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La salle d’attente de la clinique l’Agora est pleine. Le visage d’une jeune femme accompagnée de son animal d’assistance s’illumine à la vue de Sara. Elle se lève pour lui faire un câlin. « Je suis une donneuse de câlins », me raconte la lumineuse employée de la clinique.
Situé au deuxième étage du terminal d’autobus Berri-UQAM, l’endroit n’a pas exactement l’air d’une clinique médicale. Gardée par un guichet vitré menant vers un long corridor, la clinique ressemble à une sorte de caverne d’Ali Baba contemporaine – cachée au cœur d’un immeuble où les gens vont et viennent sans jamais prendre le temps d’observer les alentours.
La Lavalloise Sara Blair est secrétaire à la clinique l’Agora depuis 2023. Cette même clinique a fait les manchettes l’automne dernier après avoir annoncé que le nouveau mode de rémunération des médecins amené par la loi 2 la forcerait à fermer ses portes. Loin d’être une tactique de bras de fer avec le ministre de la Santé de l’époque Christian Dubé, c’était plutôt un cri du cœur d’une clinique à vocation communautaire dont 70 % de la clientèle fait partie de populations vulnérables.
Sara est aussi la batteuse des groupes montréalais The Defamed et Chârogne. Impliquée dans le milieu de la musique punk depuis l’âge de 14 ans, elle n’allait pas laisser la CAQ la mener au chômage et enlever l’accès aux soins de santé à ceux qui en ont le plus besoin.
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Ça, c’était en novembre dernier, mais il s’est passé tellement de choses depuis qu’on dirait que l’annonce remonte à plus d’un an. Entre-temps, le ministre Dubé est parti, la CAQ a reculé sur la loi 2, mais le sort de la clinique l’Agora demeure en suspens. Le 23 janvier prochain, les groupes Chârogne, The Defamed, Unwanted Noise, Ballistix et Fever Visions grimperont sur les planches du cabaret des Foufounes Électriques pour manifester leur soutien à l’Agora, l’un des derniers remparts contre les failles du système de santé.
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Parce que si le combat n’est pas perdu, il est loin d’être fini.
« Ça a été très difficile dans les jours ayant suivi l’annonce de la loi 2 », affirme Sara en assemblant sa batterie avant un jam de The Defamed au studio Rouen, dans Hochelaga-Maisonneuve. « Certains clients nous appelaient en pleurant. D’autres venaient carrément à la clinique pour exprimer leur peine et leur incompréhension face à la loi 2 et à ses conséquences. L’ambiance était très lourde. »
C’est son guitariste Kevin qui lui a donné l’idée d’organiser un spectacle-bénéfice pour venir en aide à la clinique. Même si l’attribution des fonds est une question compliquée pour un OSBL comme la clinique l’Agora, la clinique fait le pont avec plusieurs autres organismes communautaires qui pourront bénéficier de ce rassemblement punk. « On travaille avec plein d’organismes dans le milieu pour répondre aux besoins de la communauté. CACTUS et Spectre de rue, par exemple. On est pas les seuls qui pourraient bénéficier d’un coup de pouce », explique le docteur Antoine Cloutier-Blais.
Pour Sara, l’Agora est bien plus qu’un simple boulot. C’est un milieu où elle sent qu’elle peut faire une différence et être acceptée comme elle est puisque la punk aux cheveux verts ne se métamorphose pas pendant ses heures de travail. « On a des clients en situation d’itinérance, d’autres avec des problèmes de consommation. Des gens désaffiliés du système. Certaines personnes vont se pointer ici sans carte d’assurance-maladie. Les médecins de la clinique ne sont donc pas payés pour les soigner, mais ils le font quand même. Personne ne travaille plus fort qu’eux ici. »
Alors que la CAQ a reculé sur la loi 2 en décembre dernier, Sara s’est demandé à quelle nouvelle mission le spectacle pouvait se dédier maintenant que le sort de l’Agora s’annonce moins sombre. « Au final, je voulais aussi donner cet espace aux gens qui sont proches de la clinique pour se rassembler et célébrer ensemble. Je pense pas être militante au sens conventionnel du terme, mais je voulais créer cet espace où célébrer ce lien-là. Quatre des groupes sur le line-up ont des liens directs avec la clinique. »
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La réponse simple, c’est que personne ne le sait encore exactement. La clinique demeure ouverte pour le moment, c’est déjà une bonne nouvelle.
Pour faire une histoire courte, la clinique aurait dû fermer ses portes parce que la majorité de ses patients – bien que considérés à statut précaire et aux besoins spéciaux – ne se qualifiait pas comme clientèle urgente (codée orange ou rouge) selon les critères de la loi 2, donc la clinique verrait ses fonds diminuer. L’Agora étant un OBNL aux humbles moyens, cette coupure se serait avérée fatale.
« On aurait carrément pas pu payer le loyer en janvier », explique au bout du fil le Dr Antoine Cloutier-Blais, qui m’a accordé quelques minutes pendant sa journée de congé. « Pour l’instant, c’est business as usual. »
Pour l’instant? Jusqu’à quand au juste? Le gouvernement a jusqu’au 28 février pour déposer la nouvelle itération de son projet de loi sur la rémunération des médecins, mais la clinique l’Agora peut se projeter dans un avenir plus radieux ou, du moins, fonctionnel. « Cette nouvelle version prévoirait un système de double palier pour la médecine familiale. On parle d’un statut spécial pour les cliniques aux pratiques particulières, hors de celles des GMF (groupes de médecine de famille) standard. Donc, peut-être aura-t-on plus de financement? Mais on a aucune garantie là-dessus encore. Alors, on attend le 28 février comme tout le monde », raconte le Dr Cloutier-Blais.
En attendant, l’équipe ne peut que continuer à se battre pour une clientèle qui en a besoin. Un spectacle punk pourrait-il avoir une incidence quelconque sur leur avenir?
« On ne le sait pas, parce que c’est la première fois que quelqu’un organise un événement de la sorte pour la clinique. C’était vraiment pas notre initiative à nous, c’est l’idée de Sara. C’est elle qui a levé la main pour faire quelque chose. Donc, j’ai hâte de voir », conclut le docteur.
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