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J’ai fait le saut en tabarnak en lisant le texte de mon collègue Jean Bourbeau au sujet de l’altercation entre une gang d’adolescents et ce pauvre gardien de sécurité qui a fini projeté au sol devant un dépanneur de Repentigny, il y a quelques jours.
Comme plusieurs d’entre vous, j’ai vu passer la vidéo de la querelle, mais je me suis retenue de faire tout commentaire parce que je suis de plus en plus consciente de mon rôle dans ce qu’il convient d’appeler la manufacture de l’outrage (avis à tous : je shotgunne cette expression).
Je ne vois plus vraiment l’intérêt de participer à des joutes oratoires stériles sur les réseaux sociaux.
Qui change réellement d’idée sur un sujet après avoir lu un commentaire sur Facebook ou visionné rapidement 3 stories sur Instagram? À quoi je sers, sérieux?
Yikes.
L’information est passée sous le radar, et pourtant, elle me semble de taille. Tenez, je vous mets l’extrait qui a allumé tous les flashers dans ma tête. Lisez attentivement :
« Si tout le monde semble avoir sa version, même ceux qui n’étaient pas là, une gang de filles ayant assisté à la scène au premier rang accepte de me raconter la leur. Selon elles, ce que la vidéo ne montre pas, c’est ce qui s’est passé quelques minutes plus tôt.
Selon leur récit, tout aurait commencé par une dispute au téléphone entre un couple de secondaire 3. Au fil de l’échange, l’élève aurait répété à plusieurs reprises le mot en N à son copain. La nouvelle circule vite, enfle et traverse l’école. Un groupe d’étudiantes racisées aurait alors voulu la confronter, la suivant jusqu’au dépanneur. […]
Se sentant menacée, la jeune fille se réfugie dans le Boni-Soir et demande au concierge de la protéger. »
C’est là que tout dérape : un adolescent essaie de rentrer dans le dépanneur, peut-être pour acheter quelque chose, comme la paix, ou encore, traîner l’adolescente hors du magasin, question qu’elle affronte la foule agglutinée à l’extérieur. Le gardien de sécurité décide de lui barrer l’accès, entraînant une escalade qui culmine avec un homme au sol.
Je ne sais pas vous, mais moi, je suis abasourdie.
On peut parler autant qu’on le veut de la montée de la violence chez les jeunes et de la délinquance juvénile. Mais au cœur de l’incident de Repentigny, il y a aussi potentiellement les larmes des filles et des femmes blanches.
Loin d’être la simple expression d’une émotion, les larmes des filles et des femmes blanches peuvent aussi être des instruments de violence, à la fois arme et bouclier.
Arme, parce qu’elles ont le pouvoir de capturer instantanément le regard et la sympathie du public. Dans notre imaginaire collectif, fruit d’un conditionnement social de plusieurs siècles, la femme blanche est une petite chose innocente et fragile qu’il faut protéger coûte que coûte.
Quand une fille ou une femme blanche pleure, la réplique se met en branle : quelqu’un ou quelque chose lui a fait du mal et il faut en trouver la source pour la neutraliser.
Dans Corps noirs et médecins blancs : la fabrique du préjugé racial, XIXe-XXe siècles, l’historienne française Delphine Peiretti-Courtis raconte comment les différentes branches de la médecine ont construit et relayé des préjugés raciaux tenaces sur les corps noirs.
J’évoquais que les larmes des filles et des femmes blanches constituent également un bouclier. En effet, elles leur permettent d’éviter les conversations inconfortables, entre remises en question et introspection, mais aussi tout ce qui a trait à la reddition de comptes.
La scène est connue : on confronte quelqu’un, la personne fond en larmes, et, soudainement, tout le monde autour de la table oublie la raison du conflit initial. La priorité est de désamorcer la situation et de consoler la personne en pleurs.
C’est une inversion stratégique des rôles.
L’oppresseure devient ainsi l’opprimée. La conversation se déplace, est reformatée. Ce n’est plus à la femme blanche qui a dit quelque chose de blessant (ou de raciste, tiens!) de faire le point, mais bien sa victime, qui doit « changer de ton », « apprendre à passer par-dessus », « essayer de pardonner », voire s’excuser d’avoir causé une petite commotion et troublé la paix.
La paix de qui, au juste?
Il s’agit avant tout de préserver la hiérarchie sociale qui prend racine dans la suprématie blanche. C’est aussi ce réflexe qui nourrit une culture d’impunité.
