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Le restaurant est bizarrement situé. À l’extérieur du Quartier Dix30, dans la même plaza qu’une station-service et un salon d’ongles. Ma sœur et moi ne nous laissons pas rebuter ; une amie nous a vanté ses excellentes nouilles Singapour. Une fois attablées dans un espace exigüe, mais charmant, on nous apporte les menus.
Un titre en Word art. Un texte bourré de fautes écrit en Papyrus. Des photos pixellisées de riz frit et de egg rolls. Pourtant, quelque chose me touche. Ce menu, clairement fait avec une ressource inépuisable de ce qu’on appelle « les moyens du bord », c’est le plus beau menu sur lequel j’ai posé les yeux depuis un bon moment.
Parce que l’intelligence artificielle n’y a pas mis ses maudits doigts sales.
Je suis sans doute loin d’être la seule à avoir l’impression, en scrollant les réseaux sociaux, de voir le même événement être publicisé à outrance tant les flyers se ressemblent tous. Peu importe s’il s’agit d’un événement familial, d’une soirée d’humour ou d’un marché d’artisans où, apparemment, personne n’a cru bon de demander à l’un des participants de produire un pamphlet, on retrouve des visuels similaires, avec la même police, une orgie de détails et des mots qui ne veulent pas vraiment dire ce qu’ils sont censés vouloir dire.
Et je crois parler au nom de plusieurs quand je dis que ce genre de visuel me donne envie de rester chez nous pour zieuter les fourmis qui se promènent dans mon sous-sol. Au moins, elles sont en vie et mangent mes miettes de chips au lieu de gaspiller l’eau dont j’ai besoin pour, vous savez, survivre.
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Vous pourriez être tenté de me dire que je suis puriste, voire hautaine de me moquer ainsi des entreprises qui ont recours à l’IA pour produire leurs visuels. Que les services d’un.e graphiste ne sont pas accessibles à tous.tes. Pourtant, le petit resto où j’ai joyeusement dégusté des nouilles Singapour ne roulait visiblement pas sur l’or. Il a fait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait et a gagné mon cœur en plus de mon portefeuille.
Parce que, malgré tout ce que j’ai à reprocher à l’IA, je me dois de reconnaître ceci : elle décuple mon amour (et peut-être le vôtre) pour le mauvais art. Le fait main. La carte de fête écrite avec un crayon à l’encre qui bave à travers le papier.
Ce texte se veut une pseudo réponse à un texte publié précédemment par mon ancien patron, JP. Patron qui m’a lâchement abandonnée pour travailler à l’intégration de l’IA ici, chez URBANIA.
Rien pour me faire aimer l’IA, donc. (Je continue par contre d’apprécier JP, malgré sa trahison.)
Dans son texte, JP se demande si le dégoût que les personnes créatives éprouvent à l’endroit de l’IA serait dû à un malaise face à la démocratisation de l’art mise en branle par ChatGPT et ses sbires. Comme on l’a vu avec l’affaire Thélyson Orélien, la perspective d’atteindre le sommet des palmarès des ventes en librairie et la liste courte des prix littéraires n’est désormais plus réservée à un groupe sélect. Monsieur et madame Tout-le-Monde se trouvent à quelques clics d’un best-seller, d’un clou dans une galerie, du hit de l’été et d’un podium dans un gala. Cette haine que je ressens serait-elle de l’élitisme internalisé ? Un refus de voir un underdog s’élever de la masse pour serrer la main de Mariana Mazza ?
En guise de réponse, je vais vous parler de ma grand-mère, Henriette. Toute sa vie, Henriette a été une artiste. Elle jouait de la guitare, du piano et peignait dans l’ancienne chambre de mon père, reconvertie en studio. Or, les toiles de ma grand-mère, vous ne les trouverez pas dans une galerie. Henriette n’a participé qu’à une seule exposition et, malgré la joie qu’elle a ressentie de voir son art sortir de sa maison d’Asbestos, elle n’a jamais cherché à s’enrichir avec ce talent qu’elle avait. Ma mère, qui avait eu un coup de foudre pour l’une de ses toiles représentant une barque suspendue sur un lac miroitant un paysage d’automne, a déjà tenté de lui faire une offre. Henriette a refusé. À la place, elle la lui a offerte à son anniversaire, déclarant que l’amour que ma mère avait pour cette toile suffisait à lui prouver qu’elle serait chérie pendant longtemps.
