.jpg.webp)
« La pression est un privilège. »
Griffonnée sur un post-it, cette phrase est restée collée à l’écran d’ordinateur de Me Bruce W. Johnston tout au long du procès civil opposant les Courageuses à Gilbert Rozon. Un rappel de ce que représentait la défense de ces femmes pour lui : une responsabilité immense, et un honneur tout aussi grand.
Une semaine après la tombée du verdict qui a condamné le fondateur de Juste pour rire à verser un total de 880 000 $ à huit des neuf demanderesses qui l’accusaient d’agression sexuelle, l’avocat revient sur l’un des dossiers les plus importants de sa carrière, au terme d’une saga judiciaire ultramédiatisée.
Pour Me Johnston, l’histoire ne commence pas dans une salle d’audience. Elle remonte bien plus loin, dans des couloirs d’école.
« J’ai vécu de l’intimidation quand j’étais à l’école secondaire et ça m’a beaucoup affecté. Après, j’ai réalisé que j’avais une allergie aux bullies. De les confronter, ça m’anime beaucoup », confie l’avocat, assis au comptoir du café Paquebot, à deux pas du palais de justice de Montréal. « Puis, d’être capable de le faire pour d’autres, c’est très, très, très gratifiant pour moi. »
C’est donc ce qui l’a mené à devenir avocat, et, accessoirement, à faire du karaté pendant 30 ans. Depuis, le père de famille né sur une base militaire en Allemagne est motivé par une soif de justice sociale et le désir de voir le Québec devenir « une société plus égalitaire, où les gens s’occupent les uns des autres ».
Le procès civil contre Rozon allait en ce sens. « Le genre de société dans laquelle je veux vivre, c’est une société où une ordure pareille va être dénoncée publiquement par une institution de l’État », laisse-t-il tomber.
Pour Johnston, la victoire des Courageuses envoie un message clair : « même les puissants ont des comptes à rendre ».
« J’ai toujours voulu faire exactement ça », souligne l’avocat aux airs de justicier social, qui, tout comme ses collègues, mène beaucoup de mandats pro bono (gratuitement). Le dossier des Courageuses ne l’était pas à proprement parler, mais presque. Le cabinet fonctionnait au pourcentage, explique-t-il, tout en sachant que ce pourcentage représenterait « une fraction infime » de la valeur de son temps.
Un choix qui ne relève pas du hasard.
Les débuts de sa carrière dans un grand cabinet l’ont rapidement convaincu de ce qui comptait vraiment pour lui. « Il y avait des dossiers où je réalisais que le fruit de mes meilleurs efforts, c’était que le bad guy gagne. » Aujourd’hui, il éprouve beaucoup de fierté à ce que son travail serve plutôt à quelque chose qu’il considère utile.
Pour cette raison, il croit faire partie des plus chanceux des avocats.
C’est en 2017 que Johnston et ses collègues commencent à s’impliquer dans la cause des Courageuses. Celles-ci déposent une demande d’autorisation d’action collective au nom des victimes de Gilbert Rozon qui leur sera accordée en 2018, avant que Rozon ne décide d’amener l’affaire en appel. En 2020, l’autorisation est infirmée, ce qui mène les Courageuses à déposer une demande à la Cour suprême du Canada, qui, elle, est refusée.
Après l’échec de la tentative d’action collective, « on avait tous, dans l’équipe, le sens d’une soif de justice qui était inassouvie avec le fait que Rozon n’ait pas de compte à rendre », raconte Me Johnston.
Malgré ce revers, il n’allait pas lâcher les Courageuses ; il leur en avait fait la promesse.
Aux côtés d’avocates qu’il qualifie d’extrêmement « brillantes » et « douées » – Anne-Julie Asselin, Jessica Lelièvre et Marie-Laure Dufour –, Johnston a défendu les Courageuses au civil.
Et il le dit sans détour : à aucun moment il n’a douté qu’elles obtiendraient gain de cause.
Parmi les moments marquants du procès, Johnston évoque le contre-interrogatoire de Gilbert Rozon.
« J’ai beaucoup d’expérience en procès, sans fausse modestie, et [Rozon] était très dur à contre-interroger, parce que c’est un menteur d’une ligue complètement à part », raconte-t-il.
Il décrit l’exercice comme une chasse, comparant les mensonges de l’ex-magnat de l’humour à des lapins. « Tu cours après un lapin, et il y en a trois autres qui sortent », illustre Johnston.
Il lui a fallu suivre attentivement chacun des lapins, les mettre un à un dans un coin, sans jamais perdre de vue les autres.
« Quand on lit le jugement et que tous les lapins sont en cage, ça, c’est très satisfaisant », sourit Johnston, précisant qu’il n’a jamais interrogé un témoin « aussi peu crédible » de sa carrière.
Au-delà de l’aspect légal, son engagement dans le procès des Courageuses a été profondément humain.« J’ai développé une relation presque d’amitié, je dirais, avec mes clientes. Je voulais tellement gagner pour elles », souligne l’avocat.
Pour se préparer à leur défense, Johnston a lu – ou plutôt écouté – plusieurs livres qui traitent de trauma, dont le best-seller du New York Times intitulé The Body Keeps the Score, du psychiatre Bessel Van der Kolk.
« On n’est pas des intervenants sur le plan psychosocial, mais c’est tout comme, parce qu’on va les guider [les clientes] à travers ce processus-là. Il faut que ce soit réparateur, pas que ce soit une retraumatisation », souligne-t-il.
À cet effet, Annick Charette, une des Courageuses, avait décrit son procès au criminel contre Rozon – qui s’est soldé par l’acquittement de celui-ci en 2020 – comme « un deuxième viol », confiant s’y être sentie « salie et dégradée ».
Après le verdict au civil, elle est enfin sortie de la salle d’audience la tête haute. En conférence de presse, le 31 mars dernier, elle a affirmé que jamais plus elle ne la baisserait.
Au cœur de la démarche de Johnston, il y a une « lutte contre l’impunité », dit-il.
Pour lui, la victoire des Courageuses symbolise non seulement un pas en avant pour les victimes d’agressions sexuelles au Québec, mais aussi, plus largement, pour la démocratie et la confiance de la population envers les institutions.
Et c’est avec cette avancée que, perdue quelque part au palais de justice, une phrase griffonnée sur un post-it a fini par prendre tout son sens.
Cette fois-ci, le bully ne s’en est pas tiré.
.jpg.webp)
Si les avortements sont désormais couverts en clinique privée au Québec, si les personnes en situation d’itinérance à Montréal ont été exemptées du couvre-feu durant la pandémie, si les fumeurs et ex-fumeurs québécois ayant développé une maladie à cause de trois grands cigarettiers peuvent obtenir une indemnisation, c’est en grande partie grâce à Me Johnston et au cabinet qu’il a cofondé il y a plus de deux décennies, Trudel Johnston & Lespérance (TJL). Spécialisé en actions collectives, le bureau accepte seulement les causes « qui peuvent faire évoluer le Québec et le Canada vers une société plus juste ».
.jpg.webp)
.jpg.webp)
.png.webp)
.png.webp)