Les Autochtones et les personnes racisées, en particulier les personnes noires, ne sont alors pas vues comme des humains blessés, mais plutôt comme des créatures dangereuses, agressives, intimidantes, et ce, même lorsqu’elles réagissent de manière tout à fait légitime à une violence réelle, concrète. Peu importe que cette violence soit documentée ou exercée devant témoin, quand une femme blanche pleure, les faits ne comptent plus.
Si j’avais reçu un dollar chaque fois qu’une femme blanche a fait semblant de se sentir intimidée par moi pour me marginaliser et récolter un petit capital de sympathie au passage… Ben, j’aurais probablement quelque chose comme 23 piasses. OK, OK, c’est pas beaucoup, mais c’est pas rien non plus. Vous comprenez l’idée. Ce phénomène absurde a été récurrent durant mes 36 années d’existence.
Et ce que bien des personnes blanches ignorent, c’est à quel point les personnes racisées connaissent ce petit ballet par cœur. La voix soudainement chevrotante. Les yeux qui s’embuent, snif, snif. La lèvre inférieure pis le menton qui tremblotent juste assez. Been there, done that.
C’est assez.
En 1921, à Tulsa, en Oklahoma, une rumeur voulant qu’un jeune homme noir ait agressé une opératrice d’ascenseur blanche déclenche l’un des pires massacres raciaux de l’histoire américaine : des centaines de morts et un quartier noir prospère, Black Wall Street, entièrement rayé de la carte.
En 1955, un adolescent noir de 14 ans, Emmett Till, est lynché au Mississippi après qu’une femme blanche, Carolyn Bryant, a affirmé qu’il l’avait sifflée et agressée, des accusations qu’elle admettra, plusieurs décennies plus tard, avoir fabriquées de toutes pièces.
Dans les deux cas, les larmes des femmes blanches ont servi de catalyseur pour une violence collective extrême.
Plus récemment, les cas de femmes blanches qui font semblant d’être attaquées ou malmenées par des personnes noires ont été si nombreux qu’ils ont donné naissance au fameux archétype de la Karen. Vous savez, la lourdasse qui exige de parler au gérant même quand elle est dans le tort ou encore qui appelle la police pour signaler la présence de personnes noires « suspectes »?
Rappelez-vous du cas d’Amy Cooper, qui avait fait le tour du web en mai 2020. Une femme blanche, elle promenait son chien dans Central Park, à New York, et a appelé la police, prétextant qu’un homme noir la menaçait. Tout au long de l’appel, elle a pris soin d’adopter une voix paniquée et d’insister sur la couleur de peau de son supposé assaillant.
L’homme en question, Christian Cooper (aucun lien de parenté), un ornithologue amateur, lui avait simplement demandé de tenir son chien en laisse, comme l’exigent les règles du parc.
Dans la vidéo, on voit littéralement Amy Cooper « activer » sa détresse et « performer » la peur, sachant très bien quel type de réponse institutionnelle elle risque d’enclencher. Indice? Pow pow.
Ironiquement, cet incident a eu lieu le même jour que l’assassinat de George Floyd par un policier dans les rues de Minneapolis.
Disons simplement que Christian Cooper l’a échappé belle.
Je n’exagère pas quand je dis que les larmes des filles et des femmes blanches sont un instrument politique.
Le phénomène est si répandu qu’il trouve des échos dans la culture populaire, entre memes satiriques et… chansons. Dans la pièce ENERGY, parue en 2022 sur l’album Renaissance, notre bien-aimée Beyoncé va jusqu’à chanter : « Je suis rentrée au pays avec des derringers (slang pour pistolets) parce que les Karen sont rendues des terroristes ».
Mouais. Historiquement parlant, pour certaines communautés, les larmes des femmes blanches sont synonymes de terreur.
D’ailleurs, il y a quelques années, des femmes blanches ont créé une tendance virale sur TikTok qui consistait à pleurer à profusion devant leur caméra avant d’esquisser un petit sourire en coin pour se vanter de leur facilité à pleurer sur commande et faire semblant d’avoir de la peine. Faites ce que vous voulez de cette information.
On peut même extrapoler cette dynamique à plein d’autres contextes, par exemple dans le domaine du sport. Je pourrais citer des athlètes blanches qui instrumentalisent leurs larmes de défaite face à des Serena Williams ou à des Naomi Osaka pour les faire mal paraître.
Je vous le jure, c’est loin d’être anecdotique ou superficiel.
