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À mes dix ans, ma mère m’a offert un cadeau qui allait faire dévier le cours de ma vie : le roman Harry Potter et la pierre philosophale. À peine plus épais que les tomes de La courte échelle que j’avais dévorés à la bibliothèque de mon école primaire, c’était une surprise à part entière. Je n’avais jamais entendu parler du sorcier britannique à lunettes qui faisait fureur chez les enfants de mon âge de l’autre côté de l’océan. Ma mère non plus ; elle avait lu un article sur son auteure, JK Rowling, dans le Reader’s Digest et, connaissant mon amour pour le film Matilda et les bandes dessinées de la sorcière Mélusine, s’est dit que ça risquait de me plaire.
Et elle a eu raison. Comme elle a eu raison. Il a suffi de quelques pages pour que Harry, Ron et Hermione deviennent le centre de mon univers. Mes seuls amis alors que je lisais leurs aventures, assise en tailleur au pied du mur de briques où on faisait la file à la fin de la récréation. Insatiable lectrice que j’étais, les autres tomes ont rapidement suivi. Je me souviens encore du frisson de sororité au moment où Hermione a adopté le mal-aimé Pattenrond, de ma haine envers le malcommode Severus Rogue et de ma déception quand, à mon onzième anniversaire, je n’ai reçu qu’une carte de souhait de ma grand-mère. Oui, elle contenait vingt dollars, mais, comme tous les moldus de mon âge, j’aurais préféré une lettre confirmant mon inscription à une école dissimulée dans les montagnes de cette contrée mystérieuse et hantée qu’est… l’Écosse.
Aussi vif qu’il fût, cet amour s’est rapidement étiolé avec les années. Étant à jour dans mes lectures, je devais patienter de longues années avant l’arrivée d’un nouveau livre ou film. Cette absence m’a forcée à voguer vers d’autres pavés littéraires qui m’ont tout autant, sinon plus charmée : la série À la croisée des mondes de Philip Pullman, Le seigneur des anneaux de Tolkien (à ce jour un favori) et, éventuellement, les Chroniques des vampires d’Anne Rice. Comme deux amis qui empruntent des chemins différents dans la vie, Harry Potter ne faisait que trop rarement acte de présence dans la mienne. Pas assez pour continuer d’avoir un impact réel sur la femme que je devenais.
Puis, c’est en juillet 2011 que j’ai activé la sonnette et suis descendue du Magicobus une fois pour toutes. Je quittais le cinéma Banque Scotia après avoir vu Harry Potter and the Deathly Hallows – Part 2 en compagnie de ma plus vieille amie, et j’ai su que pour moi, c’était la fin. Bien sûr que j’étais triste à l’idée de quitter mes vieux amis, mais j’étais reconnaissante du chemin qu’on avait parcouru ensemble. On pouvait se dire au revoir, le cœur léger malgré le poids des souvenirs accumulés.
Pour une raison qui m’échappe, beaucoup de milléniaux ont ignoré la voix qui annonçait qu’on venait d’arriver au terminus et qu’il était temps pour tout le monde de descendre. Fermement installés, emmitouflés dans de la marchandise à l’effigie de la maison à laquelle ils ont décidé qu’ils appartenaient, ils exigeaient qu’on fasse encore un tour. Et un autre. Et un autre.
Puis, en voyant que Tim Hortons, une entreprise bien d’ici, lançait un menu 100 % Harry Potter, un p’tit gars pas d’ici pantoute, j’ai failli me demander si c’était vraiment nécessaire. Si quelqu’un voulait ça. Malheureusement, connaissant mes camarades milléniaux, je savais qu’ils répondraient présents. Que, même si le Tim est connu pour le enshittification de son menu, ils iraient faire la file pour un beigne à l’effigie de leur maison, même si ce dernier était probablement encore congelé quelques heures auparavant.
Que voulez-vous ? Les milléniaux ont un amour qui ne veut pas mourir.
