Mustang unique

La Mustang de personne d’autre

Portrait d’une voiture unique et de l’homme qui a collé sa vie dessus.

19 août 2026
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« Tu me donnes une Ferrari, mon ami, je la vends pour m’acheter une décapotable et la couvrir de stickers. »

J’avais déjà vu passer la Mustang de Kinson dans Montréal. Plusieurs fois. Et chaque fois, la même question : mais c’est quoi, ce char-là?

Une décapotable rouge dont la peinture a presque entièrement disparu sous les autocollants, les réflecteurs métalliques et les bandes brillantes. Une mosaïque psychédélique sur quatre roues, quelque part entre le muscle car américain et le tap-tap haïtien. Il n’y en a pas deux comme elle au monde.

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Puis, un soir, boulevard Saint-Laurent, elle s’est arrêtée au même feu rouge que mon vélo.

Au volant : un homme torse nu, bâti comme un linebacker, un énorme cigare cubain à la bouche.

Le feu est passé au vert. Nous sommes repartis. Quelques mètres plus loin, le bolide a tourné dans une station-service.

Je n’allais pas la laisser filer une fois de plus.

J’aime les gens qui dérèglent un peu la ville. Ceux qui résistent, souvent sans même le chercher, à cette grande entreprise d’uniformisation qui fait que tout finit par se ressembler. La Mustang de Kinson, c’est exactement ça. Elle s’impose. Elle déborde.

Quelques jours plus tard, je monte à bord.

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Kinson Klytis a 53 ans, habite Rivière-des-Prairies, travaille de nuit dans une imprimerie, va au gym tous les jours et parle beaucoup. De tout. De voitures, de travail, d’Haïti, de sport, de soleil, de films d’horreur et de la nécessité de profiter de la vie. Ses phrases sont ponctuées de « mon ami », de « mon chum » et de « tu comprends ce que je veux dire? ».

Entre deux sujets, il salue des inconnus. Pour les autres, l’auto fait le premier pas.

Aux arrêts, les téléphones sortent. Des enfants la pointent. Des automobilistes baissent leur vitre. En un après-midi, je perds vite le compte. Certains prennent une photo à la sauvette. D’autres s’approchent, posent des questions, engagent la conversation.

« C’est l’auto la plus populaire de Rivière-des-Prairies. Tout le monde la connaît. »

Avant elle, dit Kinson, personne ne le connaissait. « J’étais un nobody. J’étais déjà sociable, mais la voiture, ça a comme amplifié la chose. »

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À force, la Mustang est devenue une extension de Kinson. Et, quand on commence à regarder ce qu’il a collé dessus, quelque chose comme une autobiographie.

Au départ, Kinson ne rêvait même pas d’une Mustang. Il voulait juste une décapotable.

Un jour, il entre chez un concessionnaire. En le voyant arriver, le vendeur sait tout de suite quelle voiture lui montrer. Kinson la paie comptant le jour même, sachant déjà qu’elle ne restera pas longtemps comme ça.

« Je savais que j’allais mettre des collants. Ça, c’était sûr. »

Le premier est une tête de mort. Puis, vient un deuxième autocollant. Puis un autre.

« Après ça, c’est parti. Ça s’arrêtait plus. Les idées arrivaient comme des feux d’artifice. C’est comme une explosion de saveurs. »

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Batman, Snoopy, Bob Marley, Harley-Davidson, des extraterrestres, des zombies, des super-héros, des drapeaux haïtiens, des pyramides égyptiennes, des slogans contre le racisme, des symboles palestiniens, des souvenirs de voyage, des bandes de strass. Tout finit par trouver sa place.

Chaque hiver, pendant que la machine dort au garage, Kinson commande la prochaine récolte. Au printemps, il recommence. Dix ans plus tard, il estime avoir dépassé le millier d’autocollants. Et le projet n’est toujours pas terminé. Son objectif ultime : faire disparaître jusqu’au dernier centimètre de peinture originale.

Il devient fébrile simplement en l’expliquant. « C’est une drogue positive, mon ami. Une drogue qui rend heureux. »

Le chaos est d’ailleurs beaucoup plus organisé qu’il en a l’air. Kinson réfléchit à l’emplacement de chaque autocollant avant de le poser. Il cherche la symétrie. Un symbole d’un côté appelle souvent son équivalent de l’autre. Et rien n’est là par hasard.

Car sous l’accumulation, il y a une logique plus intime.

« Les collants, c’est le récit de ma vie. C’est une partie de moi que je ne voulais pas oublier. »

Pour comprendre la Mustang, il faut donc remonter avant.

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Kinson est né à Port-au-Prince en 1973 et y a vécu jusqu’à l’âge de 14 ans. Quand il parle de son enfance, l’Haïti qu’il décrit ressemble peu aux images qui circulent aujourd’hui. « C’était comme le paradis sur Terre, mon ami. »

Il grandit dans une famille de onze enfants, avec un père sévère et très croyant. Les sorties sont limitées. Traîner dehors avec des amis n’est pas vraiment une option. Alors, après l’école, Kinson rentre direct à la maison et regarde la télévision avec ses frères et sœurs. Les Transformers. Les Looney Tunes.

« Tout ce qu’on avait comme amis, c’était les cartoons. »

Quarante ans plus tard, ils sont encore là. Sur sa Mustang 2006. Ce ne sont pas simplement des personnages colorés. Ce sont des morceaux d’enfance qu’il a refusés de laisser derrière lui.

