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En 2020, j’ai eu 14 heures pour me préparer à la mort de ma mère.
Nous étions alors en pleine pandémie. Elle était hospitalisée pour une fracture de la hanche, mais la maladie qui la rongeait depuis une trentaine d’années lui donnait une chance sur deux de survivre à l’anesthésie.
Elle a demandé l’aide médicale à mourir (AMM) à l’heure du souper, et on la lui a administrée (je déteste ce mot) le lendemain en début d’après-midi. « Achevez-moi », a-t-elle lancé à la médecin quand elle est arrivée. Ma mère était drôle, exigeante et entêtée.
La fulgurance de sa mise à mort à coups de seringues, interrompue à tout bout de champ par les vociférations de l’intercom, dans la chambre laide et maganée d’un hôpital vétuste, me hante encore aujourd’hui.
Ma mère me parle avec lucidité. Deux minutes plus tard, elle n’est plus là.
La vitesse à laquelle l’euthanasie – parce que c’est bien de cela qu’il s’agit – a été autorisée ne m’a pas laissé le temps de planifier les choses. Quand le décompte est commencé, difficile de prononcer les bons mots, de choisir la playlist, d’inventer un rituel.
Ma mère était de toute manière allergique au cérémonial, mais j’ai quand même eu l’impression d’une fin gâchée. Et pas vraiment dans la dignité. C’est pourquoi je tenais à voir la pièce de théâtre-documentaire Club sandwich mayonnaise, de Manuelle Légaré, sur la mort de son père, l’humoriste Pierre Légaré, qui a reçu l’AMM 48 heures après la demande.
Je pensais que le spectacle allait me faire réfléchir. Il m’est plutôt rentré dedans comme un coup de poing, à l’instar des autres spectateurs réunis dans la salle de l’Usine C.
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Manuelle Légaré a été prise de court devant la fin précipitée de son père, en 2021. Elle s’explique mal comment on peut choisir d’en finir presque plus rapidement que de voir un médecin à l’urgence. Et le constat qu’elle pose est troublant.
La pièce n’est pas un réquisitoire contre l’AMM, loin de là. C’est une série de questionnements sur ceux qui restent, et qui, dans un cas sur cinq, selon une étude réalisée en Suisse en 2007, vivent l’après comme un choc post-traumatique.
Le Québec a voté la loi concernant les soins de fin de vie en 2014. Une avancée sociale prodigieuse, issue d’un rare consensus parmi tous les partis politiques de l’Assemblée nationale. C’était avant même que le Canada ne légifère en ce sens.
Sauf que le Québec est rapidement devenu le champion mondial de l’AMM, responsable de 8 % des décès dans la province. C’est presque deux fois plus qu’ailleurs au Canada, et plus que partout dans le monde où l’intervention est pratiquée.
Le Québec est même devenu l’exemple à ne pas suivre pour la France, qui débat actuellement du dossier.
Dans sa quête, Manuelle Légaré, recherchiste de métier, aujourd’hui rédactrice en chef de l’émission Tout le monde en parle, cherche à comprendre les raisons de notre engouement pour cette manière d’en finir. Et la réponse semble résider dans le dysfonctionnement du système de santé, où les soins palliatifs sont peu accessibles.
La peur de devenir un fardeau pour les proches, ou pire, de finir dans un CHSLD, accélère aussi le choix de mourir rapidement, sans souffrance, l’AMM semblant être le seul « service » hospitalier qui fonctionne « sur la coche » dans le système de santé, avec efficacité – et célérité.
Selon l’un des personnages interrogés pour la pièce, l’État a inclus les soins palliatifs dans la Loi concernant les soins de fin de vie pour rendre l’AMM « socialement acceptable ». Dans les faits, elle devient l’alternative la plus facile, voire le choix par défaut.
C’est aussi une chasse gardée : en 2022, 30 médecins (sur 22 855, selon les plus récents chiffres du Collège des médecins du Québec) ont réalisé 40 % des AMM au Québec.
Il y a aussi un trait social distinct au Québec : le rejet de l’Église nous ayant laissés sans rituels, plusieurs préfèrent en finir sans faire de bruit.
Comprenons-nous bien : j’ai toujours été favorable à l’AMM. Dès mes cours de morale, à l’adolescence, j’argumentais que le droit à la vie, garanti par les chartes, devait avoir comme corollaire le droit de choisir ou non de vivre. Je n’ai pas changé d’idée.
Et je ne partage pas toutes les craintes de dérives que la pièce soulève. Non, tout le monde ne deviendra pas admissible à l’AMM. Quand Manuelle Légaré lance que des nouveaux-nés ou des personnes atteintes de troubles de santé mentale pourraient le devenir, on parle de cas très spécifiques.
Il reste que Club sandwich mayonnaise ébranle avec justesse un consensus qui semble inattaquable. Manuelle Légaré l’incarne authentiquement, et l’émaille d’extraits d’entrevues et d’ultimes conversations avec son père, que la mort n’effrayait pas du tout.
(Là-dessus, chapeau à Alice Pascual, qui interprète l’alter ego de Manuelle Légaré, secondée par Martin David Peters et Sylvie De Morais-Nogueira. La mise en scène de François Bernier, une chambre d’hôpital au centre, avec un chemin qui entoure la scène, traduit bien la quête et les 100 pas qui tournent en rond.)
Les questionnements essentiels – agir comme il faut quand les dernières heures fatidiques s’égrènent, faire les choses correctement, comme s’il y avait une bonne façon de mourir – rejoignent les peurs de beaucoup d’entre nous. C’est vrai que les rituels manquent.
En même temps, je ressors du spectacle avec un dilemme. Suis-je en train de placer ma peine au-dessus de la libération de ma mère, qui souhaitait consciemment et rapidement en finir? Suis-je en train de la trahir?
Il y a deux ans, j’ai assisté à une autre AMM d’une personne proche. Là, tout était planifié, prévu à son rythme. Elle a pu prendre le temps de faire ses au revoir, de partir entourée, sur des musiques qui la rassuraient. Ç’aurait pu faire rejaillir mes regrets.
Finalement, ça m’a un peu réconcilié avec l’acte.
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