Entrevue P’tit Belliveau
Photo : Benoît Lelièvre/URBANIA

L’autre P’tit Belliveau

Conversation un brin tendue avec Jonah Guimond.

20 octobre 2026
Publicité

Environ trente secondes après avoir accepté de rencontrer P’tit Belliveau, je me suis dit : « Ah fuck, mais pourquoi est-ce que j’ai dit oui à ça ? »

C’est pas que je l’aime pas, P’tit Belliveau. Si c’était le cas, ç’aurait été plus facile de dire non et de passer à un autre appel. Ma relation avec son rock indie éclectique et fantaisiste est similaire à celle que j’entretiens avec les aubergines. Je ne rouspète pas quand on m’en sert, mais je n’en cuisine jamais moi-même. Je suppose que c’est pour ça que j’ai dit oui. Parce qu’on me l’a offert. Sauf que là, c’était à moi de cuisiner.

Au départ, j’avais prévu l’antagoniser un peu. Rien de méchant, là. J’avais juste envie de le forcer à s’éloigner de son personnage de marginal bienheureux. D’évaluer la distance entre P’tit Belliveau et Jonah Richard Guimond. Parce que je me suis toujours demandé : est-ce qu’on le célèbre parce qu’il est un petit Acadien inoffensif ou parce qu’il fait de la bonne musique ? À moins que ce ne soit un peu des deux ?

En plus, j’suis allé à la p’tite école avec un Jeffrey et un Jasmin Guimond. Un Jonah Guimond semblait un défi taillé sur mesure pour moi.

Publicité

Quand j’arrive à notre lieu de rencontre, P’tit Belliveau est attablé, les pieds sur sa valise. Tout de noir vêtu, il semble de mauvais poil sans que j’ai eu le besoin ni même le temps de l’antagoniser, ne serait-ce qu’un peu. En quelques minutes, j’ai eu la réponse à mes questions et notre conversation a été on ne peut plus intéressante.

La vérité à propos de P’tit Belliveau

« Y a pas de distance entre P’tit Belliveau et Jonah Guimond. On est la même personne. C’est pas un personnage, c’est l’expression de qui je suis », affirme l’auteur-compositeur-interprète.

À l’aube de la parution de son quatrième album, c’est difficile de dire s’il en est satisfait ou non. La facture musicale est familière, et ses guitares marécageuses en rendront plus d’un nostalgique. Quand je lui fais remarquer cette influence du rock alternatif des années 1990, le musicien s’empresse de nuancer. « Y a jamais eu d’intention claire en amont de ce projet-là. C’est pas des choix que j’ai faits. C’est arrivé naturellement. J’écoute pas beaucoup de musique, alors je suppose que, naturellement, je me suis tourné vers les sonorités de ma jeunesse. »

Publicité

Ce processus créatif intuitif est au cœur du projet musical qui a rendu Jonah Guimond célèbre au début de la pandémie, notamment avec ce doux délire qu’était la chanson Income Tax. Il m’explique que la création musicale fait partie de son quotidien et qu’écrire un album de P’tit Belliveau est d’abord et avant tout un exercice de tri. Il affirme avoir sur son ordinateur tout un arsenal de chansons qui ne cadrent pas avec le projet P’tit Belliveau.

« Pour moi, jouer de la musique, c’est comme fumer la cigarette pour quelqu’un d’autre. C’est un besoin. J’en ai joué pendant des années avant que les gens n’y portent attention. J’avais déjà produit trois EP avant le succès d’Income Tax. Même si les gens se tannent et arrêtent d’aimer ma musique, je suis convaincu que je vais continuer quand même », confie-t-il.

Cette passion qui l’anime, elle est plus grande que n’importe quel cadre professionnel. « P’tit Belliveau, c’est une petite, petite, petite slice de ce que je produis. Produire de la musique, je fais ça pour le fun. Ma blonde se couche tôt, et moi, je me couche tard. Quand elle se couche, j’vais dans mon studio faire de la musique pendant des heures et je fais ça tous les jours ou presque », continue Belliveau.

Guimond ne considère peut-être pas P’tit Belliveau comme un personnage, mais c’est le visage qu’il choisit de présenter au monde. Un visage qu’il a également choisi de ne pas me présenter aujourd’hui. Même s’il affirme ne jamais s’égarer dans de grandes réflexions professionnelles, ses doutes et appréhensions sont palpables : « J’aurais aimé ça que mon album soit plus joyeux et positif, mais j’ai saisi ce qu’il y avait au moment que je le composais. J’arrive jamais en studio avec une idée claire de ce que je veux faire. Ça se bâtit in real time, mes affaires. »

Publicité

Petit précis de marginalité artistique

Au Québec, on a toujours eu nos musiciens marginaux, mais on a tendance à n’en aimer qu’un seul à la fois. Les personnages, les alter ego et la provocation ont toujours fait jaser, mais pas toujours d’une manière positive.

