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Bien avant Maïté, Hélène Darroze, louloukitchen et les autres stars du #food sur TikTok, il y avait Françoise Bernard. Si vous fouillez dans la cuisine de vos parents,vos grands-parents ou encore le rayon livres de votre recyclerie préférée, il y a 99,99% de chances (c’est des vrais chiffres issus d’un institut de sondage très sérieux) (Ok c’est faux, mais c’est surement vrai aussi) que vous tombiez sur un exemplaire usé, rapiécé ou légèrement défraîchi des Recettes faciles. Avec plusieurs millions d’exemplaires vendus depuis sa sortie en 1965, c’est clairement l’un des monuments de la gastronomie française populaire. Mais ce que l’histoire semble avoir (plus ou moins) oublié, c’est que Françoise Bernard n’existait pas.
Imaginée de toutes pièces par des publicitaires dans une intrigue digne de la série Mad Men, elle ne devait être qu’une banale astuce pour refourguer des invendus de margarine. Pire encore : la jeune femme embauchée pour l’incarner ne savait même pas faire une omelette.
Sortez les pop-corns (fait-maison !) on vous raconte la succulente histoire de la toute première icone du Brand Content. (= Le contenu éditorial crée par des marques, pour ceux qui captent rien à la langue du Fish&Chip’s). L’histoire improbable d’une simple secrétaire jouant un rôle d’imposture qui a fini par s’imposer comme la boss finale incontestée de la cuisine française.
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L’histoire commence au début des années 1950. La France se remet doucement de la Seconde Guerre mondiale et tente de tourner la page des pénuries. Pendant la guerre et jusqu’à la fin des tickets de rationnement fin 1949, le beurre était quasiment introuvable. Les Français ont donc dû se contenter d’un produit de substitution inventé quelques années plus tôt pour la Marine : la margarine. Souvent vendue sous forme de mottes compactes dérivées de graisses animales, cette alternative souffrait d’une terrible réputation d’un beurre-bas-de-gamme-version-Tému et rappelait bien trop les mauvais souvenirs de la guerre.
Une fois les restrictions levées, plus personne ne voulait donc acheter de cette détestée margarine. Pour sauver ses ventes et continuer à faire tourner son usine flambant neuve, la marque Astra a alors une idée de génie en 1952 : insérer des fiches-recettes aux dos de ses paquets. (Oui, aujourd’hui ça semble banal, mais à l’époque c’était grave inventif vous voyez). Et pour rendre plus humain ces petits ancêtres de tuto foodista, les mecs du marketing (oui parce qu’à l’époque, seuls les hommes ont des postes de pouvoir dans ces doux milieux) inventent une jeune femme dynamique fictive et “conseillère en art culinaire” qui signe chaque recette et qu’ils baptisent « Françoise Bernard ». Et vous allez nous dire : “mais pourquoi que ce prénom et surtout ce nom qui sonne lui aussi comme un prénom ?” Bonne question ! Eh bien, tout simplement parce que Françoise et Bernard sont les deux prénoms les plus donnés aux bébés cette année-là en France.
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Le succès est immédiat et des lettres de consommatrices curieuses commencent à affluer au siège d’Unilever, propriétaire d’Astra. Pour surfer sur ce succès inattendu, la marque décide de faire incarner IRL cette star de papier, notamment pour intervenir dans les médias en tant qu’ambassadrice Unilever et répondre aux courriers qu’ils commencent à recevoir. La firme choisit Andrée Jonquoy, une secrétaire de direction d’une trentaine d’années à la coupe garçonne qui s’ennuyait ferme à son poste.
Il y a juste un petit détail : Andrée ne sait absolument pas -du tout- cuisiner ! Mais elle incarne parfaitement la femme moderne, active et autonome des Trente Glorieuses. Entourée d’une équipe comprenant deux chefs et une vingtaine de dactylos, elle devient son propre cobaye, teste les recettes sur elle-même en apprenant sur le tas et publie chaque mois des petits recueils de recettes qui remportent un succès grandissant. Il suffisait d’envoyer un courrier pour recevoir gratuitement les dernières recettes du moment. L’équipe se retrouve rapidement submergé de courriers.
