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Là, là, vous allez tous.tes me faire plaisir et laisser l’acteur Shia LaBeouf tranquille.
Je sais, il s’agit d’un hot take potentiellement plus explosif que celui, grinçant mais crissement lucide, de l’autrice féministe Elizabeth Lemay au micro de Rebecca Makonnen, il y a quelques semaines.
Mais honnêtement? M’en fous.
Au cas où vous n’auriez pas vu, Shia LaBeouf, 39 ans, est parti sur une énième dérape qui s’est soldée par deux arrestations en 10 jours et un bref séjour en prison.
L’enfant terrible du cinéma, connu pour son rôle dans les premiers chapitres de la franchise des Transformers de Michael Bay, terrorise les habitants de la Nouvelle-Orléans, déclenchant des batailles dans les bars où il a le malheur de s’inviter, souvent déjà lourdement intoxiqué.
Il faut savoir que les altercations ont eu lieu alors que la Nouvelle-Orléans vibrait au rythme du Mardi gras, ce qui suffirait normalement à justifier tous les excès, mais il semblerait que même sur Bourbon Street il y a un boutte du boutte à toute.
On s’entend : quand même les ivrognes de la Louisiane ne veulent plus de votre vieux cul, vous avez un sérieux problème.
Bref, la deuxième arrestation de Shia survient alors qu’une entrevue qu’il vient d’accorder à Channel 5 cause bien des remous sur le web.
Channel 5, c’est un brand numérique, à la fois compagnie médiatique et chaîne YouTube, créé par une couple de dudes parmi lesquels on compte un journaliste indépendant un peu vedge (et très Gen Z) du nom d’Andrew Callaghan. Du haut de ses 28 ans, Andrew, visage désigné de la marque, roule sa bosse depuis longtemps dans différents projets numériques, tant à titre de journaliste que documentariste.
Andrew, on l’aime parce qu’il est zéro télégénique. Pensez tronche pleine d’acné, moustache molle et gros manque de tonus musculaire.
Comme animateur, il n’est pas tellement mieux non plus, comme s’il n’était jamais 100 % à l’aise autour du monde. Pourtant, ses vidéos cartonnent parce qu’Andrew et sa gang savent repérer ce qui fait de la bonne tivi. Du contenu assez gonzo et satirique sans être trop try hard avec juste ce qu’il faut de sincérité et de maladresses. Ça donne une vibe à la The Office, mais dans le contexte du journalisme terrain. Andrew n’a pas besoin de jeter des coups d’œil furtifs vers la caméra pour briser le 4e mur et interpeller ses complices, aka nous, le public.
C’est dans cet esprit de complicité qu’Andrew Callaghan s’est assis avec Shia LaBeouf il y a quelques jours. Le résultat est une entrevue franchement délirante. L’acteur est erratique, alternant entre des moments de dissociation et d’autres où il est ultra focus et répond aux questions de Callaghan avec le ton contrit d’une recrue militaire face à une figure d’autorité. Andrew, visiblement perplexe, se retrouve à incarner tour à tour un journaliste, un psychologue et un prêtre dans le couloir de la mort qui recueille les dernières paroles d’un gars semi self-aware et repentant qui vient tout juste de faire le point sur sa vie dans l’espoir vain de gagner sa place au paradis.
Bref, ça ne va pas du tout. Et cette entrevue, épique pour les mauvaises raisons, est désormais un objet culturel en soi.
1h10 de rambling où Andrew risque des questions sur le passé trouble de Shia. Ce dernier est notamment accusé d’avoir battu et agressé sexuellement une de ses ex-compagnes, la chanteuse britannique FKA Twigs.
Dans une poursuite déposée contre LaBeouf en 2020, FKA Twigs allègue avoir été maintenue dans un climat de terreur ponctué d’humiliations récurrentes durant leur relation qui a duré à peu près un an.
Devant Andrew, Shia reconnaît à demi-mot qu’il a blessé beaucoup de gens autour de lui et que FKA Twigs est une « bonne fille » avec qui il n’a pas été correct. Il dit la même chose de l’actrice Mia Goth, avec qui il a un enfant, en soulignant qu’elle a toujours fait preuve d’une [trop] grande patience à son égard.
