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– Luc Picard? Est-ce qu’il joue encore un écorché vif?
– Ah, je pense bien que oui.
Au bureau, les attentes du public envers les films de Luc Picard sont claires. À un point tel que c’est facile d’oublier qu’il a aussi co-signé et réalisé Babine et Ésimésac, les deux adaptations au grand écran de contes de Fred Pellerin.
À chaque nouveau projet, on présume que l’interprète canonique de la souffrance masculine au Québec n’aura encore que le spleen existentiel à nous offrir. Omertà, 15 février 1839, 20h17 rue Darling, Le dernier souffle, L’audition: l’image de Luc Picard dans l’œil du public s’est construite d’elle-même.
Vous avez probablement déjà une idée très arrêtée, mais son nouveau film Rédemptions mettra vos préjugés à l’épreuve.
À l’aube de ses 65 ans, l’acteur, scénariste et réalisateur marque une nouvelle ère avec ce long-métrage sans personnage principal. Il interprète Marcel, un ancien tueur à gages et… oui, un écorché vif, qui met toutefois en branle une série d’événements à l’origine de liens entre des personnages qui ne connaissaient pas.
« Ça part de loin, cette histoire-là, explique Luc Picard. J’ai écrit un premier jet du scénario en 2009, mais je savais pas trop de quoi ça voulait parler à l’époque, donc je l’ai mis dans un tiroir et je l’ai oublié pendant plusieurs années. C’est en tournant Confessions d’un tueur à gages en 2022 que ça m’est revenu et que j’ai compris: ce scénario-là parle de compassion. »
Rédemptions raconte la trajectoire émotionnelle d’un ensemble de personnages affectés par un double-meurtre commis dans un restaurant au beau milieu d’une tempête de neige. C’est doux, poétique, lumineux. Un peu fleur bleue par moment, même. Et c’est totalement assumé. Rédemptions, c’est surtout Luc Picard là où on ne l’attend pas: ouvert, vulnérable et bienveillant. Aux commandes d’un film qui fait du bien.
Rédemptions est le sixième film de Luc Picard… et le troisième où il interprète un criminel de carrière. « T’es pas le premier à m’en parler et je me suis demandé aussi pourquoi les univers criminels m’intéressaient autant. Ce que j’ai réalisé, c’est que la violence qu’on y trouve est présente partout dans l’histoire de l’art. Les pièces de Shakespeare sont hyperviolentes. Les tragédies grecques aussi. Ça intéresse tout le monde », affirme-t-il.
Dans son film, cette violence unit les gens au lieu de créer du drame. Un situation de vie ou de mort trace de nouveaux parcours dans la vie de ceux et celles qui en ont été témoins. Deux d’entre eux ressentent une puissante attirance l’un pour l’autre. Un père et son fils réconcilient leur différence. Le conjoint d’une des témoins est ébranlé par une autre scène violente à laquelle il assiste. Le sang et la mort unissent des destins pour le meilleur et pour le pire.
« Dans le film, il y a de grandes violences. Plusieurs sont témoins d’un meurtre, un autre personnage nettoie des scènes de crime pour gagner sa vie. Mais il y a aussi de petites violences, comme la tempête de neige. Je voulais illustrer cette adversité qu’on doit affronter en même temps et le beau qui peut en découler. Raconter la solidarité humaine. »
En visionnant Rédemptions, j’ai pensé à ce que le regretté écrivain américain Cormac McCarthy a déjà dit en entrevue: je ne m’intéresse qu’aux questions de vie ou de mort.
L’idée résonne en Luc Picard. « C’est drôle parce que j’ai utilisé une citation de Dickens qui fait écho à celle-ci quand j’ai fait le dépôt de mon projet: “on voyage tous ensemble vers la mort” (we’re all fellow travelers to the grave). La mort, c’est quelque chose qui nous unit. Une crainte qu’on partage, mais qui donne du sens à la vie. C’est une expérience collective. Dans ce sens, je dirais que je m’intéresse aux problèmes des mortels, oui », précise-t-il.
Dès les premières minutes de Rédemptions, la facture visuelle en noir et blanc et la musique d’Alex Nevsky (belle et surtout omniprésente) élève le film au-dessus du double meurtre qui catalyse pourtant son scénario. La violence y est perpétrée hors du cadre. On est dans un état de flottement, entre deux personnages qui vivent quelque chose de fort.
« C’est la première chose que j’ai écrite », révèle Luc Picard, souriant à même la mention de la scène. « Juste deux êtres humains qui ne se connaissent pas, qui vivent quelque chose ensemble et qui, sans même parler, vont jusqu’à faire l’amour. Moi, ça me touche ».
« Pour moi, l’important c’est que le film communique cette émotion que je ressens quand je vois des étrangers s’entraider juste parce que c’est la chose humaine à faire. »
Même si les actions de Marcel chamboulent la vie de plusieurs personnes, Rédemptions n’est jamais complètement à propos de lui ou même à propos des meurtres. C’est un film lumineux avec un ton particulier. « J’avais envie de faire un film chorale. Un de mes films préférés, c’est Magnolia. Certains m’ont dit que ça leur a fait penser à Les uns et les autres aussi. J’aime ça, les hasards, les chassés-croisés. »
Luc Picard compare le travail d’écrire, de réaliser et de jouer un film à celui d’auteur-compositeur-interprète. Il considère que c’est un privilège. « Les opportunités ne sont pas aussi nombreuses qu’on le pense, au Québec, confie-t-il. Créer ses propres projets, c’est précieux. C’est une façon de m’exprimer complètement. Quand on écrit, qu’on réalise et qu’on joue, le film devient l’expression la plus pure de soi-même. »
Rédemptions prend l’affiche le 29 juillet dans près de 60 salles au Québec. Le film sera aussi présenté au festival d’Angoulême en France, le mois prochain.