Avant de m’aventurer plus loin dans ce texte, une précision s’impose. Ce texte n’a pas pour but de shame, d’invectiver ou de partir en guerre contre les lecteurices qui seraient toujours des fans avides de la série. Moi-même, j’ai connu quelques regains d’amour pendant la période des Fêtes ou en voyant une jolie tasse sertie des armoiries de Serdaigle sur une tablette d’articles en liquidation chez Winners. J’ai aussi un tatouage qui se veut une référence discrète à la série, mais je ne vous le montrerai pas. Le mystère est ce qui maintient une relation en vie (clin d’oeil).
Plutôt que d’avoir honte, ces éléments, une partie intégrante de la personne que je suis, expliquerait la ténacité des sentiments des milléniaux : plus qu’une simple série de livres, Harry Potter a carrément teinté notre rapport au monde.
Harry Potter, c’est la raison pour laquelle plusieurs d’entre vous ont passé la nuit devant un cinéma ou une librairie, costumés ou non, pour voir ou lire avant tout le monde le nouveau volet des shenanigans de nos amis à l’accent rigolo (je suis pas la seule à avoir fait le saut la première fois que j’ai vu les films en anglais, là ?). Internet nous a fait accéder à une autre dimension de l’œuvre, tout en nous permettant de connecter avec des Potterheads partout à travers le monde. L’une des premières adresses web que nous avons visité est potterworld, anxieux que nous étions d’enfin connaître à quelle maison on appartenait… et recommencer le quiz si on se faisait envoyer chez Poufsouffle. À ce jour, je réponds « par là, par là, par là » d’une voix nasillarde quand on me demande des directions, en hommage aux vidéos (qui seraient aujourd’hui turbo cancel) du Stupid Show.
Plus qu’une simple histoire, Harry Potter était une manière de naviguer le monde. En débutant mon baccalauréat en littérature, la majorité de mes collègues avaient découvert leur amour pour les lettres en dévorant la série. Quand j’ai eu ma première job de bureau, ma cheffe d’équipe avait entièrement décoré son bureau de marchandise Harry Potter et, n’ayant que très de choses en commun sinon ça, notre amitié a trouvé là un terreau fertile pour s’épanouir. Encore aujourd’hui, chez URBANIA, avec mes collègues milléniaux, on s’assigne des maisons et on s’obstine quand on n’est pas d’accord (avouez qu’Hugo Meunier est un Poufsouffle !).
C’est le liant d’une génération entière. Un langage dont nous maîtrisons les codes mieux que quiconque. Une part intégrante de notre identité.
L’œuvre elle-même comprend sa propre hiérarchie interne : il y a les moldus et les sorciers. Et parmi les sorciers, il y a les maisons : Poufsouffle, Serdaigle, Gryffondor et Serpentard. Comme le test Myers-Briggs et notre signe astrologique, Harry Potter produit de nouveaux paramètres pour classer et organiser les individus. Une manière pour que tous se sentent spéciaux, à leur manière. Enfant, j’avais du mal à trouver ma place parmi les moldus. Les livres m’ont fait cette promesse : celle qu’un jour, je trouverais ma gang grâce à ces nouveaux codes que j’avais internalisés. Comme une poignée de main secrète, j’allais dire que je suis une Serdaigle et cette révélation s’accompagnerait d’un sourire d’approbation : « Oh my God, moi aussi ! »
Puis, c’est selon moi en raison de notre amour pour Harry Potter que la majorité des milléniaux se dispersent sur la gauche de l’échiquier politique. C’est nous, l’armée de Dumbledore. En 2012, pendant la grève étudiante, les slogans à saveur potteresque étaient nombreux. Tenaces. On comparait les frais de scolarité de notre institution scolaire à ceux de Poudlard. Jean Charest à Voldemort. Son cabinet, c’était les mangemorts.
En 2026, la cible de la comparaison s’est déplacée. Trump, c’est Voldemort (bon, physiquement parlant, je dirais plutôt Stephen Miller). C’est pas nous qui l’avons dit. C’est JK Rowling. La maman adoptive d’une génération entière ainsi que notre plus grande déception.
