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Si vous marchez vers le nord sur la rue Wellington, à Verdun, votre boussole indiquera l’ouest. Même chose à Pointe-aux-Trembles, à l’autre extrémité de la ville (même si peu de gens se rendent à Pointe-aux-Trembles dans le but de prendre une marche).
À Ville-Émard, où cette distorsion atteint son paroxysme, les rues qui s’orientent au nord, comme Jolicoeur, pointent en réalité vers l’ouest-sud-ouest, ce qui rapproche le nord montréalais du sud géographique. Sur le Plateau, vous pouvez vous rendre à une adresse supposément au nord tout en observant le soleil se coucher.
Embêtant? Oui. Pourtant, les Montréalais n’y pensent pas tant. Sur Reddit, un internaute admet que lorsque des touristes lui demandent où se trouve le nord, il leur demande de préciser lequel. Il y a le nord géographique, le nord magnétique, le nord montréalais, et aucun ne se trouve au même endroit.
Alors, comment une ville entière s’est-elle bâtie sur de mauvaises coordonnées?
À Montréal, toutes les directions partent d’un même principe : le fleuve St-Laurent coule d’ouest en est. En observant la carte, ça semble vrai : le fleuve prend sa source du lac Ontario et se jette dans l’Atlantique. Pendant près de quatre siècles, il a été l’autoroute liant les Grands Lacs à l’Europe ; monter le fleuve signifiait aller vers l’ouest et le descendre, aller vers l’est.
Le problème, c’est ce que fait le fleuve une fois rendu à Montréal : l’île se situe à la confluence du fleuve et de la rivière des Outaouais. Alors que le Saint-Laurent la contourne, il effectue un virage de près d’un quart de tour, coulant presque plein nord le long de certaines parties de l’île avant de s’orienter à nouveau vers le nord-est. Les villes se sont toujours articulées autour de leurs cours d’eau, et c’est précisément cette caractéristique qui brouille littéralement les cartes pour Montréal. Les cours d’eau de Manhattan bordent ses flancs de manière constante, alors qu’à Montréal, le fleuve pivote sur son passage.
Quand le premier plan d’urbanisme de la ville a été dessiné en 1672, une poignée de rues de ce qui est aujourd’hui le Vieux-Port ont été tracées parallèlement et perpendiculairement à la rive. Le fleuve était considéré comme le plein sud parce que c’est ainsi que les gens le percevait : on arrivait par l’est, on continuait vers l’ouest, et l’eau était la limite inférieure du monde connu.
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Cette fiction se cristallise dans les archives de la ville. Une carte de 1801 réalisée par l’inspecteur des chemins Louis Charland fait pivoter l’île entière pour que le fleuve coule à plat au bas de la page, une petite rose des vents concédant que le nord géographique se trouve en réalité sur le côté. Depuis deux siècles, Montréal est dessinée de côté. C’est encore le cas avec les cartes affichées dans le métro, qui montrent Laval en haut et l’Ouest de l’Île à gauche.
La trame urbaine ne s’est pas limitée au Vieux-Port, et c’est ici que le régime seigneurial entre dans le chat.
Sous le régime français, les terres agricoles étaient divisées en longues bandes étroites qui s’étiraient à partir de l’eau pour faciliter l’accès au fleuve. Lorsque ces lots agricoles sont devenus des rues, elles ont hérité de la même orientation : perpendiculaire à la rive, devenant d’office le « nord-sud », malgré ce que les boussoles en disent.
Ça explique aussi pourquoi ce chaos est loin d’être uniforme. Montréal, comme l’a expliqué David Wachsmuth, professeur d’urbanisme à l’Université McGill, au balado Good Question, Montreal de la CBC, est « une ville de trames au pluriel » : un patchwork de quartiers qui se sont chacun alignés sur leur propre portion du fleuve avant d’être cousus ensemble. Ouvrez une carte du Sud-Ouest, où des trames voisines ont pris leurs repères sur différents plans d’eau, et vous constaterez cette collision par vous-mêmes.