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Un passant s’arrête. Photo. Quelques mots. Un sourire. Kinson me donne un petit coup de coude.« Tu vois? C’est ça que j’aime. Ce qui vient de se produire là, c’est magnifique. »

La cabriolet décorée semble autoriser des comportements que la ville décourage généralement : parler à un inconnu, rire avec lui, lui poser une question sans raison particulière.

Kinson croit qu’elle « enlève la gêne » des gens. Au fil des années, elle lui a permis de rencontrer des centaines de personnes.

Il appelle ça de petits miracles.

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Difficile de passer à côté des nombreux doigts d’honneur qui décorent la carrosserie d’un homme aussi affable. Ceux-là, précise Kinson, sont pour les adultes. Les enfants, eux, ont droit aux super-héros. Il affirme n’avoir jamais entendu un enfant lui dire qu’il détestait sa voiture. Les adultes, c’est autre chose.

« L’enfant prend le temps de regarder. Mais l’adulte, t’es pas content? Tiens! Les fuck you, c’est pour eux. »

Je lui demande s’il aime attirer l’attention. Il balaie la question.

« Je ne la cherche pas. Pour moi, c’est mon œuvre d’art. Sauf qu’au lieu d’être dans un musée, elle est accessible à tout le monde. »

Il y a d’ailleurs quelque chose de délicieusement sacrilège dans son projet. Une Mustang, ça se polit, ça se protège, ça se garde aussi près que possible de son état d’origine. Kinson, lui, a passé dix ans à faire disparaître la sienne sous un millier de collants. C’est peut-être ce que je préfère. Il a pris un objet dont certains vénèrent la pureté et l’a entièrement refait à son image.

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Parmi les Transformers, les zombies et les souvenirs de voyage, on trouve aussi George Floyd et Black Lives Matter. L’autobiographie de Kinson ne contient pas que des souvenirs heureux.

Kinson conduit volontairement sous la limite de vitesse. Avec une voiture pareille, dit-il, inutile de donner une raison supplémentaire de l’arrêter. Deux fois, à Rivière-des-Prairies, des policiers l’ont intercepté. Pas de contravention. Ils voulaient surtout voir la création de plus près, savoir combien de temps le projet lui avait pris, comprendre ce qu’ils avaient devant eux.

Kinson raconte ces rencontres en riant. Mais son rapport à la police est plus compliqué que ça.

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Arrivé à Montréal adolescent, il dit avoir souvent été harcelé par des policiers lorsqu’il était plus jeune. Contrôlé, surveillé, regardé avec méfiance. Le profilage racial, revenu au cœur de l’actualité montréalaise ces dernières semaines, est un sujet sur lequel il hésite d’abord à s’aventurer.

« C’est un terrain très sensible. »

Puis, il y va quand même.

« On vit dans une ville multiethnique. Il faut avoir une meilleure approche avec les communautés. »

Slogans contre le racisme, symboles palestiniens : sur la carrosserie, les colères de l’âge adulte ont rejoint les souvenirs d’enfance. Kinson refuse pourtant d’en faire un manifeste. Pour lui, le problème dépasse les individus.

« Un mauvais policier, c’est pas juste un individu. Il y a un système derrière. Ça fait 40 ans que je suis ici et rien n’a changé. »

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Jusque-là, je pensais avoir compris l’histoire. Un homme avec de la jasette. Une voiture exubérante. Une enfance ressuscitée à coups d’autocollants. Quelqu’un qui avait travaillé fort, fondé une famille et décidé de mettre un peu de folie dans tout ça.

Puis, Kinson remonte au moment où la Mustang est entrée dans sa vie. Et soudain, les autocollants racontent autre chose.

« Ma dépression était très sévère. Je n’ai pas honte de le dire. »

Sur papier, il avait pourtant tout ce qu’il avait cherché. Le rêve américain, en somme. Ça n’a rien empêché.

« Je voulais m’enlever la vie pareille. Quand ça t’attaque, la dépression, ça niaise pas. »

La Mustang arrive à ce moment-là. Presque aussitôt, Kinson commence à la couvrir des personnages de son enfance. Il retrouve ce qui lui avait fait du bien avant tout le reste.

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« Quand j’ai traversé la mauvaise passe, j’ai reculé vers d’où je viens : qu’est-ce qui me faisait plaisir dans mes meilleures années? Je regardais des cartoons. Puis, je les ai tous exposés dessus. À sa façon, elle m’a guéri. Je me défoulais en collant des choses positives. »

Peu à peu, quelque chose s’est remis en place.

Pour Kinson, sa Ford n’est d’ailleurs pas vraiment une voiture. « Ça, il faut que les gens le comprenne : ce n’est pas une voiture. Pour moi, cette voiture-là, elle a une âme. »

Il l’appelle sa thérapie. Sa psychologue. Sa pilule.

L’hiver, lorsqu’elle dort sous une toile, il lui arrive de descendre au garage simplement pour la découvrir et la regarder.

« Ça m’a sauvé la vie, mon ami. Ça m’a donné la vie. »

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Nous reprenons la route vers mon quartier. À mesure que la décapotable s’enfonce dans la Petite-Italie, les têtes se tournent toujours, mais quelque chose a changé dans les regards. On sourit moins.

Mon chauffeur me dépose sur Beaubien.

Je viens à peine de sortir qu’un camion de déménagement passe à côté de nous. Trois gars tassés dans la cabine aperçoivent la Mustang, éclatent de rire et lui crient une ânerie.

Kinson m’envoie un signe de peace.

Je regarde la voiture s’éloigner avec ses têtes de mort, Bugs Bunny, Haïti, les voyages, les slogans, dix années de travail et des fragments d’une vie entière collés sur une carrosserie rouge.

Et, enfin, je comprends les fuck you.

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