D’ailleurs, TMZ rapporte que Mia Goth aurait confié à des proches que Shia serait dû pour un retour en rehab à la suite de récents écarts de conduite.
Je vais être ben honnête : cette portion de l’entrevue m’a fait cringe. Étant lui-même visé par des allégations d’inconduites sexuelles, Andrew n’est pas particulièrement bien placé pour confronter son invité là-dessus.
En 2023, une victime présumée de Callaghan a brisé le silence sur TikTok avant d’être imitée par d’autres femmes. Les faits reprochés évoquent insistance et coercition dans les limites du consentement libre et éclairé, un peu comme dans l’affaire Aziz Ansari dans les années 2010 (remember that???).
Devant cette vague de dénonciations en ligne, Andrew Callaghan a fait un mea culpa peu convaincant sur ses réseaux sociaux où il a reconnu avoir peut-être échoué à respecter les limites de certaines femmes dans un contexte où les dynamiques de pouvoir n’étaient pas claires. Il s’est ensuite éclipsé de la vie publique et Internet pendant genre un an avant de recommencer à faire des vidéos comme si de rien n’était.
So, Andrew Callaghan a reconnu avoir déjà été une marde avec les femmes, mais sans confirmer quoi que ce soit. Ça donne des excuses génériques et sans envergure qui servent plus à sauver son image publique qu’à restaurer un sentiment de justice chez ses victimes présumées.
Mais que dit le dicton, déjà? « Faute avouée est à moitié pardonnée »?
Ça, c’est pas mal le boutte de réflexion qui nous manque dans le processus de réhabilitation des personnes problématiques. On fait quoi après qu’ils aient reconnu avoir été des fuckers??
Parce que dans le cas de Shia, on a en plus affaire à un multirécidiviste : il fut un temps où l’acteur, talentueux au point où on le présentait comme le prochain Tom Hanks, était mieux connu pour ses meltdowns que pour ses films. Mais LaBeouf admet avoir un problème. Il le dit qu’il n’a pas été correct, et qu’il a fait du mal à son entourage. Au micro d’Andrew, il reconnaît même avoir un complexe de Napoléon.
Si Shia Labeouf est capable de nommer ses travers, il semble toutefois incapable de changer. Il appartient à la grande lignée des bad boys hollywoodiens aux côtés des Robert Downey Jr, Mark Wahlberg et Sean Penn de ce monde : des gars issus de milieux rough, façonnés par le chaos. Dans le cas de Shia, on parle d’un père vétéran de la guerre du Vietnam devenu héroïnomane et d‘une mère artiste paumée. Ça donne un enfant qui a commencé à travailler très jeune et qui est devenu trop tôt le pourvoyeur de sa famille. Le parent de ses parents.
En observant les frasques de LaBeouf, je vois la trajectoire de tous ces enfants stars qui virent mal à cause des traumas, du syndrome de l’abandon, des multiples atteintes à la vie privée et de la célébrité prématurée. À tout ça, on ajoute la violence d’un milieu carburant à la prédation et qui ne manque pas une occasion d’adultifier et de marchander des enfants pour le bénéfice d’une gang de creeps puis l’accès à des substances illicites pour patcher tout ça . C’est un cocktail assez explosif auquel il faut aussi ajouter les multiples atteintes à la vie privée qui finissent par nourrir la paranoïa chez les artistes.
En tant qu’enfant de deux adultes qui n’auraient jamais dû se reproduire, je comprends.
Oui, la violence reste un choix. Mais il existe des circonstances qui expliquent pourquoi, chez certains, ce choix semble se répéter sans fin.
Je n’excuse pas. J’analyse.
Je regarde Shia LaBeouf, donc, et je vois les trajectoires brisées de tant d’enfants stars. Celles qui mènent inévitablement à l’autodestruction. J’y reconnais Britney Spears, Amanda Bynes et Macaulay Culkin dans ses pires années. J’ai une pensée pour le silence obstiné des sœurs Mary-Kate et Ashley Olsen face à leur parcours.
