Marathon & libido
Photo : Jean Bourbeau, URBANIA

Le marathon vs la libido

Quand les kilomètres commencent à peser jusque dans la chambre à coucher.

8 octobre 2026
Publicité

« Faites du sport, c’est bon pour la santé. »

Difficile de contredire ce vieil adage. Le sport améliore la santé cardiovasculaire, entretient les muscles, agit sur l’humeur et peut faire du bien à l’image qu’on a de soi.

Par contre, quand on commence à le prendre très au sérieux, le sport peut aussi gruger ce qui l’entoure. La tranquillité d’esprit. Le sommeil. Le plaisir de manger. La vie sociale. Et, oui, même le désir.

Tout récemment, deux camarades de course en pleine préparation marathon m’ont confié la même chose : tous ces kilomètres commençaient à peser sur leur intimité. Disons simplement que l’appétit n’était plus le même. Je ne savais pas trop quoi leur répondre. Plutôt, je me suis dit qu’il y avait peut-être là quelque chose à creuser.

Ça m’a ramené, il y a quelques années, à la couverture d’une compétition de culturisme. Tout juste avant de monter sur scène, les corps spray tannés étaient impressionnants, mais leurs propriétaires avaient surtout l’air épuisés. Des semaines à manger trop peu, à s’entraîner toujours davantage, à compter chaque gramme avalé. J’ai vu une femme fondre en larmes devant une datte offerte par son entraîneur.

Publicité

Quand j’abordais la libido avec les participants, plusieurs me disaient qu’il valait mieux être en couple avec quelqu’un qui pratiquait le même sport. Au moins, l’autre comprenait pourquoi on préférait parfois dormir.

Mes amis coureurs ne passent évidemment pas leurs journées à rêver de confiseries. Mais après plusieurs semaines à accumuler les kilomètres, la fatigue finit par déborder de la course et s’installer ailleurs. Le corps économise là où il peut, et faire l’amour peut alors ressembler à une dernière série d’intervalles.

D’où la question : est-ce que courir peut finir par nuire à l’appétit sexuel ?

Sur les forums de course, je n’ai pas eu à chercher longtemps. Des dizaines d’hommes et de femmes racontent une libido en baisse à mesure que leur préparation avance. Sans surprise, l’angoisse les envahit. Mais plusieurs commentaires les rassurent. Attends la fin du calvaire, ça va revenir.

Ce ne sont que des témoignages. Mais le phénomène n’est pas qu’anecdotique, il intéresse depuis quelques années les chercheurs.

Publicité

D’après une étude publiée en 2019 dans le Journal of Sexual Medicine, les personnes qui pratiquent entre 30 et 60 minutes d’activité physique, deux à quatre fois par semaine, rapportent une vie sexuelle plus épanouie que les personnes sédentaires.

Jusque-là, bonne nouvelle. Sauf qu’un bloc marathon demande malheureusement un peu plus que trois sorties santé par semaine. Et on ne parle même pas des athlètes de triathlon ou d’ultra.

Voilà donc le paradoxe. L’exercice semble bénéfique pour la vie sexuelle, jusqu’au moment où la dose commence à changer la donne.

En 2022, des chercheurs de l’Université de Caroline du Nord ont comparé la libido de 1 080 coureurs d’endurance, dont 595 s’entraînaient pour un marathon. Ces derniers rapportaient un score libidinal environ 20 % plus faible que les autres coureurs.

À y regarder de plus près, le portrait se précise.

« Nos résultats montrent que l’entraînement d’endurance en vue d’un marathon est associé à une diminution de la libido. Mais les facteurs les plus déterminants semblent être le nombre d’années consacrées à l’entraînement et la proportion d’exercices à haute intensité. Plus les hommes s’entraînaient depuis longtemps et intensément, plus leur libido tendait à être faible. »

Publicité

Chez les athlètes d’endurance soumis à de gros volumes pendant de longues périodes, les études ont observé des taux de testostérone au repos plus faibles que chez des hommes du même âge moins entraînés. Cette hormone joue notamment un rôle de premier plan dans le désir sexuel. Elle n’explique pas à elle seule la libido, mais une diminution importante peut avoir un effet. À force d’encaisser les kilomètres, le corps peut aussi produire davantage de cortisol, une hormone de stress qui, lorsqu’elle s’installe, peut finir par émousser le désir.

