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Impossible d’avoir échappé, ces dernières semaines, aux deux silhouettes déjantées d’Angine de Poitrine qui ont envahi les réseaux. Le duo du Saguenay s’est imposé, presque du jour au lendemain, comme l’une des révélations musicales mondiales les plus improbables de 2026. Rien de moins.
Je peux modestement me péter les bretelles, les ayant rencontrés l’été dernier, après un spectacle très couru au Festival de jazz. Un buzz commençait déjà à se créer, c’est vrai, mais personne n’aurait pu prédire la vague qui suivrait la mise en ligne de leur performance sur KEXP, la célèbre plateforme de découverte musicale basée à Seattle. La vidéo, publiée le 5 février, cumule aujourd’hui plus de 2,3 millions de visionnements.
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Depuis, tout a explosé. Des millions d’écoutes sur les plateformes. Des milliers de commentaires dithyrambiques saluant leur délicieuse étrangeté. Une pluie de mèmes qui circulent partout. Sur YouTube, des professeurs de musique dissèquent désormais le jeu de Khn et de Klek comme s’il s’agissait d’une partition classique. Des inconnus m ’écrivent même pour tenter de percer leur identité.
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Europe. États-Unis. Supplémentaires sold out à New York. Déjà des dates au Japon et en Amérique du Sud. Quand Internet ouvre une porte, il arrive que le monde entier se trouve de l’autre côté.
Bref, une frénésie assez singulière, peut-être même historique, pour un groupe québécois.
Sans blague, Angine de Poitrine est possiblement l’une des plus belles histoires culturelles de 2026. Il faut dire que la barre n’est pas très haute quand il est question de bonnes nouvelles ces temps-ci.
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Mais au-delà du succès viral, une petite économie parallèle s’est aussi mise en place autour du phénomène.
Leur unique album, Vol. 1, en est déjà à son quatrième pressage. Tous épuisés.
Résultat : les copies qui circulent sur le marché secondaire se revendent aujourd’hui à des prix presque aussi délirants que leur musique.
Le premier tirage, limité à seulement 200 exemplaires, est particulièrement convoité. Vendu autour de 30 $ en magasin, le disque a récemment changé de mains pour 500, 600, 888 et même 1 100 $. Une autre copie est actuellement affichée à 1 500 $.
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Le deuxième pressage, pourtant deux fois plus important, n’a pas su calmer les ardeurs. Plusieurs exemplaires se sont vendus au-delà de 300 $, avec un sommet à 666 $.
Le plus étonnant dans tout ça : il s’agit de pressages privés, réalisés sans maison de disque derrière.
Sur Discogs, la plateforme qui sert à la fois de marché mondial pour le disque physique et de baromètre de popularité chez les collectionneurs, le phénomène est devenu impossible à ignorer. La semaine dernière, Vol. 1 s’est même retrouvé parmi les disques les plus convoités au monde, devant des sorties de Bad Bunny ou Taylor Swift.
Quand même assez zinzin.
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Une personne m’a confié avoir revendu sa cassette 350 $, tandis qu’une autre vient tout juste d’apparaître, sans gêne, sur Marketplace à 1 650 $.
Même les billets de spectacle, vendus sur des plateformes officielles avec tarification dynamique, atteignent maintenant des prix absurdes.
Pour leurs concerts à Toronto en juillet prochain, il faut débourser entre 185 et 365 $. Wut?
Et tout porte à croire que la vague n’a pas encore fini de monter, d’autant que le groupe prévoit sortir un nouvel album, Vol. II, le 3 avril prochain. À ce rythme-là, on en vient presque à se demander si les ventes de guitares à double manche ne finiront pas par exploser elles aussi.
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J’ai contacté quelques disquaires pour prendre le pouls du phénomène.
Pour Andrew Haddad, responsable des achats aux 33 Tours à Montréal depuis une dizaine d’années, c’est du jamais-vu.
« Peut-être avec la réédition du Dôme de Leloup, mais c’était déjà un disque culte. Ou Brat de Charli XCX, mais là, il y a une grosse machine derrière. Ici, on parle d’un band underground québécois… d’instrumental. »
Les premiers pressages s’étaient bien vendus grâce au bouche-à-oreille, mais rien de comparable avec l’embrasement actuel.
« On a commandé 150 exemplaires du dernier pressage. On se disait en joke : ça va prendre des semaines à partir. Ça n’a même pas tenu 24 heures. Depuis, on reçoit des appels tous les jours. Les gens passent en magasin pour demander s’il en reste. »
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À Québec, Roxanne Arcand, du Knock-Out, observe le phénomène avec amusement et incrédulité.
