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C’est une amie qui a lancé la question, entre deux clopes, devant l’after-party de la dernière Saint-Jean à Montréal. Une caravane de jeunes défilait devant nous, habillés comme s’ils sortaient d’un rave.
Les fleurs de lys étaient partout, mais elles semblaient avoir changé de fonction. Elles évoquaient moins un projet politique qu’une manière d’être. Moins un drapeau qu’une vibe.
Depuis, cette question ne m’a plus quitté.
Pour comprendre ce qui se joue, encore faut-il nommer la chose. Que désigne, au juste, cette « néo-souveraineté » ? Depuis quelques années, une partie de la génération Z s’est réapproprié les symboles du Québec. Les fleurdelisés réapparaissent dans les festivals. Les mèmes circulent. Les parcs débordent à la Fête nationale. Une fierté que l’on croyait remisée refait surface, mais sous d’autres formes. Les codes ont changé. Le désir de pays semble avoir trouvé une nouvelle grammaire. Il est devenu séduisant.
Ce n’est plus le souverainisme des années référendaires, des Export « A » vertes et des figures devenues des noms de rue. C’est un souverainisme au goût du jour qui s’affiche avant de s’expliquer.
D’où le mot « performatif ». Un mot très contemporain, qui en dit long sur notre époque. Est performatif ce qui s’affiche avant de s’expliquer. Un chandail. Un slogan. Une cause en story. À l’ère des réseaux sociaux, l’image précède souvent l’engagement. Sans forcément s’y substituer.
Alors, que performe-t-on exactement ? Un projet de pays ? Une identité ? Ou seulement les signes de cette identité ?
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J’ai posé la question à Alex Valiquette, 25 ans, militant indépendantiste et artisan du renouveau des OUI Québec. À bien des égards, l’organisation est devenue le principal véhicule de cette résurgence.
On se donne rendez-vous au Club Pays, le quartier général du mouvement. Des jeunes discutent devant la porte, cigarette à la main. On a davantage l’impression d’entrer dans le local d’un collectif que dans celui d’une organisation politique. On y vend de la merch, des livres, des autocollants. Les murs sont tapissés d’affiches.
Alex Valiquette refuse l’idée voulant qu’il ait lancé quoi que ce soit. « C’est vraiment un phénomène organique qui nous dépasse totalement. » Les OUI Québec, ajoute-t-il, ont seulement donné un point de ralliement à quelque chose qui existait déjà.
Lorsqu’il prend en charge l’image du mouvement en 2021, il veut d’abord rompre avec l’imaginaire figé des référendums. « Tout était super nostalgique et vraiment laid. »
Cette rupture est aussi générationnelle. « On est arrivés avec le désir de casser ces codes-là », dit-il.
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De jeunes graphistes. De nouveaux visages. D’autres couleurs. Il fallait que le mouvement ressemble enfin aux jeunes qu’il voulait rejoindre. « Comment voulez-vous que les gens nés après 1995 embarquent là-dedans quand ils ont l’impression que ça ne leur parle pas ? »
Cette réappropriation est également rendue possible par les plateformes numériques, où l’imaginaire émerge désormais de manière atomisée et spontanée. Pour Valiquette, la nouveauté tient à ceci : les symboles ne descendent plus des partis. Tout le monde peut y participer.
À titre d’exemple, un adolescent de Gatineau peut enregistrer une chanson dans sa chambre et, quelques semaines plus tard, devenir une référence pour des milliers de jeunes. « Nous, on a juste embarqué là-dedans », dit-il.
Cette évolution se lit aussi dans le paysage culturel. Les artistes de cette génération ne composent plus des hymnes. Ils racontent leur époque. Lou-Adriane Cassidy, Les Louanges ou Ariane Roy ne chantent pas l’indépendance. Ils chantent un Québec vivant, imparfait, contemporain.
Pour Alex Valiquette, c’est déjà une manière de faire de la politique. « Il y a de quoi d’engagé de faire de la musique en français en 2026. Lou-Adriane n’a pas besoin de chanter Gens du pays. »
À ses yeux, chaque époque produit ses propres porte-voix. Nous avons peut-être la nostalgie des artistes qui portaient un pays sur leurs épaules. Les leurs portent d’abord leur génération.
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Alex Valiquette sourit lorsque je lui demande si cette néo-souveraineté cultive une certaine performativité. À ses yeux, les deux ne s’opposent pas. « Performatif, ça ne veut pas dire que ce n’est pas une valeur réellement ressentie », répond-il.
En quelques années de militantisme, il a vu quelque chose changer. Être fier d’être Québécois serait redevenu un geste assumé.
« Quand j’étais au secondaire, c’était un peu cringe de s’afficher indépendantiste », reconnaît-il. Aujourd’hui, lorsqu’il discute avec des élèves du secondaire qui passent au Club Pays, il dit entendre tout autre chose. « Ils me disent que c’est démocratisé. » Pour lui, ce basculement est encore fragile, mais il témoigne d’un changement réel dans la conscience populaire.
Autrement dit, la mise en scène produit des effets très concrets. S’il se donne en spectacle, il fait aussi advenir quelque chose.
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À ses yeux, publier un TikTok de Québec Core, partager une toune québécoise ou porter un t-shirt d’ici trouvé en friperie ne remplace pas l’engagement. C’est simplement la manière dont la cause s’exprime aujourd’hui.
Le néo-souverainisme ressemble davantage à une constellation. Le récit collectif circule entre créateurs, artistes et influenceurs, sans jamais parler d’une seule voix. Comme dans les sous-cultures, on n’entre pas d’abord par les idées. On entre par les goûts, les lieux, les vêtements, la musique, les signes de reconnaissance.
