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Le pont Jacques-Cartier n’est pas droit. Il présente plutôt cette courbe caractéristique du côté de la ville, celle-là même qui fait dévier la chaussée vers le nord juste avant d’atterrir sur l’avenue De Lorimier. Ce virage s’est imprimé dans la mémoire musculaire des automobilistes de la Rive-Sud qui le franchissent depuis près d’un siècle.
La raison de ce tracé particulier se situe au 1600 de l’avenue De Lorimier : l’imposante usine de briques du bâtiment Familex. Comme c’est le cas pour la majorité des structures se trouvant sous les fondations du pont, elle est demeurée largement méconnue jusqu’à ce qu’elle fasse les manchettes dans la nuit du 20 janvier dernier après qu’un incendie ait ravagé l’édifice vacant. Le sinistre a forcé la fermeture du pont et mobilisé plus de 120 pompiers.
Au matin, l’un des monuments industriels les plus discrètement emblématiques de Montréal venait de disparaître.
Afin de saisir l’ampleur de cette perte, il faut remonter plus d’un siècle en arrière, au moment où l’on retrouve un fabricant de savon canadien-français qui a su s’imposer dans le monde des affaires montréalais alors largement dominé par les anglophones, et un fils qui a refusé de laisser la ville s’emparer de ce que sa famille avait bâti.
Joseph Barsalou est né en 1822 et a bâti sa fortune à la dure. Il commence comme apprenti dans une maison de vente aux enchères montréalaise à la fin des années 1830 et fonde plus tard sa propre firme avant de s’aventurer du côté de la fabrication de caoutchouc, la meunerie et le secteur bancaire. Mais son entreprise la plus durable voit le jour en 1875 lorsqu’il lance J. Barsalou & Cie, une savonnerie qui transformerait les habitudes ménagères des familles québécoises.
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La famille Barsalou a mis en place une production mécanisée capable de fabriquer 6 000 livres de savon en seulement 90 minutes, une tâche qui aurait auparavant nécessité une semaine entière. Leur produit phare, le savon Tête de Cheval, est devenu l’un des plus connus de la province.
Une tête de cheval sculptée de 200 livres aurait d’ailleurs trôné au-dessus de l’entrée de l’usine comme emblème de la compagnie.
Lorsque Joseph Barsalou décède en 1897, ses fils Hector et Adolph-Érasme prennent la relève. En 1910, ils font affaire avec l’architecte Eugène Payette afin de concevoir l’usine qui siègerait au 1600 avenue De Lorimier pendant près d’un siècle.
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Au début des années 1920, plus de 6 000 voitures déambulaient déjà dans les rues de Montréal et la ville avait désespérément besoin d’un chemin pour traverser aisément vers la Rive-Sud. Le pont Victoria était réservé aux trains et l’hiver, les gens risquaient leur vie sur des ponts de glace ou faisaient la file pour embarquer sur un traversier. En 1924, les Commissaires du port de Montréal approuvent la construction de ce qui deviendrait le pont Jacques-Cartier.
Le projet nécessitait toutefois des expropriations : plus de 170 familles du quartier ouvrier de Sainte-Marie ont été contraintes d’abandonner leur foyer et leur commerce pour céder la place à la nouvelle structure. Vous devinerez toutefois que l’un d’entre eux a refusé de partir.
L’usine de savon d’Hector Barsalou se trouvait directement sur le tracé prévu du pont, qui débouchait initialement sur la rue Bordeaux. Les Commissaires du port ont fait une offre qu’Hector a refusée. Puis, ils en ont fait une seconde, également refusée. L’usine mécanisée produisait à une échelle sans précédent et les affaires allaient bon train ; Hector n’avait aucune intention de laisser de vulgaires bureaucrates détruire ce que sa famille avait mis des décennies à construire.
Et c’est là que l’importance des lois encadrant l’expropriation entre en jeu : dans les années 1920, les propriétaires bénéficiaient d’un important pouvoir de négociation, bien plus grand qu’aujourd’hui, face aux saisies foncières de l’État. Hector Barsalou pouvait simplement refuser, et la Ville ne pouvait le contraindre à partir. Les ingénieurs ont donc dû trouver une autre solution.
Leur solution : courber le pont, en faisant dévier le tracé vers le nord afin de contourner l’usine de Barsalou et rejoindre l’avenue De Lorimier plutôt que la rue Bordeaux.
Dès son inauguration en 1930, les Montréalais l’ont surnommé « le pont croche ».
Ce bras de fer aurait donné naissance à une expression locale : « têtu comme un Barsalou », ou « tête de roche de Barsalou ». S’il est impossible de savoir si cette expression a été largement utilisée, le sentiment qui l’habite, lui, est resté.
