Nooran Rezayi, un an plus tard
Photo : Jean Bourbeau, URBANIA

L’après Nooran

Un an après sa mort, que sait-on vraiment?

22 septembre 2026
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Longueuil, devant le poste de police. Le bal médiatique se met en place. Les trépieds s’ouvrent, les journalistes répètent leur direct. À quelques mètres de là, la famille ouvre une boîte de carton et en sort des t-shirts. Sur chacun, le même visage.

Il y a un an, en plein après-midi, Nooran Rezayi tombait sous les balles policières. Il avait 15 ans.

L’intervention a duré neuf secondes. Neuf secondes, c’est presque rien. Ce jour-là, elles ont suffi pour qu’une vie s’arrête et pour que s’enclenche tout ce qui allait suivre.

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Car il arrive qu’un aussi bref instant produise des mois d’enquête, des dizaines d’articles, des milliers de commentaires. Des accusations, des menaces, des poursuites, des manifestations. Des versions qui s’affrontent. Un paradoxe désormais familier à l’ère des réseaux sociaux. Plus les images, les témoignages et les explications s’accumulent, plus les faits eux-mêmes semblent parfois se dérober.

On pourrait pourtant croire que ces neuf secondes sont reconstituables. Des caméras de sonnettes sont devenues des pièces à conviction. Des group chats, des preuves. Des voisins et des adolescents ont parlé aux enquêteurs. Des policiers ont enquêté sur d’autres policiers. Il existe des images, des récits, des rapports, des heures d’entrevues pour comprendre quelques secondes.

Et pourtant. Un an plus tard, les réponses demeurent largement inaccessibles au public. Surtout à celui pour qui elles comptent le plus, la famille de Nooran.

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L’affaire a fait assez de bruit pour devenir bien plus qu’un simple fait divers. Dès les premiers jours, elle a absorbé plusieurs des inquiétudes du moment. Le profilage racial, la violence policière, les réseaux sociaux, les jeunes issus de l’immigration, la délinquance juvénile, le vivre-ensemble dans les banlieues.

Puis, l’année a passé. D’autres histoires ont occupé l’espace public, d’autres controverses ont éclaté. À Montréal-Nord, des dreadlocks conservés par des policiers comme trophées ont provoqué un scandale. Plus récemment, les caméras corporelles sont revenues au centre du débat, et le conseil municipal de Montréal vient tout juste d’adopter un règlement visant à interdire les insultes envers les policiers.

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Des histoires différentes, à des moments différents, mais qui semblent le prolongement d’une même conversation. La police. Les jeunes des quartiers. La peur que les uns inspirent aux autres.

Un an plus tard, la mort de Nooran n’est donc pas restée figée dans les neuf secondes où elle s’est produite. Tout ce qui est arrivé depuis est venu, d’une manière ou d’une autre, modifier la lumière sous laquelle on les regarde.

Devant ce genre de drame, je suis souvent frappé par l’impudeur des médias. Ce n’est pas de la malveillance. Plutôt cette indiscrétion presque mécanique qu’exige le métier, et tout le théâtre qui vient avec. Les caméras, les micros, les demandes d’entrevue, les questions répétées à des gens qui viennent parfois de vivre le pire jour de leur vie. Les journalistes font leur travail. Je fais le mien.

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C’est une position étrange. Nous arrivons après les faits pour en éclairer les angles morts, s’efforcer de comprendre ce qui s’est passé, raconter ce qui avance et ce qui ne bouge pas. Mais, à force d’être là, notre présence finit elle aussi par faire partie du paysage. Une petite industrie du récit se déploie autour du malheur.

Ce soir, les médias semblent avoir appris la prudence. On garde ses distances. Il y a la famille de Nooran, ses avocats, des militants contre les violences policières, quelques keffiehs autour du cou. Et puis, il y a ses amis.

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Ce sont eux les plus nombreux. Ils arrivent par grappes, se reconnaissent, se rejoignent, jusqu’à former un bloc compact devant le poste. Tout de noir vêtus. Capuches relevées, visages recouverts. Sur les masques, au Sharpie, on peut lire LLN pour Long Live Nooran. Forever 15. Justice pour Nooran.

Son visage, lui, n’a pas vieilli. Sur les t-shirts, les pancartes et les publications, c’est toujours celui d’un garçon de 15 ans, AirPods aux oreilles. Une photo ordinaire d’un adolescent ordinaire, d’origine afghane, devenue en un an un symbole brandi pour dénoncer les bavures policières.

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Le rappeur montréalais Raccoon prend le micro en premier. Derrière lui, les jeunes se serrent les uns contre les autres. La scène a quelque chose d’un clip. Les vêtements, les visages fermés, le nombre. Ensemble, ils ont préparé un texte. Raccoon le lit devant la foule.

« Vous voulez protéger le quartier de nous. Mais qui nous protège, nous, dans le quartier ? »

Derrière lui, personne ne bouge. Une manière de montrer qu’ils sont encore là, ensemble, devant un système dont ils disent ne plus attendre grand-chose.

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Puis, la cousine de Nooran prend le micro. Suivie de sa sœur. Et quelque chose change. Quelques mots seulement. La voix casse. Une phrase repart, puis s’arrête.

« Il avait des années à vivre. »

Les journalistes savent bien faire ça. Regarder. Prendre des notes. Cadrer. Enregistrer. Vérifier que le son entre bien. Le métier fournit toute une série de gestes derrière lesquels se tenir quand la douleur des autres devient trop proche. Une distance professionnelle, une manière de rester insensible pendant que les autres s’effondrent. C’est une protection assez efficace. Jusqu’à ce que la carapace craque. Ce soir-là, dans chaque silence, il reste un son qu’aucun micro n’a besoin d’amplifier. Celui d’une famille qui pleure son fils.

