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Il y a trois certitudes dans la vie : la mort, les impôts et les chroniques trimestrielles de certains polémistes au sujet des féministes de gauche qui gardent supposément le silence sur les combats menés par les femmes iraniennes pour leur liberté.
« Où sont les féministes??? », tonnent-ils, écume à la bouche, soudainement conscients du poids insoutenable du patriarcat (mais seulement quand il est incarné par des messieurs barbus en djellaba).
« Occupées à défendre les races? Les fefis??? Les monsieurs-madames??? OÙ SONT-ELLES??? »
Wô, minute, papa Lapin. J’étais en train d’ajuster ma DivaCup.
Qu’importe : les voilà repartis à charger des moulins à vent en Don Quichotte des pauvres, persuadés d’avoir enfin trouvé le moment héroïque où ils pourront s’ériger en grands défenseurs des 🔥femmes🔥. Eux qui, rappelons-le, ont toujours entretenu des rapports extrêmement sains, respectueux et égalitaires avec nous.
Allez, maintenant que j’ai dépogné mon wedgie, je sens que je peux enfin rassembler mon courage à deux mains pour me libérer des chaînes étouffantes du politiquement correct qui m’obligent, contre mon gré, à respecter les autres et à m’intéresser à d’autres réalités que la mienne. Suffit!
Fuck la dictature du politiquement correct!
Je n’ai plus peur de me lever pour clamer haut et fort mon soutien à la cause féminine iranienne : go bitches ! Slay mamas !! GRL PWRRR !!!
Black
Iranian
lives
matter
Ou quelque chose du genre. Peu importe, c’est l’intention qui compte.
Oh non! Vite, je dois me dépêcher d’écrire, j’entends déjà le bruit des bottes de la police de la pensée. Les islamo-gauchistes s’en viennent avec leurs Doc Martens qui pusent pour m’arracher à mon clavier et m’envoyer en camp de rééducation (une retraite de yoga ashtanga vinyasa en Estrie où le kombucha est rationné) afin de me punir d’avoir pris la défense des Iraniennes sous le joug d’un méchant, méchant, méchant régime islamiste.
C’est habituellement dans les textes des chroniqueurs de droite et d’extrême droite du Québec comme de la France, que j’apprends que la gauche intersectionnelle, où je loge idéologiquement, interdit toute critique de l’islam. Ah bon? Sous leur plume, je découvre, non sans surprise, que je suis muselée, et ce, sans même le savoir.
Toujours selon eux, cette gauche, qui défend l’idée qu’une même personne peut subir plusieurs oppressions en même temps, mange dans le creux de la main de l’islam simplement parce qu’elle ne s’oppose pas au port du voile. Apparemment, nous sommes les idiots utiles des extrémistes religieux. Or, ce que ces polémistes triple médaillés en mauvaise foi intellectuelle oublient soigneusement de préciser, c’est que si la gauche intersectionnelle ne s’oppose pas au port du voile, c’est parce qu’elle défend avant tout le droit de toutes les femmes de disposer de leur corps comme bon leur semble.
Cela inclut leurs choix vestimentaires.
En vertu de ces préceptes, dont je suis l’une des grandes prêtresses autoproclamées et adoubées, la gauche intersectionnelle défend l’autonomie et l’agentivité des femmes. Ces dernières peuvent CHOISIR de porter le voile comme elles peuvent CHOISIR de ne pas le porter. De plus, la gauche intersectionnelle, généralement très portée sur la décolonisation, soutient qu’il n’appartient pas à l’Occident de trancher sur des questions qui animent déjà les féminismes du monde arabe depuis plusieurs siècles sans avoir besoin qu’on impose en plus notre vision eurocentrée et impérialiste. Et ce qui nous scandalise, nous les wokes, ce n’est ni le tissu ni la religion (on n’est pas ici pour faire de l’athéisme militant, grand-père), mais bien la contrainte. L’obligation. L’injonction masculine. La discrimination systémique. La violence étatique.
Les iraniennes et les Iraniens sont justement dans la rue pour dénoncer cette violence étatique. Encore. Cette fois sera-t-elle la bonne? Ça, je l’ignore. Mais je les sais capables d’autodétermination.
Je soutiens le peuple iranien dans sa lutte contre un régime théocratique tyrannique corrompu, misogyne, rétrograde et violent. Je souhaite que la jeunesse iranienne avance, heureuse et libre, dans une société moderne, ouverte sur le monde et capable de travailler à l’épanouissement de tous ses citoyens, indépendamment de leurs convictions politiques ou religieuses.