Il y a aussi une explication plus simple. Courir 80 kilomètres par semaine coûte cher en énergie et, parfois, on ne mange tout simplement pas assez pour suivre le rythme.

C’est là qu’entre en jeu le RED-S, pour Relative Energy Deficiency in Sport. En gros, une fois soustraite l’énergie dépensée à l’entraînement, il n’en reste plus assez pour faire fonctionner normalement tout le reste.

Lorsque le déficit énergétique devient important ou se prolonge, les conséquences peuvent toucher plusieurs systèmes, notamment les fonctions hormonales et reproductives. Chez certaines femmes, le cycle menstruel peut devenir irrégulier ou disparaître. Chez les hommes, la production de testostérone peut être affectée, tout comme la libido et la qualité du sperme.

Publicité

Mais les hormones n’expliquent probablement pas tout. Une préparation au marathon dure souvent autour de quatre mois. C’est long, seize semaines à organiser sa vie autour d’une date précise.

Entre-temps, il faut organiser les entraînements, la récupération, le sommeil, la nutrition. Regarder la météo. Refuser un party. Se demander pourquoi le mollet tire. Prendre rendez-vous chez le physio. Calculer les kilomètres de la semaine. Se comparer sur Strava. S’inquiéter d’un rhume naissant. Étudier son rythme cardiaque. Faire une sieste. Retourner voir ses splits pour rien. Regarder sa montre pour rien.

Je caricature à peine. La course est un sport très individualiste, et la préparation au marathon pousse assez loin la concentration sur soi. Pour la personne qui partage la vie d’un coureur sans préparer elle-même un marathon, tout ça peut vite devenir envahissant.

J’ai parlé de tout ça avec Émilie Bastien, sexologue et psychothérapeute. Sa première réaction est de remettre un peu de calme dans l’équation. Pour elle, il faut d’abord normaliser cette baisse de désir, qui peut rapidement devenir une source d’inquiétude.

Publicité

« En préparant un marathon, on est très axé sur son rendement et on pense beaucoup à soi. Si la sphère sexuelle, qui est elle aussi parfois axée sur la performance, commence à s’éclipser, ça peut générer de l’anxiété. Et cette anxiété peut diminuer encore plus la libido, comme un cercle vicieux. »

Selon l’experte, le paradoxe, c’est que le corps est entraîné à donner toujours davantage, alors que le désir demande plutôt qu’on puisse relâcher la pression.

« Pour avoir accès à son désir et à son excitation, il faut aussi être dans un état qui n’est pas constamment activé. Quand on prépare un marathon, on sollicite énormément son corps et son système nerveux. On peut avoir plus de difficulté à trouver cet espace de repos où on peut se laisser aller. »

Le marathon peut aussi déborder sur la vie de couple. Les longues sorties, la fatigue et le temps consacré à l’entraînement peuvent créer une distance entre les partenaires, parfois sans que personne ne s’en rende compte.

Publicité

« Le fait de ne pas se sentir compris, de sentir que des tensions s’accumulent parce que les entraînements prennent de plus en plus de place, ça peut créer une distance affective. On cherche alors à éviter la sphère sexuelle, mais on finit aussi par éviter l’affection, les câlins, les baisers ou les démonstrations physiques de tendresse. »

Comme me le faisait remarquer l’un de mes deux amis, après 30 kilomètres, les ambitions pour le reste de la journée deviennent assez modestes. Manger. S’étendre. Ne plus bouger. « Baiser pendant son seul rest day, c’est plus exactement la spontanéité d’une lune de miel. »

Pour la sexologue, mieux vaut donc en parler avant que la préparation commence. Reconnaître que le marathon prendra de la place, prévoir du temps à deux et éviter de transformer la libido en une autre performance à surveiller.

« Il y a quelque chose à voir comme une parenthèse, ce qui n’est pas mauvais en soi », résume-t-elle.

Parce que tôt ou tard, arrive la course. Une fois ligne franchie et la montre enfin arrêtée, quelques jours passent à marcher bizarrement avant que l’horaire ne s’adoucisse. Pour mes deux amis qui sont en couple, il ne leur reste qu’à attendre que le corps recommence à réclamer autre chose que des gels et du sommeil.

Publicité

Après tout, le marathon peut reproduire dans la chambre à coucher le même réflexe qu’il installe sur la route : se comparer, s’évaluer, chercher à toujours faire mieux. Sauf que le désir se prête assez mal à Strava.

Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité