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L’auteur est chef de l’innovation et de la transformation IA chez URBANIA. Diagnostic Pangram pour ce texte : 100 % humain (mais au moins 10 % d’écriture de notre adjointe à la rédaction qui rend tout meilleur).
Et voilà. On vit officiellement dans un monde où l’IA écrit mieux que l’humain.
J’exagère. On a tous une définition de ce que mieux peut vouloir dire, mais, maintenant qu’un roman rédigé avec l’aide de l’IA s’est retrouvé dans la sélection du prix Goncourt, on peut affirmer que l’intelligence artificielle a franchi un cap.
Oui, Boréal, la maison d’édition de l’auteur Thélyson Orélien, a annoncé détenir la preuve que l’IA a été utilisée dans la rédaction du roman phénomène C’était ça ou mourir.
Au cours des dernières semaines, beaucoup d’encre a coulé (versée par des humains, sans doute) autour de la polémique. On a parlé de racisme, de plagiat, de mensonges éhontés. Ma collègue Vanessa Destiné disait que : « C’est comme si tous les enjeux de notre époque avaient été condensés dans une fenêtre de 72 h ».
Moi, je veux vous parler d’écriture. Comme le disait la chroniqueuse Chantal Guy dans La Presse, toute cette saga aura au moins eu le mérite de nous forcer à ouvrir les yeux sur la présence de l’IA dans la création littéraire.
Car on n’a pas fini d’en entendre parler. Préparez-vous à de grands débats, à des réactions épidermiques et à du déchirage de chemise à profusion.
D’autant plus que notre cerveau a de la difficulté à faire la différence entre l’écriture IA et l’écriture humaine : au moins une étude a démontré qu’à l’aveugle, on préfère un texte rédigé par l’IA plutôt qu’un texte 100 % humain.
Par contre, on attribue plus de valeur à un texte rédigé par une main en chair et en os.
En résumé : les textes IA nous stimulent davantage, mais notre conscience nous dit que ça prend un être humain derrière le message.
On voit bien que ça touche une corde sensible.
Pour démêler tout ça, j’ai revisité un texte que j’ai publié sur LinkedIn à la suite d’une autre polémique autour de la rédaction assistée par IA. Je me suis demandé ce qui nous fâche vraiment quand on aborde cette épineuse question.
Qui a dit ceci ? Qui a tapé ces mots ? Qui fait vivre Jonas Dorléon dans C’était ça ou mourir ? Un écrivain canado-haïtien qui a connu l’exil ou un modèle de langage entraîné sur un corpus littéraire pillé ? Est-ce que je suis en train de lire les idées de quelqu’un d’autre (ou d’une machine) sous la signature d’un auteur avec qui j’ai établi un lien de confiance ?
Savoir qui nous parle vraiment a un effet sur le message. Les émotions qu’on ressent à la lecture de C’était ça ou mourir ne sont pas les mêmes une fois qu’on sait que l’IA a participé à la rédaction.
On valorise le sang et la sueur. Le consensus actuel dit qu’utiliser l’IA dans la rédaction, c’est tricher un peu, prendre un raccourci, doper sa plume en prévision du 100 mètres.
Au-delà de ça, on peut dire que le temps et l’effort mis dans un texte que je reçois est un reflet de ce que je vaux pour la personne qui l’a écrit.
On le prend un peu personnel quand on reçoit un message rédigé par l’IA, parce que ça nous renvoie à notre valeur en tant que personne.
C’est comme si on nous disait qu’on ne vaut pas la peine qu’on prenne le temps et qu’on y mette l’effort. C’est confrontant.
Et la valeur n’est pas dans le texte qu’on reçoit. Il peut être très bon, voire meilleur qu’un texte écrit par un humain. Mais le geste humain est souvent considéré plus important que le texte en soi.
C’est comme peindre une toile. Le consensus dit qu’on ne peut pas déléguer ça à un robot. Ce qu’on lit est le produit d’années, voire de décennies d’expérience, de pratique, de traumatismes, de blessures, de guérisons et d’apprentissage. Ce n’est pas juste mettre un mot à la suite de l’autre, c’est produire quelque chose de beau et significatif.
On se rend toutefois compte que le beau n’est plus seulement l’apanage des humains.
Cela dit, ce n’est pas un art accessible à tout le monde et l’IA peut permettre à des gens qui ne possèdent pas le talent de l’écriture de s’exprimer. Démocratisation ou déluge de slop ? Ça m’amène au prochain point.
Soyons honnêtes : écrire, c’est difficile. C’est un talent, mais c’est aussi un privilège. Écrire (et être lu) donne parfois le droit d’exister.
Et c’est un coût d’entrée dans plusieurs conversations, dont certains aspects du débat public. Écrire permet d’être entendu. L’IA abolit ce coût d’entrée et le fait que ça devienne presque gratuit est un affront à ceux qui ont payé ce coût il y a longtemps. (Vous me direz que beaucoup de personnes qui ne savent pas écrire participent quand même au débat public et vous n’avez pas tort, mais leurs espaces d’expression demeurent restreints.)
C’est un débat complexe. Chaque personne valorise quelque chose de différent dans l’écriture. D’autres personnes sautent à pieds joints dans l’IA sans se soucier de ce qu’on perd lorsqu’on délègue à la technologie.
Mais combien de milliers de lecteurs et lectrices ont pris connaissance pour la première fois du calvaire des personnes qui choisissent de fuir leur pays en lisant C’était ça ou mourir ?
Cette réalité existe maintenant dans l’imaginaire collectif étendu parce que quelqu’un l’a écrite (avec l’aide de l’IA).
Si on revient à l’affirmation de départ, on doit maintenant vivre dans un monde où l’IA peut remplacer, voire déclasser l’écriture humaine.
On fait quoi avec ça ?
Doit-on apposer un sceau « qualité humaine » sur l’écriture 100 % humaine ?
On veut surtout du vrai. Mais c’est quoi, « le vrai » ? Le désespoir et l’empathie ressentie par les lecteurs et lectrices pendant la lecture de C’était ça ou mourir sont vrais.
Un collègue me racontait récemment son indignation devant une eulogie lue lors de funérailles. Eulogie ô combien touchante, mais ô combien rédigée par l’IA. Devrait-on se priver de cet hommage et de vivre ces émotions… par principe ?
Les écrivains ont toujours eu de l’aide. Une éditrice, un rédacteur en chef, un réviseur, une adjointe à la rédaction, un dictionnaire des synonymes. Utiliser des ressources pour mieux écrire n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’on le cache.
Ce qui a causé autant de tumulte autour de C’était ça ou mourir n’est pas tant l’IA, mais le mensonge répété par son auteur. Certaines personnes se sentent trahies. Je les comprends.
Désolé pour mon titre clickbait. L’IA n’a pas gagné. C’est la confiance du public envers les écrits et les auteurs et autrices qui a perdu.