Le sujet est délicat et je sais bien que je ne me ferai pas d’ami.e.s avec ce texte. Je crois toutefois qu’il est tout aussi dangereux de chercher à éviter cette conversation. De mon point de vue, elle est essentielle parce qu’elle rappelle la contribution historique des femmes blanches au déploiement de la suprématie blanche ainsi que leur rôle à jouer dans les manifestations du racisme, qu’il soit systémique ou ordinaire.
Cette question posée naïvement révèle beaucoup de choses sans le vouloir. Un imaginaire où la femme blanche est forcément une victime et l’homme noir est forcément la brute. Un imaginaire hérité du colonialisme et de l’esclavage qui continue de faire des ravages, encore aujourd’hui.
Du Mississippi à Repentigny. lol.
Est-ce que les filles racisées avaient raison de chercher à confronter l’adolescente qui a insulté son chum en employant le mot en n? Se seraient-elles contentées d’une franche discussion ou en seraient-elles venues aux mains?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Il y a longtemps que j’ai été adolescente.
Mais je viens d’un coin de la ville où il est entendu que when you talk shit, you get hit. Et mon passage à l’école privée m’a confirmé que même les gosses de riches règlent généralement leurs comptes entre eux, dans les couloirs menant aux casiers, sans qu’on en fasse des affaires d’une importance nationale.
J’ai de la misère à éprouver de la sympathie pour une adolescente qui a peut-être sciemment utilisé le mot en n pour faire chier quelqu’un qu’elle prétend aimer. Je sais, je sais, les adolescents sont cons. À cet âge, le cortex préfrontal n’est pas encore complètement développé. Mais pareil, ça n’augure rien de bon.
C’est à partir de quel âge qu’on commence à call out le racisme? Loin de moi l’idée de vouloir instaurer un barème, mais si on ne le fait pas dès un jeune âge, ça va donner quel genre d’adulte?
Le racisme s’apprend tôt dans la vie. Parlez-en à ceux qui en sont victimes. La première fois qu’on m’a lancé le mot en n et qu’on m’a traitée de guenon, je devais avoir huit ans. Dans les deux cas, l’insulte avait été lancée par une fille. Blanche.
Le racisme s’apprend tôt, et il est toléré longtemps durant ces périodes charnières que sont l’enfance et l’adolescence. Les enfants racisés ont souvent « the talk » avec leurs parents avant d’entrer au secondaire. Peut-on en dire autant des enfants blancs susceptibles d’insulter leurs camarades de classe?
Je vais terminer mon texte avec quelque chose d’inusité pour moi : un souhait.
J’espère sincèrement que ce texte provoquera un inconfort utile chez les femmes blanches. Pas toutes les femmes blanches! Mais suffisamment de femmes blanches pour que je n’aie plus à toujours être sur mes gardes, à me dire, comme bien des personnes racisées sur TikTok, que dans une forêt, si j’ai le choix entre un ours, un homme de toutes origines ethniques confondues, ou une femme blanche, je choisis l’ours.
Toujours l’ours.
Honnêtement, je ne le sais plus. Désolée de faire l’étalage de mes états d’âme en introduction, je sais que ça alourdit cette lecture (notre réviseure Audrey me souffle dans le cou live), mais je suis dans mon cynique era et je ressens le besoin de justifier pourquoi j’ai dorénavant une réticence à réagir à l’actualité en temps réel. J’ai plus la motivation de contribuer, bien malgré moi, à l’épuisement collectif face à un monde qui part en vrille depuis le premier mandat de Trump.
Bref, j’allais m’abstenir de commenter le dossier de Repentigny dont la couverture chez URBANIA a été confiée aux bons soins de mon collègue Jean qui a eu le flair de retourner sur les lieux du crime avec juste ce qu’il faut de détachement. Mais le bon vieux journalisme de terrain a eu raison de mon silence, car c’est dans ce texte que j’ai appris que, derrière la fameuse altercation ayant fait le tour du web, il y avait une chicane de couple… sur fond de racisme.
D’abord parce que je suis surprise que cette version de l’histoire ne circule pas davantage dans les médias traditionnels, en particulier chez ceux qui ont trouvé le c̶u̶l̶o̶t̶ moyen d’exploiter le filon des guerres culturelles et de blâmer l’immigration pour la bagarre. Ensuite parce que le fil des événements révèle un pattern reconnaissable entre mille pour tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux enjeux de la diversité dans un contexte sociohistorique.
Je sais que ce que mon collègue Jean a recueilli, c’est des ouï-dire de cours d’école et qu’on ne connaîtra jamais toute la vérité dans cette affaire. Mais même en étant fragmentaire et imparfait, ce que le récit met en lumière, c’est peut-être plus qu’une simple bagarre d’adolescents. C’est plutôt un scénario tristement familier : celui où la vulnérabilité, sincère ou performée, d’une jeune fille blanche qui a commis une gaffe déclenche une chaîne de réactions qui dépasse largement le conflit initial.