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Après avoir dopé les ventes de la margarine Astra, tout le monde s’arrache les bonnes recettes de la conseillère star, des cocottes minutes SEB, à la marque Moulinex, ou encore les Olives dénoyautées Parizot. En 1965, c’est la consécration ultime avec la parution de son livre Les Recettes faciles chez Hachette. Une révolution pour l’époque : jusqu’aux années 1960, les livres de cuisine étaient des ouvrages techniques et fastidieux adressés exclusivement aux pro. Françoise Bernard casse ces codes et démocratise la cuisine. Elle a tout bonnement inventé le format « tutoriel » tel qu’on le connaît aujourd’hui.
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Pour la première fois, on trouve : une recette par page, une liste d’ingrédients clairement mise en évidence, le temps de préparation, le niveau de difficulté, des petits conseils en note de bas et surtout, le coût. Elle inclut des index pratiques, regroupant les recettes économiques, rapides, ou celles permettant d’accommoder les restes, répondant ainsi au grand problème des femmes de l’époque qui manquaient de temps, de moyens et de connaissances.
En proposant des recettes à partir d’ingrédients simples et peu onéreux, elle permet aux foyers prolétaires de varier leur alimentation, là où beaucoup ne cuisinaient que de simples soupes ou des steaks frites. Elle devient la confidente de milliers de femmes, recevant jusqu’à une centaine de milliers lettres par an pour répondre à des appels à l’aide ou à des questions parfois très basiques, certaines ignorant par exemple qu’il fallait mettre de l’eau pour cuire un œuf dur.
Il est aussi cocasse de voir ses petits conseils évoluer avec les progrès de la société, passant d’abord de “Quelle recette préparer pour votre petit mari quand il rentre d’une grosse journée au travail” à “Quel plat préparer rapidement pour votre petite famille quand vous rentrez après une longue journée de travail?“. Il faisait vraiment bon d’être une femme mariée au tournant des 30 glorieuses. (Oui au tournant des 30 glorieuses, la femme active continue de nourrir son mari qui met les pieds sous la table sans se soucier de la liste des courses et de la fatigue de sa moitié.)
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Madame Cocotte Minute (ça a longtemps été son surnom, grâce aux livres offerts à chaque achat d’une cocotte minute SEB) qui avait commencé comme une simple invention marketing exploitée par des hommes en costumes va finalement s’émanciper, racheter son propre pseudonyme à Unilever à la fin des années 60 et devenir une véritable self-made woman. Son rayonnement ne s’est pas limité à la France. Elle a tenu l’une des premières émission culinaire à la radio publique Luxembourgeoise. Ancienne traductrice pour les GI américains à la Libération, Andrée Jonquoy parlait mieux anglais qu’elle ne cuisinait (au départ tout au moins) et est aussi devenue une véritable star outre-Atlantique, invitée dans le monde entier pour représenter l’exception gastronomique française. Et pour une fois, c’est une femme qui incarne ce fleuron français, et non pas un énième chef étoilé moustachu. Devenue la coqueluche des journalistes de la presse féminine américaine, elle recevait d’ailleurs régulièrement des éditrices Américaines chez elle à Saint-Germain-en-Laye.
Celle qui a dépoussiéré notre façon de manger a tiré sa révérence le 19 septembre 2021, à l’âge de 100 ans. Alors qu’elle pourrait être l’idole ultime des tradwifes actuelles, à l’époque, elle incarnait une profonde modernité. Elle laisse derrière elle un héritage colossal, ayant été reconnue par ses pairs au point de co-écrire avec quelques géants de la haute gastronomie comme Alain Ducasse ou le pâtissier Sébastien Gaudard, tout en restant fièrement l’icône de la cuisine du quotidien. Ses livres sont sans-cesse remis au goût du jour et toujours édités par Hachette.
(Allez, c’est le moment de regarder dans votre bibliothèque si vous avez pas son fameux recettes faciles ou son incontournable “la cuisine à la cocotte minute”).
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