Le parc Jarry n’est pas à vendre

Quand la croissance gruge le bien commun.

10 août 2026
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Depuis mai dernier, des foules monstres se rassemblent dans la capitale albanaise pour donner corps à ce qu’on appelle « la révolution des flamants roses ». J’étais à Tirana en juin et, comme un rendez-vous quotidien, mes journées finissaient place Skanderbeg, au milieu des manifestants.

La colère couvait déjà contre le gouvernement d’Edi Rama, accusé de corruption. Puis, il y eut Sazan, une île protégée où trouvent refuge les grands oiseaux roses, qu’Ivanka Trump, son mari Jared Kushner et leur entourage projettent de transformer en complexe touristique de luxe. Le tout dans l’un des pays les plus pauvres d’Europe.

Les flamants sont devenus pancartes, costumes, symboles d’une colère plus vaste : celle d’une époque où les inégalités se creusent. Un slogan marchait inlassablement dans les rues de la capitale : « L’Albanie n’est pas à vendre ».

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Quelques milliers de kilomètres plus loin, je retrouve une énergie étrangement familière au parc Jarry, à l’ombre des installations de l’Omnium Banque Nationale.

« Pas un pouce de plus », scandent les manifestants entre deux clameurs provoquées par un coup spectaculaire de l’autre côté des clôtures.

De Tirana au parc Jarry, les langues et les décors changent. La foule, beaucoup moins. Des militants, bien sûr, mais surtout des familles, des retraités, des artistes, des gens de Parc-Ex, d’Hochelaga, d’Outremont. Bref, ce qu’on appelle des citoyens ordinaires. Des citoyens concernés.

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Derrière ces colères se cache une même sensation, celle qui surgit lorsqu’un territoire nous échappe. Une forme de dépossession, de déclassement, face à cette vieille logique marchande qui finit toujours par demander combien ça coûte.

À Montréal, la réponse serait 400 millions. C’est le montant que Tennis Canada réclame pour agrandir et moderniser ses installations, dont 90 % viendrait des contribuables. Pour lui faire de la place, il faudrait notamment sacrifier un terrain de baseball et déplacer la piscine.

Derrière les chiffres et les plans d’architecte, une question se pose : à qui appartient la ville ?

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« Cet espace-là, il est dans l’ADN des Montréalais », me dit Étienne, un résident de Parc-Ex, en observant la foule qui compte près de mille têtes.

« Ce qu’on enlève, ce n’est jamais juste quelques mètres carrés sur une carte. C’est de l’espace qu’on enlève à Parc-Extension, un quartier enclavé et l’un des plus défavorisés du pays, pour le donner à une industrie qui bénéficie de ces investissements. C’est une injustice sociale, rien de moins », résume-t-il.

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Le parc Jarry est l’un des plus grands de Montréal, l’un des plus appréciés et sans doute l’un de ceux qui racontent le mieux la ville. Cosmopolite, hétéroclite jusque dans sa manière d’être habité : on y croise des familles autour d’un barbecue, des dormeurs suspendus dans leurs hamacs, des joueurs d’échecs, de cricket ou de spikeball. Chacun semble avoir sa propre définition du parc.

De l’autre côté de la clôture se trouve aussi quelque chose que Montréal aime profondément. L’Omnium Banque Nationale est l’un des rares événements sportifs de niveau international présentés dans la métropole, et Montréal tient à son tournoi.

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Surtout, Tennis Canada n’invente pas complètement l’urgence. Le Stade IGA approche de la fin de sa vie utile et ne répond plus aux normes des circuits professionnels. Pendant ce temps, presque tous les autres tournois de niveau 1 000 ont modernisé leurs installations. Le projet prévoit donc un nouveau court central de 15 000 places, coiffé d’un toit rétractable, et un site opérationnel trois saisons par année.

Après un début de tournoi largement perturbé par la pluie, difficile de qualifier le projet de toit de superflu.