Pour les Lucien Francoeur et Jean Leloup de ce monde, qui ont toujours eu le droit de faire pas mal ce qu’ils voulaient, on a des Safia Nolin et des Hubert Lenoir qui ont essuyé une pluie de critiques parce qu’ils étaient différents, mais pas de la bonne manière. P’tit Belliveau s’inscrit dans cette lignée d’artistes qui ne ressemblent pas physiquement ni musicalement à l’idée qu’on se fait d’un artiste grand public au Québec, une nuance dont il est conscient.

« Au Québec, on sépare essentiellement les artistes en deux clans. Les comiques et les artistes sérieux, qui portent des turtle necks et qui prennent des photos d’eux en noir et blanc. J’aime penser que j’ai trouvé ma place icitte parce que je suis ni l’un ni l’autre. Je peux être sérieux, pis déconner aussi. Parfois dans la même chanson », affirme-t-il.

Publicité

P’tit Belliveau n’est pas seul dans son créneau. Les Trois Accords sont un groupe humoristique qu’on peut comprendre et ressentir à plusieurs degrés (chanter Loin d’ici quand on s’ennuie réellement de quelqu’un, c’est différent. Parlez-en à Safia Nolin), mais le génie de P’tit Belliveau repose dans l’intransigeance de son imaginaire. Sa folie existe sur disque, sur les réseaux sociaux et probablement partout ailleurs. C’est à vous d’embarquer ou non.

C’est une proposition radicale comme on en manque au Québec.

Le Jonah du futur qui n’existe point encore

À mi-chemin dans notre conversation, je m’arrête pour faire remarquer à P’tit Belliveau qu’il semble tendu dans sa manière de me répondre. « T’as comme un fuck you edge que j’avais pas anticipé. Ça te vient d’où, ça ? L’as-tu toujours eu ? »

Publicité

Guimond est visiblement pris au dépourvu. Il m’assure avoir l’air plus dur qu’il ne l’est et l’atmosphère s’adoucit. « Ce que j’aime faire dans ma musique, c’est peindre des images », ajoute-t-il au sujet du ton plus sérieux de ce nouvel album éponyme. « Dans l’avant-dernière chanson, Mi-temps de juillet, je chante des images de l’été autour de moi. J’ai pas de visées politiques avec ma musique. Je ne veux pas changer le monde. »

En effet, P’tit Belliveau est d’une nature assez pragmatique. En 2024, il avait vanté à mon ami et ancien collègue Clément Hamelin les mérites de Spotify comme outil d’accessibilité à la musique d’un artiste dans sa situation, soit loin des grands centres et avec des moyens financiers limités. Lorsque je lui demande si ses sentiments sont toujours les mêmes en 2026, il se montre plus nuancé.

« C’est pas que j’aime Spotify. Leur président est terrible et ils paient pas leur monde. Mais la Pandora’s Box a été ouverte avec Napster et elle ne se refermera pas. La valeur de la musique a pris une drop, mais quelqu’un comme moi aurait pas pu être entendu par autant de monde de la manière dont ça fonctionnait avant. Je travaille avec les outils que j’ai, pis je me plains pas. Faut avancer dans la vie », confie Guimond.

Publicité

Après presque une heure passée à discuter ensemble sous un ciel grisâtre du centre-ville de Montréal, j’ai l’impression de mieux saisir la distance entre P’tit Belliveau et Jonah Guimond. Elle n’est effectivement pas si grande que ça, mais elle existe bel et bien, ne serait-ce que dans ces fameux fichiers tenus muets qui existent dans son ordinateur. Seront-ils un jour dévoilés dans un hypothétique deuxième acte de la carrière de Jonah ?

« Je suis pas le type de personne à me projeter dans le futur de même. C’est possible. N’importe quoi est possible. Cette question-là est pour un Jonah du futur qui n’existe point encore. »

La différence entre P’tit Belliveau et Jonah Guimond est simple : P’tit Belliveau est la personne qu’il devient lorsqu’il est en position de peindre ces images dont il parle. De construire les joyeux délires de son univers créatif, que ce soit seul dans son studio ou avec vous, sur scène. C’est quand il fait de la moussaka avec ses aubergines. S’il est un peu tendu aujourd’hui, c’est parce que c’est pas du tout ça qui est au programme.

Publicité

Ça ne lui pèse pas de donner un show. C’est plutôt le contraire, et c’est ça qui est intéressant. « Le succès, pour moi, c’est d’être bien. J’ai pas besoin d’une vie fancy. Juste qu’on me laisse être moi-même et faire mes affaires. »

Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité