The Shards

La nostalgie ambivalente de « The Shards »

Bret Easton Ellis et Ryan Murphy se souviennent (à leur manière).

6 août 2026
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L’auteur américain Bret Easton Ellis est principalement connu pour son roman à scandale American Psycho et son balado incendiaire grâce auquel son nom circule de manière périodique dans les grands titres du web.

Dire qu’il aime la confrontation serait un euphémisme. Ellis aime aussi se mettre en scène, ce qu’il a réussi à merveille en 2023 avec son roman The Shards. Œuvre hybride, à mi-chemin entre l’autofiction et l’horreur, il y évoque sa jeunesse privilégiée, la double vie que menaient les hommes homosexuels dans le placard et la difficulté qu’éprouvent certaines personnes à prendre quoi que ce soit au sérieux, à part eux-mêmes. C’est délicieux, et de loin son meilleur roman.

Les œuvres d’Ellis ayant été adaptées au grand écran à quatre reprises, la nouvelle d’une adaptation de The Shards moins de trois mois après la publication du roman n’a surpris personne. Au départ, on prévoyait la totale : un scénario signé par Ellis lui-même, une réalisation de Luca Guadagnino et une diffusion sur les ondes de HBO. Sans surprise, tout ce beau monde s’est chicané et le projet n’a jamais vu le jour pour cause de « différences créatives ».

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Finalement, c’est Ryan Murphy (Glee, American Horror Story, Monster) qui a repris la balle au bond. L’adaptation télévisuelle de The Shards nous a été livrée mercredi soir sur la plateforme Hulu (Disney+ au Canada). À défaut d’être aussi transcendante que son matériel d’origine, la connexion Ellis/Murphy fait beaucoup de sens. En fait, les deux créateurs étaient faits pour travailler ensemble.

La mise en scène du passé

The Shards raconte l’histoire d’un jeune Bret Easton Ellis (Igby Rigney) fermement dans le placard, qui s’apprête à terminer son ultime année de secondaire, en 1981. Ce qui s’annonçait le couronnement de la royauté scolaire qu’il croyait incarner avec sa blonde, Debbie (Hayes Warner), et ses amis Thom (Graham Campbell) et Susan (Kaia Gerber), vire au cauchemar avec l’arrivée incongrue d’un nouvel élève (Homer Gere), qui coïncide avec le début des activités d’un tueur en série sévissant dans la région.

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L’un des aspects du roman de Bret Easton Ellis que la série rend merveilleusement bien, c’est cette manière de situer les événements dans le souvenir des années 1980, et non dans les années 1980 à proprement parler. On ne perd jamais de vue que c’est Ellis qui raconte ses souvenirs et la série souligne ce détail à travers une présentation visuelle à la temporalité floue. Tout le monde est beau et bien habillé, mais les marqueurs d’époque ne sont pas clairs du tout, que ce soit à travers le style ou la réalisation. On navigue dans une sorte de rêve éveillé vaporeux.

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Ce détail aurait dû me gosser, mais ça fonctionne pour The Shards parce que la mise en scène de Murphy cherche avant tout à semer le doute quant à la crédibilité du narrateur. C’est, en quelque sorte, l’objet principal du récit.

Un autre aspect réussi de la série (du moins, dans les deux premiers épisodes), c’est cette relation de nature ambigüe qui prend forme entre Bret et le nouvel élève, Robert Mallory. Il règne entre eux une tension basée sur l’incapacité du narrateur à déterminer si Robert est un tueur en série ou, tout simplement, un homosexuel réprimé comme lui. Non seulement Ryan Murphy réussit à transposer ce non-dit à l’écran, cette logique du soupçon en vient à contaminer plusieurs personnages de la série comme un virus. Tout le monde est plus sur les nerfs qu’ils ne le prétendent.

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Aux limites du réel

Dans The Shards, la réalisation de Murphy est adéquate, pertinente, mais elle manque parfois de mordant. Souvent, la tension narrative est sacrifiée sur l’autel de l’uniformité.

Par exemple, une scène où Bret suit Robert en voiture vers un centre d’achat se déroule dans le trafic de Los Angeles. Elle respecte l’atmosphère de la série, mais dilue la tension sexuelle qui anime les deux personnages. Lorsqu’ils interagissent, Bret et Robert semblent souvent seuls au monde. Une route plus isolée ou un différent moment de la journée aurait mieux contribué à transmettre cette impression. C’est ce genre de détails en apparence anodins qui gâchent l’image qu’un lecteur aurait pu se faire d’une scène.

L’interprète du personnage de Matt Kellner, Owen Painter, manque aussi de mordant. Il n’a pas l’aura de jeune surfeur drogué que dégage son pendant romanesque. C’est le contraste entre l’homosexualité de plus en plus assumée de Bret et le déni narcotique de Matt qui font la force de leurs rencontres et à l’écran, le tout se passe en mode accéléré. Ce n’est de la faute à personne — le temps d’écran est limité et Matt n’est pas un personnage crucial au récit — mais ça plombe quand même la magie, ne serait-ce qu’un peu.

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Outre ces points un tantinet négatifs, difficile de ne pas être charmé. Parfois, Ryan Murphy parvient même à bonifier le roman, par exemple avec les actrices choisies pour incarner Debbie et Susan. Bret est marginalement amoureux de Susan, alors qu’il tolère à peine Debbie, censée être sa blonde, pour des raisons floues. C’est la différence radicale entre les jeux de Kaia Gerber et Hayes Warner qui clarifie les intentions du protagoniste. Le personnage de Terry (Wes Bentley), soit le père de Debbie, est également une superbe incarnation d’un typique exécutif hollywoodien dans le placard.

On aura droit aux deux prochains épisodes de The Shards la semaine prochaine. Ensuite, ils paraîtront au rythme d’un par semaine jusqu’à la finale, prévue pour le 2 septembre. Si vous ne planifiez pas lire les 608 pages du roman (même si je vous le conseille vraiment), la série en transmet l’essentiel. C’est peut-être aussi la meilleure raison de vous abonner (ou de garder votre abonnement) à Disney+.

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