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Henriette nous a quittés il y a plus d’une décennie. Mais la toile, elle, est toujours fièrement accrochée dans le corridor principal de la maison de mes parents.
Ma grand-mère n’a jamais peint pour faire de l’argent. Elle l’a fait pour le plaisir, le sien et celui de son entourage.
Alors, pourquoi est-ce que plusieurs qui utilisent l’IA pour produire un roman, un dessin, un meme, tentent immédiatement de le monétiser ? Pourquoi Thélyson Orélien, après avoir fait cracher un texte par l’IA, aurait-il immédiatement eu le réflexe de le soumettre à un éditeur ? Pourquoi une foule d’entrepreneurs, des gens qui chignaient sans doute à l’idée de devoir produire un texte dans leurs cours de français au secondaire, ont-ils soudainement envie de se lancer dans le milieu de l’édition ? Cet argument voulant que l’IA « démocratise l’art » s’effondre dès que l’on considère ce à quoi l’art sert vraiment, soit à exprimer un point de vue sur la condition humaine. En produisant un art lisse, enclin à plaire au plus grand nombre, l’IA le réduit à une logique purement mercantile. On retire l’humain de l’équation pour maximiser ses revenus… en diminuant ceux des humains qui, eux, produisent de l’art à la sueur de leur front.
L’art appartient à tout le monde, peu importe le talent. Dans un monde idéal, l’IA ferait les tâches banales et redondantes du quotidien pendant qu’on alignerait des mots, des lignes ou des couleurs sur le médium de notre choix. Quand on fait de l’art, on voyage au plus profond de nous-mêmes, on fait le ménage de nos pensées, de nos émotions. On touche à ce qu’on balaie sous le tapis du socialement acceptable. Et c’est de ça qu’on se prive quand on demande à ChatGPT d’écrire un poème à notre place. Peu importe le prompt, la machine ne connaît pas les ombres et les lumières qui caractérisent un deuil. La machine ne fait que recracher ce que d’autres ont déjà dit à ce sujet.
L’IA nous a bernés. Vendue comme un outil censé nous rapprocher de cette mythique société du loisir, elle fait de l’art alors qu’on se brûle les neurones en se traitant de raciste sur les réseaux sociaux.
Une foule bigarrée se presse pour entrer dans le Théâtre Rialto. Les corps qui la composent sont de multiples gabarits et couleurs. Certains sont vêtus de résille et de cuir, d’autres de carton de construction et autres matériaux plus ou moins nobles. À une représentation du Rocky Horror Picture Show, tout le monde est beau. Les visages, couverts de paillettes et de fards à paupières de couleurs criardes, sourient en hurlant les lignes qu’ils connaissent par cœur en direction de l’écran.
Depuis sa parution en 1975, le Rocky Horror Picture Show de Richard O’Brien n’a, Dieu merci, jamais fait l’objet d’un remake. À ce jour, c’est son esthétique papier mâché, ses répliques manquant de naturel et ses chorégraphies dignes d’un concert scolaire de fin d’année qui font son charme. Un charme camp, queer, et sans compromis. Dans l’une des scènes finales, tandis que Riff Raff et Magenta tentent de descendre leur patron, lasers qui semblent avoir été faits à l’aide de MS Paint à une époque où le logiciel avec lequel plusieurs d’entre nous ont fait leurs premières armes à titre d’artiste en sus, un vertige me saisit.
« L’IA could never. »
Ceci est loin d’être mon premier texte à ce sujet. Quand même, je le répète : le fascisme déteste tout ce qui est broche à foin. Le fascisme aime le beige, les lignes droites et les quartiers où les maisons semblent s’être multipliées grâce à l’outil copier/coller. En 1937, le parti nazi (le vrai de vrai, pas ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sur Internet) organise à Munich une exposition intitulée Entartete Kunst, littéralement « art dégénéré », visant à éduquer le public sur ce qui constitue du « mauvais art ». Art qui serait une insulte à la fierté du peuple allemand et démontrant un manque de « talent », on l’opposait au « bon art », soit… des sculptures gréco-romaines peintes en blanc dont on se câlisse. C’est pas moi qui le dis : le peuple allemand est allé en masse admirer l’exposition supposément dégénérée, en faisant l’une des plus populaires de l’histoire. Womp, womp.
