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L’eau tombe du ciel, s’attarde dans les lacs, creuse son passage dans les rivières. Au Québec, elle coule comme une évidence. On ouvre le robinet, et ça vient. Gratuite, abondante, presque banale. Une richesse longtemps préservée des tensions, dont on sait la fragilité, mais que l’on persiste à croire infinie.
Ailleurs, pourtant, elle se négocie, se stocke, s’échange comme une matière première parmi d’autres. Et ici aussi, lentement, le vocabulaire glisse. On ne parle plus seulement de protéger l’eau. On parle désormais de la « valoriser ». Un mot lisse, technique et pourtant trouble.
Derrière ce mot, une question dérangeante : à partir de quand une richesse collective bascule-t-elle en opportunité d’affaires?
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Au Québec, où l’eau est juridiquement un bien collectif, le débat est suspendu : jusqu’où peut-on la marchandiser sans, déjà, commencer à se l’approprier?
Sous les néons de l’UQAM, le panel se tient presque en catimini. Une salle en retrait, comme pour contenir d’éventuels débordements. Mais la tension, elle, est présente. Elle circule moins autour de l’enjeu que de celui qui, ce soir, lui donne un visage.
Au bout de la table : Olivier Primeau. Entrepreneur omniprésent, figure médiatique impossible à ignorer, patron du Beachclub, critique de poutine, acteur para-politique à ses heures. Et, depuis 2022, acteur pas si discret du secteur de l’eau.
Autour de lui, trois voix pour cadrer la discussion : une avocate, un professeur, une militante autochtone. Trois regards, trois registres. Lui, tout de noir vêtu, chaussures Jordan aux pieds.
En 2022, Olivier Primeau met la main sur Dominion Water Reserves, qu’il rebaptise Groupe Prime Drink, et acquiert au passage six permis de captage d’eau de source. Au Québec, on en compte 42, pour un volume autorisé qui dépasse les 10 milliards de litres par année — majoritairement exploités par des géants comme Danone, Nestlé, Coca-Cola ou Eska.
À lui seul, Primeau contrôlerait environ 36 % de ce volume, le tout pour 3 millions de dollars. Une somme qui, à cette échelle, surprend. Des permis souvent « vieux de 30 ou 40 ans », précise-t-il, déjà en circulation. Lui-même dit avoir été étonné d’avoir pu mettre la main sur de tels actifs.
Mais il assume vite sa lecture : l’eau du Québec est mal gérée, sous-évaluée. Un « or bleu » dont on n’exploite pas suffisamment le potentiel. Il plaide pour une exploitation plus structurée. En février 2025, il rencontre des élus à l’Assemblée nationale. Il insiste : il ne veut pas exporter l’eau. Seulement mieux l’encadrer.
Mais son plan demeure flou. Litiges en cours obligent, il entretient depuis plus d’un an un silence stratégique autour de son projet de « valorisation ».
Et ce flou alimente les inquiétudes. Car entre usage et propriété, une zone grise persiste, celle d’une privatisation qui ne dit pas son nom.
Selon Me Valérie Belle-Isle, la trajectoire de la marchandisation de l’eau dépend avant tout du rôle que l’État choisit de jouer. En théorie, le cadre tient : l’usage est balisé par un régime d’autorisations, et le ministre au pouvoir peut modifier, restreindre, refuser, voire retirer des permis. Dans les faits, pourtant, ce pouvoir est peu exercé. Aucun permis n’a été retiré.
Depuis 2019-2020, les règles ont pourtant été resserrées. Les projets sont davantage scrutés, les critères plus exigeants. Obtenir un permis d’embouteillage est devenu un parcours complexe.
Malgré ses garde-fous, selon Me Belle-Isle, le système demeure poreux et largement tributaire des couleurs politiques au pouvoir. Il suffit de penser à la Fonderie Horne.
Dans cette vaste joute mondiale, Primeau se présente comme un petit joueur local face à des multinationales, souvent américaines. Il évoque un projet de société. Un modèle à la Hydro-Québec. Mais que propose-t-il réellement? Un rachat des permis par l’État? Une nationalisation en filigrane? Il ne le dit pas.