En 1672, la boussole penchait largement du côté des fondateurs de la ville.
Le nord magnétique, soit là où son aiguille pointe, n’est pas le nord géographique, et il se déplace.
Il se déplace drastiquement au fil des siècles, et à l’époque de la Nouvelle-France, il se situait suffisamment à l’ouest de sa position actuelle pour que la trame urbaine inclinée de Montréal s’aligne plus précisément avec le nord magnétique qu’il ne l’est aujourd’hui.
Ainsi, un colon se tenant sur la rue Saint-Paul, boussole à la main, aurait vu son aiguille plus ou moins confirmer l’orientation des rues. Au fil du temps, le pôle s’est déplacé, le GPS a remplacé la boussole, et Montréal a conservé ses appellations.
En traversant le fleuve, le chaos demeure. Par exemple, la Rive-Sud se situe en fait à l’est de Montréal, ce qui explique pourquoi le pont Victoria, que tout le monde décrit comme reliant le nord au sud, traverse plutôt le fleuve d’ouest en est.
Les autoroutes du Québec suivent cette même « logique ». Les routes est-ouest de la province portent des numéros pairs et ses routes nord-sud, impairs ; ces désignations suivent la trajectoire globale d’une autoroute plutôt qu’un tronçon de route particulier. C’est ainsi qu’à Brossard, l’autoroute 30 Est et l’autoroute 10 Est se déploient de manière perpendiculaire tout en se dirigeant officiellement dans le même sens. En prenant suffisamment de recul, on se rend compte que c’est effectivement le cas.
Puis, il y a les Cantons-de-l’Est, qui se situent au sud de Montréal et n’ont rien à voir avec toute cette histoire. En traversant la Rive-Sud vers le sud (donc, vers l’est), vous arrivez dans une région nommée « Est » pour des raisons autres. Les cantons ont été colonisés dans les années 1790 par des réfugiés loyalistes et des immigrants britanniques, et ce nom permettait de les distinguer des Cantons de l’Ouest, qui sont devenus l’Ontario. Gaspé et la Côte-Nord sont en fait bien plus à l’est.
Étrangement, le système fonctionne, malgré tout. Les adresses montréalaises se conjuguent autour de deux points : le boulevard Saint-Laurent sépare l’île d’est en ouest, et les numéros grimpent vers le « nord » à partir du fleuve. Les rues obtiennent leur suffixe Est ou Ouest dès qu’elles traversent la Main, et la numérotation est synchronisée entre les rues parallèles (par exemple, le 5000 Saint-Denis se trouve à peu près à la même hauteur que le 5000 Saint-Laurent). Une fois que vous avez saisi le tout, vous pouvez vous déplacer sans jamais vous soucier de l’endroit où le soleil se lève et se couche. Oubliez le suffixe, par contre, et vous pourriez vous retrouver à plusieurs kilomètres de votre destination.
Par chance, cette convention est omniprésente. Les parcours d’autobus sont basés sur les points cardinaux montréalais, et tout – des plaques d’adresse aux panneaux de sortie, en passant par les annonces de logements et la moindre indication géographique donnée par un résident – repose sur la logique du fleuve. Le physicien Alan Chodos, qui a grandi à Montréal dans les années 1950, se remémore son enfance à Outremont où, pour sa mère, « remonter la rue » signifiait littéralement descendre la pente, parce que « monter » signifie aller vers la montagne, même si on vit sur son versant opposé.
La montagne est au nord. La rivière au sud. En haut, c’est vers la montagne. Ce sont des dogmes, pas des repères.
Est-ce que ça devrait être corrigé? Oui. De la même manière qu’on pourrait appliquer le système métrique à une recette de votre grand-mère. Mais à l’échelle d’une ville comme Montréal, il faudrait renommer la moitié des rues, reprogrammer tous les parcours d’autobus et rééduquer des générations de citoyens pour qui cette carte est inclinée est, tout simplement, la forme même de leur foyer.
Alors, acceptons que le soleil se lève au sud, et le reste s’emboîtera naturellement.