La fabrique de l’étalon

La fabrique de l’étalon

Enquête sur les produits miracles de la diaspora africaine.

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Février 2023. Je m’intéresse au marché du « miel aphrodisiaque ». De petits sachets chromés vendus sur Marketplace comme des élixirs provenant de contrées imaginaires. Le pitch est exotique, mystérieux, presque mystique. Le succès, paraît-il, est mondial.

J’en achète. Je teste. J’interroge des experts. Et je découvre que sous le vernis « naturel » se cache un surdosage de tadalafil, l’ingrédient actif du Cialis. Autrement dit, un stimulant pharmaceutique de contrebande, déguisé en remède ancestral pour contourner l’ordonnance et promettre des prouesses animales.

Près de trois ans s’écoulent. Une collègue m’annonce que l’article engrange encore, mois après mois, ses pages vues. Normalement, un article s’essouffle après quelques semaines, un mois tout au plus. Mais celui-là refuse de débander. Pas parce que j’ai pondu l’œuvre du siècle, mais parce des foules anonymes tapent « miel aphrodisiaque » sur Google et l’algorithme les conduit jusqu’à moi.

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À sa défense, il demeure à ce jour le seul article d’ici qui ait vraiment documenté ces produits. Tout ça au nom du quatrième pouvoir, bien sûr. L’intérêt public avant tout.

« Fais une suite! », me lance cette même collègue, mi-blague mi-défi.

Pourtant, en ce qui me concerne, le chapitre du « miel » était clos. Les fabriques sont à l’autre bout du monde, les vendeurs ne veulent pas parler. Alors que raconter de plus?

Puis, je rouvre Marketplace.

Et là, le décor a changé. Derrière l’océan habituel de sachets Black Horse apparaissent d’autres noms que je n’avais jamais vus : Attoté. La Paix. Poutoulou.

De nouvelles bouteilles. De nouvelles poudres. De nouveaux rites de vigueur instantanée. Cette fois, fini le clinquant des pochettes métalliques, on parle désormais de produits africains qui se proclament « traditionnels ».

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Le temps de me dire « pourquoi pas? », me voilà en route pour Cartierville, persuadé d’aller rencontrer un vendeur d’Attoté.

Erreur de casting, c’est une vendeuse. Je me retrouve dans un salon transformé en échoppe, assis sur un divan recouvert d’une pellicule plastique, face à deux femmes voilées, une mère et sa fille, habituées à brasser des affaires.

L’endroit ressemble à un marché intérieur. Un parfum dense flotte dans l’air. Chaque recoin déborde d’objets venus d’ailleurs. Sur les étagères, des crèmes éclaircissantes à la papaye, des flacons d’huile de serpent, des draps baroques aux bordures dorées et, bien sûr, les fameuses bouteilles blanches, soigneusement alignées.

Je tente quelques questions, mais la délicatesse du moment fait fondre mon enthousiasme journalistique. Le message est clair : ici, on achète. On ne jase pas.

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Les bouteilles de « Coup du marteau » me font de l’œil. Impossible d’imaginer un nom plus vendeur. 50 $. La tentation est réelle. Puis, madame Diop, c’est ainsi qu’elle se présente, baisse la voix, presque solennelle : « C’est très, très fort. »

Je choke et repars avec une bouteille d’Attoté à 40 $.

« Tu as dix charges », glisse-t-elle dans l’embrasure de la porte.

L’Attoté

Surnommé « le jus de bagarre », l’Attoté est devenu, en un peu plus d’une décennie, un phénomène majeur en Afrique subsaharienne. Né en 2007, ce breuvage à base de feuilles, d’écorces et de racines cultive avec soin le secret de sa composition, une opacité érigée en argument de vente.

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À ses débuts, l’Attoté se présentait comme une panacée capable de soigner à peu près tout : hémorroïdes, hypertension, sinusite, asthme. Mais ce n’est que dans une seule catégorie qu’il a gagné ses galons : l’aphrodisiaque.