Je vous vois venir avec un argument devenu ô combien prévisible en ces temps où l’on tente de faire subir les conséquences de leurs actes à ceux qui les ont posés.
« Il faut séparer l’homme de l’artiste. »
Ou, dans le cas qui nous intéresse, la femme de la sorcière. L’auteure bien-aimée de la transphobe.
Au risque d’en surprendre plusieurs, je crois qu’il est possible d’avoir ce débat et que, dans certains cas, oui, on peut séparer la personne de l’art qu’elle produit. Par contre, cet argument est selon moi valable pour, disons, Ernest Hemingway, Picasso ou Rainer Werner Fassbinder, mais pas pour Marilyn Manson, Johnny Depp ou JK Rowling. Dans le premier cas, ces artistes sont décédés et hors d’état de nuire. Dans le deuxième cas, non seulement vos sous servent à supporter financièrement une personne déjà riche et aux agissements questionnables, en plus, vous signalez à des victimes que leurs souffrances vous importent peu parce que quand vous étiez jeune, son bourreau a interprété un pirate alcoolique et misogyne dont le poster tapissait votre chambre.
Pour une raison qui m’échappe, malgré leur engagement politique, les milléniaux ont une réserve infinie de laissez-passer pour ceux et celles qui ont produit de l’art ayant marqué leur enfance. Ceci est une excellente nouvelle pour les Spice Girls au cas où l’envie leur prendrait de dévaliser une banque. (En fait, je les y encourage, ça serait la meilleure suite possible à Spice World.)
Le problème, c’est qu’une relecture même très sommaire de l’œuvre permet de constater que Joann, elle n’a jamais été particulièrement woke. Une sorcière asiatique (l’unique de toute la série) qui s’appelle Cho Chang. Un sorcier noir élevé par une mère monoparentale et son meilleur ami, un sorcier irlandais maladroit qui fait tout sauter. L’antisémitisme. L’apologie de l’esclavage. Un personnage qui n’est gai qu’une fois que la série est terminée et que les ventes ne risquent plus d’être atteintes par une telle révélation. En périphérie de son œuvre, JK Rowling a aussi prodigué du soutien financier à une campagne s’opposant à l’indépendance de l’Écosse.
Si l’œuvre de JK Rowling était pour les milléniaux, connus (et haïs) pour leur wokisme, un véritable cours de défense contre les forces du mal, pourquoi n’arrivent-ils pas à se détourner de celle qui ne cesse de grimper les rangs parmi ceux qui nous pourrissent la vie ?
Parce qu’à un moment, il faudra se demander si notre soif de nostalgie a préséance sur les droits et libertés de groupes vulnérables.
Dans une entrevue avec le média britannique The Telegraph, l’actrice Bel Powley, qui interprétera Petunia Dursley dans la série HBO, fait état d’un magnifique exemple de faillite personnelle. Dans un premier temps, Powley exprime son désaccord avec les politiques de JK Rowling : « Je crois fermement que la communauté trans mérite la sécurité, le respect et une acceptation totale. » Puis, juste avant qu’on ait le temps de l’applaudir, elle se tire volontairement dans le pied : « Mais j’adooooore Harry Potter 🥺. »
Le problème, c’est qu’en se joignant à la série, Bel Powley participe à la victimisation des personnes trans. Même chose en sirotant votre très douteux RafraîchiTim pétillant du Patronus. Voyez-vous, l’argent généré par cette nouvelle pierre à l’édifice des aventures du petit sorcier cicatrisé n’ira pas dormir tranquillement dans un coffre chez Gringotts. Plutôt, une partie ira directement au JK Rowling Women’s Fund, un organisme qui, sous le couvert de militer pour les droits des femmes, participe activement à limiter ceux des personnes trans.
En 2026, votre soif de nostalgie a des conséquences réelles sur l’avenir des personnes trans.