L’empire de savon des Barsalou est éventuellement arrivé à sa fin. En 1935, Procter & Gamble a racheté l’entreprise, transféré la production à Hamilton et conservé l’usine sur De Lorimier pour en faire un entrepôt. Les ménages québécois n’ont toutefois jamais cessé d’acheter du savon Tête de Cheval jusqu’en 1957.
Pendant ce temps, en 1943, Procter & Gamble a vendu l’usine à Familex, une entreprise basée à Montréal qui donnerait au bâtiment son identité la plus connue et le nom sous lequel il était connu avant d’être ravagé par les flammes.
Familex a été fondé en 1928 par Roméo Parent et son épouse Laurence Bissonnette. Parent est né à Saint-Elphège en 1897 et en 1922, il obtient son diplôme en pharmacie de l’Université de Montréal.
Alliant sa formation de pharmacien à son instinct d’homme d’affaires, Parent fera de Familex un nom connu dans tous les foyers du Québec.
L’entreprise a démarré dans la cuisine de la résidence familiale. Le fils du couple se souvient de sa mère qui préparait des pastilles au miel alors que son père s’affairait à produire de l’onguent à la moutarde, l’odeur imprégnant la maison pendant plusieurs jours. À partir de ce moment, les Parent ont bâti un empire de produits allant de produits pharmaceutiques et des essences alimentaires aux produits de nettoyage, en passant par les cosmétiques et les soins pour le bétail.
Familex se distinguait grâce à ses produits et son système de livraison : des centaines de représentants faisaient du porte-à-porte à travers le Québec et au-delà, leurs mallettes remplies de produits Familex qu’ils présentaient aux ménagères en ville et en campagne. Afin de recruter de nouveaux représentants, l’entreprise offrait des primes de référencement en plus de fournir un manuel de 128 pages (vendu cinquante cents) qui enseignait aux recrues comment faire la démonstration des produits et l’art de conclure une vente.
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La gamme de produits était variée : remèdes contre le rhume, huile de foie de morue, sel de céleri, poudre à pâte, poli à meubles et chasse-mouches pour les animaux de la ferme. Familex publiait également des livres de recettes mettant en vedette ses produits alimentaires, ainsi que des calendriers illustrés de dessins montrant ses vendeurs à l’œuvre. Les membres de la famille Parent apparaissaient également sur ces calendriers, leurs visages devenant indissociables de la marque.
Leur gamme de cosmétiques avait un caractère profondément personnel puisque Roméo nommait les produits de beauté en s’inspirant de ses enfants : Jacquello (pour Jacques et Catherine), Liette (Juliette), Martha Belle (Marthe) et Claire de Morimond (Claire, Maurice et Raymond). Les huiles essentielles utilisées pour les fabriquer provenaient de Grasse, dans le sud de la France – des ingrédients de haute qualité ayant valu bien des nuits blanches à Roméo qui se chargeait des commandes et surveillait la fluctuation des taux de change comme la bourse.
Vers la fin des années 1960, Familex a concentré ses efforts dans sa ligne de cosmétiques, espérant compétitionner avec Avon. La main-d’oeuvre était majoritairement composée de femmes, de l’usine au comptoir des ventes.
Au décès de Roméo en 1958, Laurence est devenue présidente de Familex et de Jito, un concurrent dont ils avaient fait l’acquisition dans les années 1930.
L’entreprise a été vendue à Pierre Valcourt en 1983. La famille Valcourt a ensuite cédé le bâtiment à Cosoltec en 2019 et en octobre 2020, la Société de développement Bertone en a fait l’acquisition. Elle avait pour projet d’intégrer la structure patrimoniale de l’usine dans un nouveau complexe résidentiel et commercial conçu par la firme Saucier + Perrotte Architectes. Il était prévu de rénover l’usine existante pour y aménager des unités résidentielles et des studios d’artistes, tout en annexant au bâtiment d’origine une tour d’une hauteur de 65 mètres comptant plus de 200 logements.
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Toutefois, depuis l’incendie ayant sévi en janvier dernier, l’avenir du bâtiment est désormais incertain.
L’usine Familex n’a jamais été officiellement désignée site patrimonial. L’inscription à demi effacée « Familex » sur la façade de briques demeurait pourtant visible pour quiconque savait où regarder et était autrefois bien en vue depuis le pont qui avait été forcé de se courber pour l’éviter.
Pourtant, il s’agissait d’un emblème montréalais. La courbe du pont Jacques-Cartier demeure un rappel de cette usine qui se dressait autrefois à ses pieds et dont il ne reste aujourd’hui que des cendres. La prochaine fois que vous accéderez à la ville par le pont Jacques-Cartier en suivant ce virage si familier, souvenez-vous que c’est l’obstination d’un savonnier qui vous fait faire un tel détour.
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