Sur chaque bouteille, un visage. Celui de Djakaridja Ouattara, l’homme censé détenir la formule. Originaire de Korhogo, au nord de la Côte d’Ivoire, il a vu son breuvage franchir les frontières en quelques années, jusqu’à recevoir une médaille du mérite national pour le succès commercial d’Attoté, un exploit rarissime pour un produit sexuel.

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Avant l’Attoté, monsieur Ouattara, reconnaissable à son chapeau de cowboy, était marabout. Guérisseur-sorcier pour les uns, maître spirituel pour les autres. Il affirme tenir la recette de son grand-père. Le mystère est la fondation du mythe.

L’aura passe en orbite en 2015. DJ Arafat, icône controversée et roi du coupé-décalé, sort un morceau intitulé Atote, entièrement consacré aux vertus du breuvage. Le titre devient viral, propulse l’Attoté dans la culture populaire et grave son nom bien au-delà de la Côte d’Ivoire et de sa diaspora.

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Deuxième arrêt. Une adresse reçue par texto, quelque part dans les entrailles de Saint-Michel. Dernier message : « Passe par-derrière. »

Je franchis la clôture. Un chien miniature surgit, enragé comme s’il protégeait un trésor. Je descends un escalier extérieur et débouche dans ce qui ressemble à un vide sanitaire réaménagé pour le commerce parallèle. Au centre, un immense rack rouge, le genre conçu pour empiler des caisses de Coke, mais ici, chaque case est occupée par une bouteille blanche anonyme.

« Une dose le matin, une dose le soir, et tout ira bien », assure le vendeur, Sékou, avec la sérénité d’un pharmacien de ruelle. Je fais tourner la bouteille dans ma main.

« Bon aphrodisiaque. Interdit aux femmes enceintes et aux enfants. »

Impeccable. Tout ce qu’on aime lire.

Une poignée de main et 35 piasses plus tard, je remonte l’escalier sous les aboiements.

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La Paix

Dans la même lignée que l’Attoté, La Paix, aussi appelée « Paix Congnon-Mousso », « La Paix Original » ou encore « Kognon-Mousso La Paix », promet la Sainte Trinité : relancer la libido, enrayer la fatigue et redonner un « nouveau souffle au couple ». Rien que ça.

Cette petite sœur de l’Attoté reste cependant bien moins connue. On apprend qu’elle serait brassée par un certain « docteur » Silué, du quartier des Dozos, lui aussi originaire de Korhogo. L’étiquette, elle, préfère la discrétion. Deux gorgées matin et soir pendant quelques jours, puis trois jours de pause. Pas d’ingrédients. Pas de liste d’effets secondaires.

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Visuellement, la différence saute aux yeux. Si l’Attoté évoque une eau brunâtre s’échappant d’une gouttière, La Paix affiche un rose Kool-Aid vaguement inquiétant. Un liquide « bon » pendant trois ans, qui semble défier toutes les lois de la conservation. Même le frigo, dans cette histoire, n’a aucun rôle à jouer.

Des produits vraiment naturels?

Sur papier, c’est presque idyllique. Inspirées du savoir ancestral des tradi-praticiens, ces potions s’inscrivent dans le vaste univers de la pharmacopée ouest-africaine : un monde parallèle où l’on croise le petit cola, le bâton moïse, le cobra séché, la crème Bazooka, le cure-dent gouro, et une constellation de plantes sauvages brassées au bâton dans un bidon de plastique avant d’être revendues en bord de route.

Et les bouteilles débordent d’imagination :
« La maison du voisin brûle! »
« Amoureuse je le suis »
« Au secours, un troisième pied! »

Difficile de faire plus accrocheur.

En vente libre, parfois même recommandés par certains médecins à Abidjan, ces breuvages faisaient partie du quotidien… jusqu’au 11 avril 2024.

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Ce jour-là, l’Autorité Ivoirienne de Régulation Pharmaceutique (AIRP) lâche une bombe : l’Attoté est suspendu. Une décision lourde de conséquences, tant sa consommation s’était intégrée aux mœurs.

Les analyses indépendantes valident enfin ce que tout le monde murmurait sans oser le dire trop fort. Derrière les racines, les écorces et la poésie mystico-marketing se cachent des composés pharmaceutiques, à des doses sérieusement musclées, dangereuses pour le cœur. Du sildénafil de contrebande, importé à bas prix d’Inde ou de Chine.

La Côte d’Ivoire, elle, n’a pas fait dans la dentelle : interdiction totale de fabriquer et de vendre l’Attoté et ses dérivés. Fin du party. Sur les continents européen et américain, où le produit reste marginal, la réaction est plus molle. Retraits au compte-gouttes, seulement quand une autorité parvient à prouver qu’un lot est non conforme ou carrément dangereux.

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L’Attoté, La Paix et leurs cousins glissent dans la même catégorie qu’une foule d’autres stimulants « naturels » non homologués, famille déjà très nombreuse.

En février 2025, après une saisie dans une épicerie africaine de Châteauguay, les analyses confirment encore une fois la supercherie : présence de sildénafil, l’ingrédient actif du Viagra.

Même promesse que le « miel aphrodisiaque », même vernis « naturel », même conclusion un peu frauduleuse.

2 minutes pour bâton élevé

Lors de mon premier reportage, mes expériences avec le « miel » s’étaient déroulées sans trop d’encombres. Du moins, c’est ce que je croyais. Jusqu’à cette anecdote qui mérite d’être racontée.

Après la publication, il me restait quelques sachets. Un samedi, horreur du gaspillage oblige, j’en avale un. Le lendemain soir, début d’un match de hockey. Et là… je me sens comme si j’embarquais en finale de la Coupe Stanley. Le cœur cogne, les mains picotent, le corps pince d’un mélange d’adrénaline et de fièvre.

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Je demande à un coéquipier si je suis le seul à feeler de même. Il me regarde, perplexe :
« Ouais… pas mal. »

Résultat : un match complet avec le cœur arrimé à 180 battements par minute. Un vertige du début à la fin. Rien d’étonnant quand on se rappelle que le tadalafil est un vasodilatateur et qu’il augmente l’irrigation sanguine dans tout le système, muscles compris. Mais ça relativise instantanément l’idée d’un « petit stimulant naturel inoffensif ».

Le danger devient soudainement très concret quand on imagine quelqu’un qui n’a pas la santé cardiaque d’un trentenaire sportif.

Sildénafil vs tadalafil

Et puisqu’on parle d’effets secondaires, petite mise au point nécessaire entre le sildénafil et le tadalafil, les deux vedettes cachées derrière ces concoctions « naturelles ».

Tous deux appartiennent à la famille des inhibiteurs de la phosphodiestérase de type 5. En résumé, ils favorisent l’afflux de sang dans le corps, et donc l’érection lorsqu’il y a stimulation sexuelle. Sauf que l’effet ne s’arrête pas au pénis : en dilatant les vaisseaux dans l’organisme entier, ils forcent le cœur à travailler plus fort pour maintenir la pression.

Un autre mythe à défaire est que son absorption ne crée pas le désir. Sans stimulation psychologique ou physique, nulle levée.

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Ce ne sont pas des aphrodisiaques, mais des amplificateurs du mécanisme érectile.

Là où les deux ingrédients se distinguent, c’est dans la durée d’action. Le sildénafil agit plus rapidement et pendant 4 à 6 heures. Le tadalafil, lui, est surnommé « la pilule du weekend ». Ses effets peuvent s’étendre de 24 à 36 heures.

Ce qui explique, au passage, mon malaise sur le banc de hockey.