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Ma collègue Audrey Boutin, le cerveau derrière les infolettres d’URBANIA, m’a aussi rappelé le cas d’un autre ex-enfant-acteur américain, Tylor Chase, qui a défrayé la manchette avant les Fêtes parce qu’on a appris qu’il vit désormais dans la rue et qu’il est en proie à de graves problèmes de consommation ainsi que de santé mentale.
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Je repense aussi à Cole Sprouse, également ex-enfant-vedette, qui expliquait, il y a quelques années, que la célébrité précoce est une forme de traumatisme irréversible. Lindsay Lohan, quant à elle, questionne avec une confiance renouvelée l’absence de garde-fous durant ses années de débauche. « Pourquoi personne ne m’a protégée? », a-t-elle demandé lors d’une entrevue avec Vogue Arabia, en février dernier.
Demi Lovato, qui a été en couple avec un acteur de 30 ans (Wilmer Valderrama de That 70’s Show) alors qu’elle n’en avait que 17, a également soulevé le débat sur les conséquences d’une enfance passée sous les projecteurs.
Attention, je parle beaucoup du milieu professionnel et des parents inaptes, mais le public aussi est toxique as fuck.
On adore les enfants stars, on aime être témoin de leur fabrication puis de leur ascension. Mais on aime surtout se délecter de leur chute pour ensuite avidement suivre leur arc de rédemption.
Il n’y a pas que l’industrie du divertissement qui traite les humains comme des objets dont on peut disposer ; le public fait partie du système qui cautionne ces abus. Les quelque 3,5 millions de vues accumulées en cinq jours par la vidéo d’Andrew et Shia en sont la preuve assez limpide : notre voyeurisme est le moteur de la machine à broyer du monde.
Shia est clairement dans une mauvaise passe en termes de santé mentale, et nous, on s’en gargarise. Des citations tirées de l’entrevue font les choux gras des médias traditionnels, par exemple celle où Shia raconte avoir peur des « grandes perches homosexuelles qui le touchent » pour justifier ses récentes altercations dans les bars de la Nouvelle-Orléans.
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Sur le web, les internautes rient de sa gueule et se confortent dans l’idée qu’ils se font de l’acteur : un personnage instable en mal d’attention qui alimente nos conversations et notre besoin de potins.
C’est même un running gag à l’origine d’une chanson, une pièce d’anthologie du web des années 2010, créée spécifiquement pour ironiser sur le sentiment troublant et inexplicable qui habite ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux frasques de Shia LaBeouf. Écoutez ça et remerciez-moi plus tard si c’est votre premier contact avec cette œuvre déconcertante.
Perso, plutôt que d’y voir un aveu d’homophobie latente, je vois une déclaration qui soulève de sérieuses inquiétudes quant à de potentiels traumas vécus par le passé. À la lumière de ce qu’on apprend sur Hollywood depuis quelques années, je pense que ça vaut la peine de réfléchir à ce que signifie une phrase comme ça dans la bouche d’une personne qui s’engage depuis plusieurs années dans une spirale d’autosabotage et de violence.
Shia continue d’alimenter son propre mythe et le public en redemande. De ce plus récent chapitre surréaliste au micro d’Andrew Callaghan, je choisis de retenir les moments de vulnérabilité et de réflexion où il parle de son rapport à la joie ; comment elle lui échappe, comment elle reste insaisissable pour les gens comme lui. Dans un moment fort de l’entrevue, il explique que les programmes de réhabilitation, qu’il fréquente depuis l’âge de 18 ans, constituent un frein à cette joie à cause de leur rigidité. « Je parle d’un autre type de joie, une joie décomplexée, presque maniaque. Pas juste le fait de rire. Je parle de liberté. »
À un moment, il lâche une phrase qui éclaire tout le reste.
« À chaque fois que je pense à moi-même, je suis déçu. My baggage always lands before I do. »
Son bagage le précède toujours.
À garder en tête la prochaine fois qu’on sera tenté de le réduire, lui et les autres enfants stars, à un simple meme.