Pour un exemple plus local, pensez à cette réaction épidermique suscitée par le passage d’Angine de Poitrine sur le plateau de Tout le monde en parle. Pas que le duo saguenéen produit de la mauvaise musique, loin de là. Plutôt, je suis prête à gager un de mes chats que si les extra-terrestres à pois avaient joué leur musique dada-rock-pythagoresque en jeans et t-shirt, les utilisateurs des réseaux sociaux auraient eu le piton moins collé sur les accusations de satanisme et autres niaiseries.
L’art a besoin d’un humain pour être de l’art. Parce qu’il existe dans un espace situé, soit notre époque hautement polarisée politiquement où soudainement, tout, y compris la beauté, devient politique. L’IA devient alors l’outil des fascistes pour produire un art sans âme qui se contente de répondre à leurs injonctions au beau, au lisse et au parfait. Et pour avoir moi-même reçu des commentaires haineux sur mes projets, l’IA devient également une manière de faire un « art » qui correspond en tous points à ses goûts, sans interférence d’un maudit artiste woke-carré-rouge-gratteux-de-guitare. Le fasciste ne veut pas réfléchir ni ressentir. Le fasciste veut se faire dire qu’il a raison.
Et c’est là toute l’importance de ce que je qualifierais de « mauvais art ». Un film où l’on voit les fils qui retiennent les soucoupes volantes qui traversent un ciel peint à la va-vite. Un menu de restaurant de nouilles Singapour riche en WordArt. Le mauvais art, c’est un art où l’humain déborde. Où son geste est encore perceptible. Et personnellement, je trouve ça émouvant. Émouvant de voir qu’avec très peu de moyens, l’humain réussit à remplir son désir de s’exprimer, de créer, de produire. Le mauvais art est le plus fédérateur d’entre tous parce que c’est celui dans lequel on se reconnaît. On connaît l’adage : l’erreur est humaine. Alors, l’art qui en regorge n’est-il pas le plus humain, le plus relatable ? J’irais voir mille fois The Room, The Rocky Horror Picture Show ou Zardoz au cinéma avant de me taper à nouveau L’Odyssée de Nolan. Parce que le mauvais art nous rappelle que l’art n’a pas besoin d’être sérieux. N’a pas besoin d’être transcendant pour nous faire ressentir quelque chose.
D’ailleurs, malgré ses airs de trip hallucinogène boosté à je-ne-sais-quelle-substance-mais-mon-doux-que-ça-a-l’air-le-fun, Zardoz porte un message fort évocateur en l’an 2026. Si on s’en rappelle surtout pour Sean Connery en moustache et fuck me boots, le film de John Boorman met en scène les Éternels, soit une élite asexuée ayant atteint l’immortalité grâce à la technologie, et les Brutes, qui sont, ben, nous autres, travaillant pour subvenir aux besoins de la classe supérieure. Quelle est cette technologie grâce à laquelle les Éternels sont devenus… éternels ? Une intelligence artificielle nommée le « Tabernacle » à laquelle ils sont tous liés et qui a provoqué chez eux un profond marasme et une indifférence face au sort du genre humain. Pour vaincre cette élite qui s’enrichit sans contribuer à la société, que fait Zed, soit le personnage à la longue couette de Connery ? Spoiler : il lit des livres. Une bibliothèque en entier, pour être plus précise.
Non, mais eille. Y en a du stock dans ce petit déshabillé rouge.
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Le best-seller, le blockbuster, la place dans un musée ne sont pas à la portée de tous, c’est vrai. Par contre, l’art, lui, l’est. À condition qu’on le produise dans les bonnes conditions. Demandez à un artiste de votre entourage. Tous ont des manuscrits qui roupillent dans un tiroir, une toile qui repose face contre un mur, du film qui attend d’être développé. L’art n’a pas besoin d’être consommé pour exister.
L’art a besoin d’être fait, tout simplement.