« Je suis là ». Le texto arrive vers 21h.

Serge se stationne devant chez moi, phares éteints. Il sort de la voiture sans un mot et, avant même de dire bonsoir, me tend un petit pot de plastique transparent. Exactement le format pour sauce piquante dans un resto.

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« Faut pas que t’en abuses, hein. Sinon, tu vas finir par toujours m’appeler… et je reviendrai pas. Je te le dis tout de suite : fais attention. »

Je lui tends les billets, 45 patates, avant de lui demander le mode d’emploi. Serge ouvre le flacon avec le sérieux d’un chimiste, plonge son doigt dedans et prélève une noisette de cette crème brune comme s’il manipulait une potion rare.

« Tu t’en mets un peu sur le chapeau. Tu mets un plastique par-dessus et t’attends une demi-heure. Quand ça commence à brûler, c’est que c’est prêt. »

Je le regarde, parfaitement sérieux : « Le chapeau… on parle bien du gland? »

Il hoche la tête sans la moindre hésitation. Le ton, le regard, tout : comme si c’était la chose la plus scientifique du monde.

« Faut que madame soit pas loin. Tu te laves… et hop! Tu vas tenir plus d’une heure facile. »

Il conclut avec un sourire immense, ses dents blanches éclaboussant la rue sombre.

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Le Poutoulou

Je scrute la crème brunâtre et granuleuse, hume son odeur terreuse. Une question me traverse l’esprit : qui tient vraiment à faire l’amour plus d’une heure? Je plisse les yeux, puis relis l’annonce en ligne qui m’a convaincu d’en acheter : « Mon frère vient prendre ton Poutoulou pour être le plus heureux dans ton foyer. Livraison à Montréal et Laval. »

Comment résister?

Moins connu que l’Attoté et La Paix, le Poutoulou est pourtant plus facile à dénicher. On en trouve sur Amazon, eBay et dans des myriades de groupes WhatsApp et Facebook. Aussi appelé Poudre mouillée, il serait issu d’une plante rare d’Ankoro, au sud de la République démocratique du Congo. Traditionnellement préparé à partir de l’écorce d’un arbre local, il serait utilisé depuis des générations comme stimulant sexuel masculin dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.

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Une dose comme la mienne coûte 3,50 $ dans les rues de Kinshasa, et demeure à peu près le même prix au Cameroun, au Gabon ou en Ouganda.

Aucune étiquette. Aucune posologie. Aucune liste d’ingrédients. Et pourtant : un marketing limpide. Booster la libido, renforcer l’érection, prolonger l’endurance. Mais dans l’informel, la réputation du Poutoulou repose sur une promesse encore plus précise : retarder l’éjaculation en réduisant l’hypersensibilité du gland.

Encore une fois, rien de mystique. Le Poutoulou s’apparente moins à une potion ancestrale qu’à un désensibilisant génital. L’équivalent artisanal des produits vendus dans les sex-shops.

Le test de l’Attoté

Dès que je retire le bouchon, ça cogne. Une odeur tout simplement odieuse, au point où je soupçonne qu’elle a contribué à la migration du marché vers les fameux sachets de miel qui sont doux au goût et inoffensifs au nez.

J’avale l’équivalent d’un shooter.

Le goût de l’Attoté est indescriptible. Je ne crois pas avoir un jour ingéré quelque chose d’aussi atroce.

On est dans la grande famille des breuvages répulsifs qui confirment une vérité anthropologique élémentaire : l’homme avalera n’importe quoi si on lui promet une érection.

Par réflexe pseudo-scientifique, celui qui habite cette démarche parfaitement débile du début à la fin, j’enfile une chest-strap Garmin conçue pour la course à pied, histoire de mesurer mon rythme cardiaque. À ce stade-ci, le ridicule n’a plus de plafond.

Quant à l’effet? La présence du sildénafil fait exactement ce qu’elle doit faire. Aussi efficace que le tadalafil mielleux. Quarante-cinq minutes plus tard, les résultats sont évidents.

