Des gens débarquent à mesure que la soirée avance. Une femme aux cheveux rose bonbon entre avec une quantité astronomique de cochonneries. La tension monte d’un cran, surtout pour exhorter les gens à retourner sur leurs chaises.
– Ah, tu veux aller là? Je peux aller chercher la police, elle est dans le bureau à côté, menace un intervenant à un homme qui refuse de se lever. Sous la pression, il soulève enfin sa carcasse pour la déposer dans sa chaise.
Le ton grimpe à nouveau lorsqu’on refuse de laisser les utilisateurs utiliser les chaises autour de la table pour y poser leurs pieds.
– C’est pas moi qui fais les règlements. Si ça fait pas votre affaire, vous pouvez trouver un autre refuge, tranche une autre intervenante débordée.
.jpg.webp)
Décidément, le confort est interdit entre les murs de la halte-chaleur.
Bientôt minuit. L’endroit se remplit encore, le va-et-vient est incessant. Impossible de dormir.
La fille aux cheveux roses m’épuise. Complètement intoxiquée, elle court dans tous les sens. L’eau s’écoule toujours du plafond. Une femme âgée débarque à son tour en sacrant après tout le monde. Il est une heure du matin, rien ne va plus et ça sent la charogne.
Des cris d’horreur surgissent des toilettes dans le couloir. Un homme semble forcer dans une douleur extrême. Finalement, c’est pire que ça. L’ambulance finit par venir le chercher.
Overdose, murmure-t-on à travers les chaises.
.jpg.webp)
Toujours sur son high, la fille aux cheveux roses plie et déplie son sleeping bag sur la table en face de moi. L’odeur de pisse de chat me saisit au nez et se collera à mes vêtements pour le reste de la semaine.
Tout près, un gars tapoche sur un cartable avec des baguettes de drum pendant une grosse heure. Personne lui dit d’arrêter, mais tout le monde endure en soupirant ou en sacrant.
Au fumoir, une femme dit préférer rester dehors toute la nuit et dormir le jour au CAP. J’apprends que c’est son chum qui est parti en ambulance plus tôt.
– Mon premier mari m’a battue, moi, monsieur. Mais j’ai pas le goût de penser à ça. Vous êtes quel signe? Moi, Sagittaire!
La dame me bénit à plusieurs reprises avant que je ne retourne à l’intérieur.
Trois heures et demie du matin. L’intervenant menace encore les gens étendus par terre de les expulser.
– C’est des menaces? demande un gars.
– Non, c’est une promesse, rétorque l’intervenant.
.png.webp)
Dix minutes plus tard, il revient pour scotcher une feuille sur laquelle des règlements sont écrits au feutre, dont celui interdisant de dormir sur le sol.
De l’ostie de niaisage.
Au même moment, quelqu’un vomit dans les toilettes et l’odeur atteint mes narines. J’ai la nausée.
Il est quatre heures, je crisse mon camp, la coupe est pleine. Je ramasse mon stock et sors dans l’indifférence totale.
En sortant, je croise une certaine Johanne qui revient de sa run de canettes.
– J’aimerais mieux dormir dehors et faire ce que je veux, mais comme femme seule, c’est pas l’idéal…
La quinquagénaire me bum une clope et on se quitte. Tout le monde quête parmi les quêteux.
Je marche quarante-cinq minutes jusqu’au premier McDo ouvert sur Sherbrooke pour charger mon cell et somnoler sans dormir sur une table.
L’employé qui passe la moppe me laisse tranquille, même si j’ai rien acheté. Merci, Ronald. De toute façon, t’es riche en masse.
***
Pour lire le compte-rendu de la deuxième nuit d’Hugo Meunier dans une halte-chaleur, c’est par ici.