D’ailleurs, sur papier, la masculinité occidentale s’érige comme rempart symbolique contre les violences faites aux femmes (pensez fémonationalisme), même si, dans la pratique, c’est une tout autre chose. Je sais très bien que les filles et les femmes blanches ne sont pas toujours protégées ou crues, et ça, c’est un enjeu de société en soi. Il demeure toutefois qu’elles sont davantage protégées et crues que les femmes autochtones et les femmes racisées, en particulier les femmes noires. Et ça aussi, c’est un enjeu de société.
Parmi eux, l’infériorité intellectuelle, la prétendue résistance plus élevée à la douleur ou encore la prédominance des émotions, laissant croire que les personnes noires seraient souvent en proie à des réactions primaires, enfantines, volatiles (faisant de nous de perpétuelles drama queens) contrairement aux personnes blanches cartésiennes et stoïques. Ces dernières sont donc perçues comme plus sincères, authentiques et crédibles quand elles flanchent, par tristesse ou colère, avec pour conséquence que leur douleur, en particulier celle des femmes, suscite davantage de compassion. Leur version des faits est donc plus facilement relayée.
Évidemment, on ne cherche plus à savoir ce que la femme blanche a troublé de son côté et comment elle manipule le récit à son avantage de façon à ne jamais avoir à admettre ses torts ni présenter des excuses. Surtout quand cette dernière est en plus habitée du syndrome du personnage principal (main character syndrome). Tout tourne autour d’elle et de son confort. Tout est mis en œuvre pour préserver son intégrité physique et morale, tout comme son ego et son ascendant sur les minorités.
@lamorena42004 When ppl are around they cry harder #fyp #foryou #foryoupage
Avant de m’envoyer chier en commentaire, sachez que tout ça est un phénomène documenté en sciences sociales, notamment parce que l’histoire regorge d’exemples où les larmes des femmes blanches ont été instrumentalisées pour opprimer des minorités. Pour le bien de cet article (et de notre réviseure qui tape du pied à côté de moi), je me limiterai à deux exemples tristement célèbres.
Bref, la tendance est lourde et pas juste sur TikTok. Tarana Burke, la femme noire derrière le mouvement #MeToo, s’est d’ailleurs montrée très critique du slogan « Believe all women » (« Croyez toutes les femmes »), spécifiquement à cause de cette tendance historique de fausses accusations de femmes blanches qui entraînent la mort d’hommes noirs innocents. (D’ailleurs, à l’origine, le mouvement #MeToo avait été pensé afin de dénoncer les violences à caractère sexuel dont les femmes racisées sont victimes et s’est vu récupéré par des femmes blanches à Hollywood, dix ans plus tard.)
L’affaire Imane Khelif repose aussi sur des larmes de crocodile, celles d’Angela Carini. Lors des Olympiques de Paris en 2024, la boxeuse italienne avait abandonné en pleurnichant son match contre l’Algérienne à l’allure androgyne, déclenchant ainsi une vague de haine et une mobilisation politique sans précédent (ça s’est rendu à Elon Musk???) contre Khelif.
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Au Québec en particulier, il y a quelque chose de profondément tabou quand on parle de profilage racial. Toujours, on assume que les acteurs principaux sont les hommes blancs. Mais qui se plaint des enfants racisés « turbulents » à la garderie? Qui adultifie les enfants racisés dans les écoles? Qui fait des signalements à la DPJ en envoyant de manière disproportionnée les services de protection de la jeunesse dans les foyers autochtones et racisés? Qui décourage les élèves racisés de poursuivre des études supérieures en leur demandant de considérer des métiers manuels? Qui fait couler les étudiantes en sciences infirmières? Qui rit des mères autochtones à l’hôpital? Qui ébouillante des enfants dans la rue? Qui, enfin, appelle la police pour se plaindre des jeunes racisés qui n’ont pas d’affaires dans leur beau quartier?
Avant d’écrire le présent article, j’ai commenté celui de mon collègue Jean sur Facebook, en relevant l’affaire du mot en n. Quelques heures plus tard, une abonnée que j’estime beaucoup, une femme blanche woke, me demandait en privé si j’avais considéré la possibilité que l’adolescente ait eu recours au mot en n parce qu’elle avait été victime de violence de la part de son copain, comme si les femmes blanches n’étaient racistes que pour se défendre, sous la contrainte, en dernier recours.