Pour la science, toujours pour la science, j’en distribue aussi à quelques collègues et amis qui acceptent de se sacrifier à leur tour. Les résultats sont unanimes. Le goût est atroce, l’effet redoutable. On comprend vite qu’un utilisateur persuadé que son érection titanesque vient de l’écorce sacrée a de quoi tomber de haut en découvrant la vérité.

De mon côté, j’ai cru sentir un léger pincement au cœur, peut-être un résidu placebo du traumatisme du hockey, mais finalement rien. Mes relevés affichent un rythme étonnamment stable.

Et surtout, l’effet ne s’étire pas sur plusieurs jours.

Le test du Poutoulou

Il faut laisser mariner entre une demi-heure et une heure, en espérant que la virilité cuise plus vite que la honte. Alors, j’obéis. Salle de bain, serviette à la taille, téléphone en mode chronomètre. Je masse doucement, seul avec mes choix de carrière.

Je me dis que tant et aussi longtemps que je m’enduis le gland de racine congolaise pour des reportages, l’intelligence artificielle ne prendra pas ma job.

J’avais presque oublié une étape cruciale des directives de Serge le dealer : ajouter un plastique pour « maximiser l’effet ». Me voilà donc, dans ma salle de bain, face à une scène impliquant du Saran Wrap que même mon miroir avait probablement espéré ne jamais refléter.

Trente minutes. L’engourdissement s’installe. L’effet est là : moins de sensations, tel qu’annoncé.

Selon un ado sur TikTok, une seule application dure jusqu’à 72 heures. Quelque part, le Pharmachien doit donner des coups de poing dans le vide.

Poutoulou + LA PAIX = ?

Au fond, l’idée était de pousser la logique jusqu’au bout. Se geler au Poutoulou et s’envoyer un verre de La Paix — vérifier si l’alchimie des deux tient réellement leurs promesses d’équilibre et fait de moi le triste champion annoncé par les marchands de virilité.

En réalité, le cocktail a produit quelque chose d’inattendu.

L’acte sexuel cesse d’être une conversation organique. Une suite de signaux, de corps et de désir. Tout devient mécanique. L’érection n’est plus un élan, mais un dispositif fonctionnel. Un outil. Comme si quelque chose d’artificiel avait été greffé sur un organe que l’on ne reconnaît plus comme étant le sien.

On réalise qu’on a franchi un seuil quand on a l’impression de baiser avec un strap-on.

Une visite au sex-shop

Le spray me donne envie de pousser l’enquête plus loin. Direction une boutique érotique du centre-ville, qui préfère rester discrète et interdit qu’on prenne des photos.

La commis me déroule une panoplie de produits « naturels », dont les rhino pills, qui ne sont pas homologués. Capsules exotiques aux noms militaires, pilules décorées de tigres et de dragons. Et, surprise, elles contiennent toutes du sildénafil.

Puis, on change de registre : les crèmes anesthésiantes. Benzocaïne. Lidocaïne. Des désensibilisants en crème, en vaporisateur, en serviettes humides. Des fioles de China Brush, tout en caractères chinois, sans traduction ni mise en garde.

Et là, je comprends que le marché de l’endurance sexuelle est aussi vaste, sinon plus, que celui de l’érection.

L’avis d’un pharmacien

Pour rester indigne jusqu’au bout, il fallait d’abord tester avant de consulter un professionnel. Une fois la batterie d’essais complétée, j’appelle le pharmacien Anis Ouyahia, qui m’avait déjà aidé à baliser les effets du « miel » lors du premier reportage.

Je lui décris les produits. Il ne se laisse pas impressionner.