Je suis loin d’être la première à me demander d’où vient cet amour indéfectible des milléniaux pour Harry Potter. Et ce que je constate, c’est que plusieurs y vont souvent d’une conclusion fort condescendante, qui refuse d’examiner l’enjeu dans son contexte. On accuse souvent les milléniaux d’être trop nostalgiques. D’être atteints du syndrome de Peter Pan. On refuserait de grandir, préférant passer nos journées à chanter des hymnes Disney et à jouer au Quidditch avec nos amis au parc Lafontaine. Jamais on ne se demande d’où vient ce désir, voire ce besoin d’effectuer un retour vers le futur qui anime mes camarades nés entre 1981 et 1996.
Les milléniaux ont du mal à se défaire de l’emprise de la série parce qu’ils ont été la cible d’une campagne publicitaire engrossée par un capitalisme déchaîné. Parce que pour faire partie de la gang, la simple lecture des livres n’a rapidement plus suffit. On nous a fait croire que pour être un fan, un vrai, il fallait savoir à quelle maison on appartenait, voir les films avant les autres moldus et s’assurer d’avoir sur notre personne, en tout temps, une preuve de notre amour pour l’œuvre de JK Rowling. L’intimité de l’acte de lecture a été remplacé par une performance.
Harry Potter, c’est aussi l’œuvre qui a marqué notre enfance. Les années où notre personnalité, notre sentiment d’appartenance au monde se sont forgés. Quand on retourne à Poudlard, on retrouve un monde pré-pandémique, pré-réseaux sociaux et pré-déclaration d’impôts. Un monde plus simple où on savait qui étaient les bons et qui étaient les méchants. Un monde en lequel on avait espoir.
L’amour est une chose tragique, car on ne choisit pas son objet. On aime, tout simplement. Les milléniaux ont plus ou moins choisi d’aimer Harry Potter. C’était ça ou appartenir à la caste des moldus. Par contre, si on ne choisit pas ce qu’on aime, je crois fermement que notre agentivité réside dans notre manière d’aimer. Comme on offrirait pas une carte cadeau de la SAQ à une personne en sevrage (la section sans alcool de la SAQ laisse à désirer, merci de ne pas me corriger là-dessus), on peut ne pas donner de sous à une personne qui les utiliserait pour militer contre les droits d’une communauté marginalisée et envoyer des fleurs à un abuseur de femmes.
Les milléniaux, libérez-vous de votre FOMO. Après tout, on a vécu l’âge d’or de la série. Les lancements de livre, l’annonce du casting pour les films originaux et leur sortie en salle. Le reste n’est qu’une campagne de marketing éhontée pour continuer de nous soutirer notre argent maintenant qu’on n’a plus à en demander à nos parents.
Ce n’est plus notre statut de fan qui est remis en question, mais la solidité de notre système de valeurs.
Vous n’avez pas besoin de visionner la nouvelle série HBO Harry Potter pour être un fan. Vous n’avez pas besoin d’écouter les livres audio exclusifs à Audible et vous n’avez pas besoin d’acheter des Tim Bits dans un vif d’or en plastique cheap chez Tim Hortons. Vous êtes un fan. Vous le savez et nous aussi. La performance peut cesser.
À la place, lisez vos livres que vous avez déjà, props si ce sont les originaux Gallimard avec les illustrations un peu laides. Et si vous les avez malencontreusement égarés pendant un déménagement ou si vos parents les ont envoyés chez Renaissance, vous croyant trop vieux pour encore les lire, le marché seconde main est là pour ça. En plus, vos sous iront à ceux qui en ont réellement besoin. Visionnez les films sur VHS, DVD ou Blu-Ray. Et parce que je parle sans cesse de l’importance d’à nouveau connecter avec les nôtres, invitez vos amis qui ne les ont pas. Hier, j’ai fait un détour par le Village des Valeurs et je peux le confirmer : chaque film était là, en DVD, en plusieurs exemplaires. 2,99 $ chaque. Votre budget demeurera intact et celui de Joanne ne bougera pas d’un poil.
Pas besoin de retrancher ce qui a fait de vous la personne merveilleuse que vous êtes aujourd’hui. Coupez simplement ce qui vous fait croire que vous devez dépenser pour y arriver.