« On n’a pas pompé un litre », répète-t-il. « Je veux que ça reste au Québec. » Le discours se veut rassurant, mais l’ambiguïté demeure.
À ses yeux, le Québec laisse filer une richesse. L’abondance nous endort. Sa proposition tient en un mot : structurer. Exploiter. Créer de la valeur, dit-il, pour sortir la province d’une forme de misère chronique, en rappelant au passage la vétusté de nos réseaux d’aqueduc.
Face à lui, le professeur Alexandre Lillo, spécialiste en droit de l’environnement à l’UQAM et auteur d’un ouvrage de référence sur une stratégie pancanadienne de l’eau, élargit le cadre. Le débat, insiste-t-il, déborde largement l’économie. Il est éthique, politique, juridique.
Depuis plus d’un siècle, l’intérêt américain pour l’eau des Grands Lacs alimente les craintes. Mais l’eau n’est pas le pétrole. C’est une ressource vitale. En principe, sa commercialisation devrait demeurer exceptionnelle. Or, dans les faits, on en permet déjà l’exploitation, pour des retombées souvent modestes. L’État agit en gardien.
Reste cette question : parle-t-on encore d’un patrimoine collectif… ou d’un actif qu’on commence, peu à peu, à monnayer? Le professeur, lui, glisse vers le cynisme.
Pour Melissa Mollen Dupuis, réalisatrice et environnementaliste innue, voix engagée pour la protection du territoire et des savoirs autochtones, le problème se joue ailleurs : dans notre manière d’habiter le territoire. On continue de penser le Québec comme un espace sans fin, où l’eau, les forêts, les minerais étaient inépuisables.
Dans ce cadre, les peuples autochtones deviennent tour à tour partenaires ou cibles. L’industrie invoque la réconciliation, promet des emplois, des retombées, une forme de « grande séduction ». Mais ces communautés portent aussi un statut juridique singulier. Elles peuvent ralentir, contester, parfois bloquer. « Être le dernier rempart », dit-elle.
Et ce, malgré une pression économique constante, qui pousse à accepter ce qui, autrement, serait refusé.
« Mes intentions sont bonnes », rétorque Olivier Primeau. Et s’il fait de l’argent? « Si ça fonctionne, oui. Idéalement. Je ne m’en cache pas. »
Un pari sur une ressource sensible, qui commence à prendre des airs de Bitcoin.
Il insiste : il ne veut pas embouteiller. Seulement exploiter autrement. Moderniser. Rentabiliser. Se prémunir contre les intérêts étrangers. Mais derrière, une logique bien connue affleure : celle du marché, racontée avec un accent de Sainte-Martine.
L’avocate du cabinet Lavery le rappelle : embouteiller et vendre de l’eau n’a rien d’illégal. Le cadre existe. Les outils aussi. Reste à savoir à quelles fins ils seront utilisés.
Toute la question est là.
Au fil du panel, quatre visions se croisent sans réellement se rencontrer : une vision ancestrale du territoire. Une logique capitaliste d’exploitation. Une lecture éthique. Un cadre juridique. Quatre paradigmes. Quatre langues. Et aucun véritable dialogue.
Derrière la « valorisation », un enchevêtrement de mécanismes. Politiques. Juridiques. Administratifs. En théorie, le ministère de l’Environnement contrôle, mais ça rôde autour.
Comment créer de la richesse sans la transformer en produit financier? Tout dépend du regard. Pour certains, l’eau est une relation. Pour d’autres, une ressource. Deux mondes. Difficilement conciliables.
Melissa Mollen Dupuis évoque le wendigo. Une créature qui finit par tout dévorer. Même les siens. Métaphore d’un système incapable de se freiner.
Entre la subjectivité autochtone et le capital moderne, une longue et douloureuse fracture.
L’événement prend des airs d’une scène tirée de There Will Be Blood. Celle où le pétrolier incarné par Daniel Day-Lewis tente de convaincre une foule méfiante des vertus de son projet. Une tension entre l’appétit de richesse et le bien commun, entre la promesse du progrès et le spectre de la prédation, jamais bien loin, dans ce Klondike liquide.