« J’suis disquaire, musicienne, j’ai quatre chats. J’suis pas riche. Évidemment que je pourrais être tentée de flipper ma copie. Mais j’ai surtout pas envie de profiter du buzz. »
Elle rappelle que le duo n’est pas tombé du ciel : ils avaient déjà joué au bar lors de leur lancement, avec des cassettes sur la table de merch et des hot-dogs. « Comme tout bon band qui débute. »
Selon elle, les vrais fans possèdent déjà le disque. Ce qui se joue en ce moment relève davantage d’un FOMO collectif, alimenté par la rareté soudaine. « On est contents pour eux, mais l’inflation autour du disque est démesurée. Calmez-vous, tabarnak! »
À ses yeux, le phénomène dit aussi quelque chose de plus large : « À un moment donné, ça devient une devise. On s’éloigne complètement de l’idée de faire de l’art. »
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Même son de cloche à la boutique Le Noise, à Longueuil.
Le magasin a réussi à obtenir pas moins de 700 copies du dernier pressage, dont la majorité était déjà réservée en précommande. Tout est parti en moins d’une semaine. Des disques ont pris la route des États-Unis, mais aussi du Royaume-Uni et de l’Australie.
Selon son propriétaire, Pepe, la demande est aujourd’hui aussi internationale que locale. « C’est un peu comme un effet Céline Dion : dès que l’international se l’arrache, on réalise qu’on avait un bijou ici. »
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Au magasin 180g, à Montréal, Chris affirme n’avoir jamais vu un phénomène semblable pour un disque québécois. « Les premiers pressages, c’étaient les gars eux-mêmes qui venaient m’en porter dix copies à la fois. Mais là, on est dans une autre dimension. »
Même les plus grandes sorties ne provoquent rien de comparable. « Un album qui part aussi vite, ça n’existe pas ici. Même avec des artistes énormes comme Bad Bunny, pourtant au sommet de sa carrière. »
Du côté de l’équipe du groupe, on accueille le phénomène avec autant d’étonnement que d’étourdissement.
Pour Émilie Asselin, cogérante d’Angine de Poitrine chez Spectacles Bonzaï, il est difficile de rester complètement insensible à l’ampleur de l’engouement. « C’est une vraie fierté de voir que la musique du band touche autant de gens. Mais en même temps, on essaie de garder le pied à terre. Après tout, comme dirait Khn : “un vinyle, c’est une galette de plastique avec des tounes dessus”. »
Pour l’équipe, la valeur du disque demeure avant tout artistique et symbolique. « Si les gens se le revendent 800 $ sur le marché secondaire, c’est une dynamique marchande qu’on ne contrôle pas et pour laquelle on ne peut pas prendre responsabilité. »
Au-delà des chiffres, quelque chose de plus intangible semble toutefois se mettre en place autour du duo. « Il y a une réalité qui s’est créée autour du band qu’on n’aurait pas pu anticiper. Les gens ne font pas juste consommer la musique : ils construisent une culture autour. On voit circuler une tonne de contenus générés par des fans. C’est fou! »
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Le succès n’a pourtant jamais été pensé dans une logique de capitalisation, insiste la gérante. « La démarche du band reste artisanale, ancrée dans le trip de créer. Le disque n’a jamais été pensé pour alimenter la spéculation. La rareté qui s’est créée est non intentionnelle. »
Pour cette raison, l’équipe travaille déjà à augmenter l’offre. « D’autres copies s’en viennent. On veut s’assurer que tout le monde ait accès à la musique. »
Dans ce contexte d’attention soudaine, la priorité reste néanmoins ailleurs. « Notre rôle, comme équipe, c’est surtout de veiller au bien-être du band et de garder un certain contrôle sur l’intensité de tout ça. »
Malgré les dizaines de labels qui cognent à leur porte depuis, Émilie insiste : l’esprit DIY demeure central. « L’important, c’est de trouver les collaborateurs avec de bonnes valeurs. Et de s’assurer que ce qui se passe en ce moment serve à long terme, autant pour le band que pour la scène québ écoise. »
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Un peu comme tout le monde, les disquaires rencontrés se demandent combien de temps cette folie durera. Des buzz comme celui-ci, ils en ont vu d’autres ; des modes qui flambent puis retombent. Mais en attendant le cinquième pressage, qui devrait arriver sous peu, tous avouent trouver ça franchement réjouissant de voir une musique aussi loin du mainstream déclencher un tel engouement.
Une chose est sûre : en 2026, un mystérieux band au triangle venu du Saguenay aura réussi ce dont rêvent toutes les grandes machines culturelles.
Faire vibrer la planète entière.