Alors que le monde entier se fait compétition pour accueillir les grands événements sportifs, grandir n’est pas seulement une lubie. Tennis Canada affirme en avoir besoin pour garder le tournoi à Montréal.

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La logique de Tennis Canada se défend. Mais ce qui est bon pour le tournoi ne l’est pas nécessairement pour le parc. Les uns disent qu’il faut prendre de la place pour ne pas disparaître. Les autres, qu’à force d’en céder, c’est justement quelque chose de Montréal qui disparaît.

Myriam habite Villeray et est venue avec ses deux enfants défendre ce qu’elle décrit comme une situation « loselose ».

« Ce serait vraiment dommage de perdre le tournoi. Mais si on n’agrandit pas, on risque de le perdre, et si on agrandit, on perd un peu l’idée que le parc appartient aux citoyens. C’est peut-être juste 5 %, mais cette porte-là est ouverte depuis 25 ans. Il faudrait peut-être commencer à la refermer. »

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La solution ? Pour plusieurs, ce serait de relocaliser le tournoi. Mais où ? Au Parc olympique ? Pourquoi ne pas regarder du côté des vastes stationnements qui entourent le site et débordent de voitures pendant l’événement ? Il faudrait alors repenser la façon dont les spectateurs s’y rendent, quitte à bousculer quelques habitudes.

Rien n’est aussi simple.

Dans la foule, Tennis Canada cristallise une bonne partie de la colère. Son attitude est qualifiée d’arrogante par plusieurs manifestants, et l’acceptabilité sociale du projet semble loin d’être acquise. Il faut dire que les premières esquisses du futur court central ont été élaborées derrière des portes closes, comme l’a révélé Radio-Canada. La facture, elle, serait largement refilée aux contribuables.

Selon un calcul de La Presse, il faudrait quelque 60 ans pour récupérer l’investissement public. Disons que le rendement ne casse rien.

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La communauté du baseball est elle aussi bien représentée dans la foule. Le réaménagement projeté lui ferait perdre l’un de ses plus beaux terrains. « Le gouvernement ne devrait plus investir dans le sport professionnel, mais dans celui qui rassemble », lance une manifestante.

Une formule à laquelle il vaut la peine d’ajouter quelques nuances. Le sport est effectivement un puissant liant social. Mais le conflit oppose ici deux façons de l’inscrire dans la ville. D’un côté, un événement international où les billets se vendent dans les trois chiffres. De l’autre, l’horizontalité du parc Jarry, ouvert à tous, gratuitement.

« C’est un parc chez les pauvres », clame Didier, qui habite Parc-Extension depuis près de 20 ans. Il est aussi porte-parole du Front commun pour la protection du parc Jarry, qui regroupe 14 organismes et associations.

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« Aux yeux des autorités, ce sont des laissés-pour-compte. Si une expansion pareille avait lieu dans un autre quartier, ce serait vu comme un suicide politique. Ici, le parc représente beaucoup. On vit dans un immense îlot de chaleur et huit habitants sur dix n’ont pas accès à une cour, contrairement à beaucoup de ceux qui viennent au stade. »

On comprend mieux, alors, ce que les manifestants cherchent à défendre. Ce que l’on possède collectivement quand on n’a pas les moyens de posséder grand-chose individuellement.

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« C’est une question de vision politique », poursuit Didier. « De ce qu’on veut pour l’avenir, dans un monde où il y aura toujours plus d’inégalités et de températures records. C’est vraiment la direction que la mairesse veut donner à la ville ? »

C’est là tout le paradoxe. Pour rester dans la course, il faut grandir, jouer selon les règles du jeu. Mais toute croissance finit par empiéter quelque part. Certains territoires représentent bien plus que leur superficie.

Il suffit parfois de l’avenir d’une piscine municipale. Ailleurs, d’une petite île peuplée de flamants roses.

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