Et je m’oppose, comme bien d’autres féministes, à toute ingérence de l’État dans l’habillement des femmes, qu’elles soient étudiantes à Téhéran ou éducatrice en CPE à Montréal.
Ce qui m’amène à vous parler de fémonationalisme, un concept théorisé par une chercheuse américaine du nom de Sara R. Farris dans les années 2010.
Oui, oui, je sais, c’est la 2e fois en 2 semaines que je vous parle d’un concept féministe récent, mais que voulez-vous, la 4e vague de féminisme qui a émergé dans la foulée de la mondialisation et de la révolution numérique a été riche en rebondissements pour tout le monde, incluant les chercheurs universitaires qui ont besoin de créer des néologismes qui reflètent l’époque.
C’est moins évident aujourd’hui parce qu’on est en plein dedans, mais dans 100 ans, on sera comme : « Ah, ben oui, les années 2000 ont été caractérisées par ceci ou cela ». Doux rappel que la recherche universitaire en sciences sociales évolue au même titre que le monde qui l’entoure. Y’a pas de grand complot woke pour prendre d’assaut les universités, y’a juste un plus grand pan de la population qui a accès aux études supérieures et ça permet d’élargir les perspectives sur la société.
Vous m’excuserez pour la parenthèse un brin infantilisante, mais c’est parce que j’anticipe déjà les bonhommes qui vont venir s’exciter dans les commentaires pour tenter de discréditer mon texte sur cette base-là. Le monde n’est pas figé dans les années 1950-1970, les mecs. Y’a des nouveaux penseurs, des nouveaux philosophes qui sont tout aussi valides que ceux que vous avez lus durant votre bac à l’UdeM en 1997.
Bref, le fémonationalisme, c’est cette opération gossante qui consiste à instrumentaliser les femmes et le féminisme pour nourrir des projets ethnonationalistes, racistes, islamophobes et xénophobes. C’est quand des gens qui se torchent habituellement des droits des femmes (on attend encore avec impatience vos éditoriaux sur les féminicides ou la précarité menstruelle, les chums) se découvrent soudainement une passion brûlante pour leur réalité, mais seulement quand ça permet de taper sur les étranges, en particulier les musulmans arabes (parce qu’il n’est jamais question de l’Indonésie, par exemple, où le voile est tout aussi répandu) et de justifier des politiques répressives à leur endroit ou de réaffirmer la supériorité morale de l’Occident. Vous savez, cette supériorité morale qui permet de gérer le pétrole des autres sans grande résistance ou de saccager l’Amazonie, eh?
Le fémonationalisme se manifeste quand des figures de l’élite politico-médiatique québécoise et française parlent « d’incompatibilité civilisationnelle », et autres expressions dérivées, pour justifier la stigmatisation des populations musulmanes de chez nous sans en avoir l’air.
On le voit aussi quand cette même élite décrit les femmes voilées à l’étranger comme des victimes passives à sauver, tout en traitant celles d’ici comme des menaces, des complices ou des agents de radicalisation après les avoir pourtant encouragées à venir s’établir chez nous.
On pourrait penser que cette élite politico-médiatique aurait appris quelque chose à la suite des attentats de la mosquée de Québec, mais j’imagine que quand on a pris l’habitude d’ignorer toutes les commémorations relatives à cet épisode honteux de notre histoire, c’est plus facile de faire comme s’il n’avait jamais eu lieu et de continuer de jeter de l’huile sur le feu.
Ne soyez pas dupes. Les adeptes de la rhétorique fémonationaliste ne cherchent pas à libérer les femmes iraniennes.
Ils veulent les utiliser.
Ils ne sont pas intéressés à écouter les principales concernées dans toute leur complexité, trop occupés qu’ils sont à parler à la place de ces femmes pour mieux en critiquer d’autres.
Or, sachez-le, les féministes intersectionnelles soutiennent les femmes iraniennes. Elles le font depuis longtemps, loin des caméras et sans chercher à transformer leur lutte en contenu de type rage-bait destiné à Facebook, YouTube ou aux pages des quotidiens les plus lus de part et d’autre de l’Atlantique.
Les féministes intersectionnelles du Québec sont capables de faire la distinction entre un régime théocratique oppressif et la pratique d’une religion à des fins spirituelles, avec ses rites et ses codes culturels qui évoluent en fonction des mœurs, de l’époque, du territoire. Surprise! Nous sommes capables de faire la différence entre solidarité et récupération.
Mais si vous tenez tant à libérer les femmes, chers polémistes, commencez donc par nous libérer de votre vacuité intellectuelle.
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