N’empêche, ce panel a des airs de point de départ. Un premier chapitre à peine esquissé. À la fin, les questions fusent, dans un décorum assuré avec brio par l’ex-animatrice Jessica Leblanc. Des militants prennent la parole. Des citoyens inquiets évoquent les camions-citernes, une qualité de vie qui s’effrite.
La marmite monte en pression. Primeau se faufile. Terrain miné, mais posture maîtrisée. À la toute fin, il remercie la salle pour son respect.
Et ce n’est que le début.
J’en discute ensuite avec Rébecca Pétrin, directrice générale d’Eau Secours, un organisme qui œuvre à la protection et à la gestion responsable de l’eau, dans une perspective de santé environnementale, d’équité, d’accessibilité et de défense collective des droits de la population.
Elle, qui suit le dossier depuis des années, n’y voit rien de vraiment nouveau : « Olivier Primeau reste dans sa zone de confort. » Elle reconnaît toutefois l’intérêt de se mouiller publiquement, d’éprouver ses idées devant des experts, de tester une forme d’acceptabilité sociale.
Mais le malaise persiste. Profond. « On a fait des choix clairs il y a 40 ans : l’eau comme bien collectif, avec des principes de transparence. Et là, on se retrouve avec un plan dont on ne sait rien. » Pourquoi autant de promotion, sans contenu précis? Pourquoi ne pas soumettre ces idées aux instances déjà en place, comme le Forum de l’action sur l’eau, créé en 2021 sous la CAQ pour encadrer la gouvernance?
La directrice me rappelle un principe juridique fondamental : au Québec, l’eau n’appartient à personne. Ni à l’État. Ni au privé. Ni aux individus. Juridiquement, c’est une « chose commune ». Un statut inscrit dans le Code civil depuis 2008. Une idée simple : l’eau est à tous… donc à personne.
Parler de « nationaliser » l’eau, comme on l’entend, reviendrait à renverser ce principe et à en faire une propriété de l’État. Un scénario qu’elle juge à la fois confus et potentiellement chaotique.
Autre source d’irritation : le flou. « Présenter ça devant une salle qui n’est pas spécialisée, en mélangeant des concepts complexes, ça brouille les cartes. » Selon elle, la popularité d’Olivier Primeau lui offre une tribune immense, mais aussi un risque de simplification, voire de désinformation. « Ce n’est pas un expert de l’eau, mais il prend beaucoup de place. »
Malgré une inquiétude bien réelle, elle reconnaît qu’il pourrait jouer un rôle, à condition de s’inscrire dans une logique de collaboration. Elle se dit, au fond, prudemment optimiste : le statut juridique de l’eau, récemment réaffirmé dans le projet de loi 1, ne semble pas, pour l’instant, menacé sur le plan politique.
« On va être patients », conclut-elle.
Au Québec, l’eau est longtemps allée de soi. Demain, elle versera vers une question : à qui appartiendra-t-elle, au juste?
Les 3 millions de Primeau auront au moins eu l’effet de forcer le débat. Sans lui, aurait-on parlé de l’eau avec autant d’attention? Ou fallait-il un vilain de service pour rendre le sujet sexy?
Quand l’histoire s’incarne dans un entrepreneur connu, tout change. Le débat devient concret. Le Québec inc. apparaît. Et plane cette crainte : que l’eau, notre eau, ne bascule en Far West.
Dans le langage des gouvernements, « valoriser » l’eau, c’est d’abord (re)connaître sa valeur et mieux en encadrer l’usage : tarification, redevances, protection des sources. Mais dès qu’une logique de marché s’installe, l’eau cesse d’être uniquement un bien commun et devient un actif. On institue des droits, des permis, des mécanismes qui ouvrent la porte au profit. Et, à son point de bascule, cette logique flirte avec la spéculation : on anticipe la rareté, on accumule des droits, on mise sur l’avenir.
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