C’est peut-être ainsi qu’un projet politique recommence à exister : lorsqu’il cesse, pour un temps, de ressembler à de la politique traditionnelle.
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Selon lui, le rapport décomplexé de la génération Z à l’indépendance tient aussi à la distance qui la sépare du référendum de 1995. N’ayant connu ni la défaite ni le désenchantement de leurs parents, les jeunes peuvent réinvestir la question nationale à leur manière. « Ce n’est même pas une stratégie, c’est quelque chose qu’on fait naturellement », affirme-t-il.
On comprend que l’élan insufflé par les OUI Québec n’explique pas, à lui seul, cette résurgence. Il est surtout arrivé au bon moment. Trente ans après 1995, une génération pouvait considérer l’idée d’indépendance sans qu’elle ne soit teintée par le poids de l’échec.
J’appartiens justement à cette génération née entre les deux référendums. Mes parents en ont connu l’espoir et la défaite. Moi, je suis arrivé dans ce qui restait.
J’ai grandi dans un Québec qui ne doutait plus de son existence, mais qui ne savait plus quoi faire de son désir de pays. Nous étions fiers de nos artistes, des Saint-Jean sur les Plaines, du Printemps érable, de cette conviction discrète d’habiter une exception en Amérique du Nord. Mais la souveraineté appartenait déjà à une autre époque. Elle n’était plus un horizon, mais un héritage.
Ce legs avait quelque chose de solennel. On pouvait y adhérer ou le rejeter, mais rarement le porter avec légèreté. Il parlait davantage de la mémoire de nos aïeux que de notre propre avenir.
C’est peut-être ce qui me frappe le plus aujourd’hui. Cette génération ne semble plus recevoir l’indépendance comme un traumatisme, mais comme une matière première. Elle la découpe, la détourne, la remixe. Non pour en diminuer la portée, mais peut-être pour la rendre habitable.
Là où le souverainisme d’hier demandait d’abord d’adhérer à un projet politique en opposition au voisin, celui-ci propose d’abord une culture commune. Le pays n’y apparaît plus seulement comme une destination existentielle. Il devient un langage, une esthétique, une façon de se reconnaître.
La néo-souveraineté ne distribue plus de tracts. Elle fabrique une ambiance. Des festivals, des lancements, des t-shirts, des listes de lecture. Il s’agit moins de convaincre que de donner envie. Le vote viendra après.
« L’indifférence, c’est notre pire ennemi », avance Alex Valiquette.
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Sur Instagram, je tombe sur un jeune homme portant un minuscule t-shirt « Libre comme mon Québec ». La légende : « Aller au Club Pays pour cop le crop top le plus slay. »
J’ai grandi dans une famille où dire le mot hot valait une remontrance parce qu’il était en anglais.
Autre scène du même ordre. Devant 12 000 personnes réunies lors de la dernière Saint-Jean, la présidente des OUI Québec, Camille Goyette-Gingras, lance au micro : « On est le fucking double de l’année passée. » Je l’ai rencontrée. Elle est éloquente, réfléchie. Le fucking n’est pas un accident. Il dessine son public.
Alex Valiquette n’y voit aucune contradiction. Selon lui, sa génération entretient avec le français un rapport moins anxieux que celle de ses parents. Elle n’a pas connu les mêmes batailles linguistiques et refuse que le moindre anglicisme devienne un procès en identité. « On est moins dans cette paranoïa-là », résume-t-il.
Il ajoute qu’il fallait rompre avec une certaine rigidité du mouvement souverainiste. Entre Speak White et TikTok, dit-il en riant, le monde a changé. Les jeunes ne parlent plus tout à fait la même langue, ne consomment plus la même culture et ne construisent plus leur identité de la même manière. À ses yeux, vouloir leur imposer les codes d’hier revient souvent à les repousser.
Il cite Dead Obies ou Kinji00. Des artistes certes critiqués pour leur usage du franglais, « mais ils ont aussi été parmi les premiers à rejoindre une génération qui n’écoutait presque plus de musique québécoise. À un moment donné, il faut accepter que les jeunes parlent différemment », souligne-t-il.
C’est peut-être là son paradoxe. Pour parler d’un pays, sa génération emprunte le langage d’un monde sans frontières. Certains y verront une contradiction. La génération Z n’y voit même pas un problème.
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Le néo-souverainisme rejoint-il toutefois les jeunes des régions, des classes populaires ou des communautés culturelles ? Ou parle-t-il surtout à une jeunesse urbaine, blanche et diplômée ?
La question se pose.
N’empêche, il y a longtemps que le Québec n’avait pas paru aussi désirable à ses propres enfants. Reste maintenant à voir ce que cet élan saura construire. Car les nations vieillissent lorsqu’elles cessent d’être désirées.
Pour Alex Valiquette, cette réappropriation culturelle n’est qu’un commencement. « Il reste beaucoup de travail à faire pour engager concrètement les jeunes dans la réflexion politique », reconnaît-il, à l’aube d’une campagne électorale dont il se dit lui-même orphelin.
Le souverainisme a peut-être rajeuni plus vite que les partis qui prétendent le porter. Pour l’instant, le fit check précède encore le manifeste.
Alain Lavigne arrive, par un autre chemin, à une conclusion semblable. La jeunesse ne porte plus un programme politique, elle ouvre une porte. Dans un monde où tout semble se décider ailleurs, le pays redevient une échelle d’action imaginable.
Gaston Miron a peut-être laissé place à Cocotte. Ce n’est plus la même langue. Ce n’est pas forcément un autre désir.
Peut-on construire un pays avec des tote bags ? J’en doute.
Mais peut-on construire un pays si personne n’a envie d’en porter les couleurs ?