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La marche commence. Deux kilomètres séparent le poste de police de l’endroit où Nooran a reçu deux balles d’un policier dont le nom n’a pas été rendu public et qui aurait ensuite reçu des menaces de mort. Sur Snapchat, un montant aurait circulé pour sa tête. Deux bags (2 000 $) indiquait le message.

Dans son texte, Raccoon cite Fredy Villanueva. Le rapprochement vient facilement, mais les deux histoires appartiennent à des imaginaires différents. Montréal-Nord d’un côté, la Rive-Sud de l’autre. Je lui demande alors ce qui, selon lui, rapproche les deux drames.

« Ce qui relie les deux, c’est simple, ce sont deux jeunes issus de familles immigrantes. Peu importe où tu te trouves, Montréal-Nord ou la banlieue, quand tu n’es pas Blanc, tu es traité différemment. »

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La foule avance à bon pas, éclairée par l’escorte policière. Les jeunes ne veulent pas parler aux journalistes. Ils nous regardent avec la même méfiance qu’ils semblent réserver à plusieurs des institutions mêlées à cette histoire.

Quelques-uns acceptent néanmoins de dire quelques mots, à voix basse.

« C’est pire que jamais depuis. »

« Tous des chiens. Des racistes. »

Un autre parle d’être « traqué par les opps. C’est daily, à c’t’heure. »

Un seul me dit simplement : « Ça aurait pu être moi. »

Ce jour-là, ajoute-t-il, c’est tombé sur Nooran.

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Le cortège débouche sous les cris devant une maison cossue. Dans l’entrée, deux Tesla sont stationnées. Puis, le ton change. La colère devient recueillement. On allume des lampions. Un aîné de la famille récite une prière musulmane. Les conversations diminuent. Jusqu’au cri du cœur de la mère, où se mêlent tristesse et révolte.

À la sortie de la rue, des véhicules banalisés stationnés à distance. Des pick-up remplis d’agents, lumières éteintes, prêts à intervenir si quelque chose dérape.

En repartant, je croise un jeune sur le chemin du retour.

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Il fréquentait la même école que Nooran : « AL », pour André-Laurendeau. Ils avaient des amis en commun. Depuis sa mort, me dit-il, quelque chose s’est pourri.

« La peur de nous, c’est les magasins qui appellent les flics dès qu’on rentre à trois-quatre. Les voisins font pareil si on traîne trop. L’école aussi. On est vus partout comme dangereux. »

Le peu de confiance qui restait, dit-il, est parti ce jour-là. Il raconte cela tranquillement. Comme on décrit une nouvelle règle à laquelle il faut désormais se plier.

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Je repense aux jeunes devant le poste. Les coupes de cheveux. Les poignées de main. Les sacs à dos. Les souliers. Les cagoules. Le lexique. Les codes. Des origines différentes, mais une même culture adolescente, largement illisible pour les adultes. Les policiers compris.

On regarde. On interprète. On se trompe parfois. Et entre ce qu’on voit et ce qu’on croit voir, la peur fait le reste.

Parallèlement à l’affaire Nooran s’est installé le récit d’une violence adolescente qui se déplacerait, de jeunes de plus en plus jeunes, d’une hostilité croissante envers les policiers, de phénomènes autrefois associés à certains quartiers montréalais qui gagneraient désormais les couronnes.

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Les chiffres avancés par le SPAL donnent du poids à cette inquiétude. Sur son territoire, les infractions violentes impliquant des mineurs auraient augmenté de 42 % entre 2021 et 2025, et celles impliquant une arme de 64 %. Près d’un crime violent sur cinq implique désormais un jeune de 12 à 17 ans.

Reste à savoir exactement ce qu’ils racontent. Car ces données viennent de la police elle-même, une institution qui documente le phénomène tout en étant au cœur du débat sur la manière dont cette menace est perçue et sur la réponse qu’on lui apporte. La boucle devient difficile à démêler.

« On a retrouvé une arme », rappelez-vous.

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En 1993, l’artiste américain David Hammons présente In the Hood. L’œuvre tient à presque rien. La capuche découpée d’un hoodie noir, accrochée seule au mur. Il n’y a personne dedans. Et pourtant, quelqu’un apparaît. Un jeune homme racisé, peut-être. Ou plutôt l’idée que l’on s’en fait. La rue et sa culture. La menace. Tout ce qu’un regard peut déposer sur un simple morceau de tissu.

Il y avait peut-être deux cents personnes ce soir-là. Peut-être davantage. On pourrait les compter. Mais qu’est-ce que cela changerait ?

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Au fil des mois, le silence demeure. Mais la mort d’un adolescent finit toujours par éclairer quelque chose de plus vaste que sa propre histoire. C’est peut-être cela qu’il faut regarder, un an plus tard. Pas seulement ce qui est arrivé à Nooran Rezayi, mais tout ce que sa mort a fait remonter à la surface, nos peurs, nos réflexes, nos préjugés. Tout ce qu’une société révèle d’elle-même lorsqu’elle cherche à expliquer la mort d’un garçon.

Les institutions enquêtent encore. Les procédures se poursuivent. Des éléments essentiels restent disputés. Pourtant, presque tout le monde semble déjà avoir sa réponse à cette question inconfortable :

Si les adolescents réunis cet après-midi-là avaient été blancs, ces neuf secondes auraient-elles été les mêmes ?

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