« Ce qui m’inquiète, encore une fois, c’est l’effet miraculeux des produits naturels. On parle quand même de dérivés du Viagra. À petite dose, pas de problème. Mais dans des produits dont on ne contrôle pas la concentration, on peut se retrouver avec des effets secondaires sérieux. Cœur, hypotension, hospitalisation. »

Il marque une différence essentielle entre les sachets de « miel » et les breuvages africains. Les sachets à dose unique limitent les surprises, tandis que les bouteilles comme l’Attoté relèvent de la roulette russe.

« Ce n’est pas standardisé. On ne connaît pas la dilution. Tu ne sais pas quelle dose tu avales. Quand tu es face à un produit non homologué, fabriqué dans un laboratoire clandestin, dans un pays où les normes ne sont pas surveillées… là, le risque est réel. »

Et qu’en est-il du sildénafil en poudre qu’on retrouve dans ces mélanges?

« Ça vient très souvent d’Inde ou de Chine. Et ce n’est pas forcément un problème, la majorité des matières premières pharmaceutiques canadiennes provient de là. Le vrai problème, c’est qu’on ne teste rien. Tu supposes que c’est du sildénafil, mais personne ne peut le confirmer. »

Il insiste : si ces produits sont vénérés, c’est parce qu’au fond, ce sont des médicaments qu’on connaît déjà. Rien de magique, juste du Viagra déguisé.

Je l’entraîne ensuite sur le terrain du Poutoulou.

« Les références en produits naturels ne sont pas énormes. On a de grandes monographies avec les vertus officielles, mais pour les racines d’Ankoro, en fouillant, on tombe dans la famille de l’acajou. Et je n’ai rien trouvé, rien, qui relie l’acajou ou ses dérivés à un potentiel effet anesthésiant. Donc, j’ai un certain doute sur la pureté de cette crème brune, surtout provenant d’arbres mal répertoriés. »

Si le miel et les breuvages sont spikés, le Poutoulou le serait-il aussi?

« Honnêtement, dans mon raisonnement de professionnel… ça reste de la spéculation, parce que le Poutoulou n’a jamais été testé. Mais mon doute principal, c’est qu’on y ajoute des dérivés de benzocaïne ou de lidocaïne pour ensuite revendre ça beaucoup plus cher en l’appelant “miraculeux”. »

Et y a-t-il des risques?

« C’est un anesthésiant local, utilisé en chirurgie et prescrit pour ralentir l’éjaculation. Son efficacité est bien documentée. Le gland est une muqueuse, donc irritations possibles. Si c’est de la lidocaïne commerciale, le danger est faible. C’est plutôt l’absence d’encadrement et de dosage qui pose problème. Disons qu’un usage ponctuel n’est pas dramatique. »

De quoi apaiser mon épisode du Saran Wrap.

Quand le rêve dégonfle

Rien d’étonnant à ce que ces produits fonctionnent. Ils fonctionnent même trop bien, puisqu’ils ne cherchent pas tant à nourrir le plaisir qu’à entretenir la performance.

Du sachet de miel chromé aux poudres traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, mes expériences racontent en réalité la même histoire. Derrière l’exotisme, il y a une mise en scène. Le secret n’a jamais résidé dans la magie d’une racine obscure, mais dans la promesse d’esquiver l’ordonnance médicale en exploitant la peur universelle de ne pas être à la hauteur.

Si ce marché gris prospère malgré les saisies et les risques bien documentés, c’est qu’il touche à quelque chose de plus profond que le sexe. L’intimité comme performance sociale. Le mythe de l’étalon. L’angoisse du « mauvais baiseur ». La contrebande n’a pas inventé cette peur, elle n’a que commercialisé son sérum.

Au fond, la seule chose réellement naturelle dans cette quête de virilité augmentée, c’est la peur. Celle d’échouer, la honte de décevoir, l’obsession de se prouver.

Tant que cette pression existera, il y aura toujours, quelque part, quelqu’un pour tendre un sachet, une bouteille ou une crème infâme en faisant miroiter la toute-puissance.

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