Photo : Ivan de Jacquelin

On a regardé Bad Bunny en direct de son village natal

Les habitants de Vega Baja célèbrent la performance de Bad Bunny au Super Bowl, y voyant un triomphe de l'identité portoricaine malgré les critiques américaines.

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Le soleil décline sur la place centrale de Vega Baja à Porto Rico, encore humide après plusieurs jours de pluie. Peu à peu, les boricuas arrivent, une chaise de camping sous le bras, un drapeau portoricain parfois serré dans l’autre. Ils sont bientôt une centaine à prendre place autour de l’écran géant installé pour l’occasion dans ce décor tranquille.

Photo : Ivan de Jacquelin

Le sport n’est qu’un prétexte. Dans la foule, peu de gens se disent amateurs de football américain et observent avec un désintérêt poli le match qui s’amorce entre les Seahawks de Seattle et les Patriots de la Nouvelle-Angleterre. La foule n’attend qu’une chose : que l’enfant prodige livre, devant le monde entier, l’une des performances de mi-temps les plus attendues de l’histoire du Super Bowl.

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L’emballeur devenu superstar

C’est ici qu’est né Bad Bunny, dans ce village de 54 000 habitants situé à une quarantaine de kilomètres de San Juan, la capitale du territoire étasunien non incorporé. Bien avant les milliards d’écoutes sur les plateformes et les stades combles, Benito Antonio Martínez Ocasio était un visage familier au Econo, le supermarché local. David Fontanez, un résident, se souvient encore du jeune homme discret qui emballait ses provisions.

« Je me souviens même qu’une fois, je lui ai donné un pourboire », raconte-t-il avec un sourire.

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Si de nombreux médias parlent de cette mi-temps comme d’un affrontement politique, une sorte de pied de nez à l’Amérique de Donald Trump, pour les habitants de Vega Baja, l’enjeu est ailleurs. Tous parlent de la fierté viscérale de voir leur culture et leur identité rayonner sur les écrans des 50 États dont ils sont exclus, juridiquement et symboliquement, depuis l’annexion de l’île par les États-Unis en 1898.

Photo : Ivan de Jacquelin

Coiffée d’une pava, chapeau de paille traditionnel, Madeline Miranda Maysonet est venue voir son ancien élève manifester son amour patriotique. « Ce qu’il apporte là-bas, c’est l’identité portoricaine, nos racines. » Celle qui dispensait le cours de santé à Benito en huitième et neuvième année décrit un élève brillant, mais très calme, loin de l’image exubérante qu’il projette parfois sur scène. « Benito est un garçon qui est aussi très attaché à sa famille », assure-t-elle. « Il passe son temps à Vega Baja […] Il finit son travail et vient voir sa maman ici. »

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Treize minutes qui passeront à l’histoire

Lorsque la mi-temps arrive enfin, la place, jusqu’ici relativement silencieuse, s’embrase. À quelques pas de là, dans le cinéma local où le concert est aussi retransmis, l’émotion est palpable.

Photo : Ivan de Jacquelin

En seulement treize minutes, Bad Bunny enchaîne les messages visuels qui résonnent directement avec le quotidien vécu par les siens. Là où l’on interprète la référence des danseurs pendus à des lignes électriques comme une dénonciation des coupures de courant incessantes sur l’île, Verónica Otero Sánchez, une docteure d’une quarantaine d’années assise avec sa sœur au comptoir d’un bar, va plus loin et y voit une subtile dénonciation de LUMA Energy, l’entreprise canado-américaine responsable de la distribution de l’électricité à Porto Rico.

Photo : Ivan de Jacquelin
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Sandra Rodríguez Cotto rappelle que l’engagement de l’artiste pour son île dépasse largement le cadre symbolique. La journaliste a eu un rôle central dans le déclenchement du scandale Telegramgate qui a mené à la démission du gouverneur Ricardo Rosselló en 2019. Elle a rencontré Benito lorsqu’il a interrompu sa tournée pour rejoindre des manifestations locales aux côtés d’autres artistes portoricains comme Ricky Martin et René Pérez, devenus selon elle les mentors de son engagement politique, qui s’est amplifié depuis.

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« Lors de la dernière élection, Bad Bunny a payé de sa poche des panneaux publicitaires contre le parti pro-Étatique » (NDLR Parti pour que Porto Rico devienne un État américain), souligne-t-elle. Après avoir reçu l’appui public de Bad Bunny, le candidat indépendantiste Juan Dalmau a obtenu un score historique en arrivant deuxième derrière la gouverneure actuelle Jenniffer González.

« Porto Rico, c’est le bordel »

À Vega Baja, tous ne partagent pas cette ferveur. Croisé à l’entrée d’un bar, Angel Xavier Ojeda Pavón observe cet engagement avec un certain détachement. « Il est là pour s’amuser, il est là pour chanter, c’est tout », lance-t-il, précisant qu’il vient regarder le match pour le sport, et non pour la star qu’il voit régulièrement près de chez lui. « Il n’a besoin de rien d’autre, sa vie est déjà faite. […] Évidemment, Porto Rico, c’est le bordel. Le gouvernement ne sert à rien. »

Le maire de la municipalité, Marcos Cruz Molina, navigue dans ces eaux troubles avec prudence.

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S’il ne partage pas toutes les opinions de l’artiste, il voit en lui un modèle de dépassement de soi qui prouve aux jeunes Portoricains qu’ils n’ont pas « à oublier leurs racines pour réussir ».

Le maire de Vega Baja, Marcos Cruz Molina.
Photo : Ivan de Jacquelin
Le maire de Vega Baja, Marcos Cruz Molina.

Le maire insiste plutôt sur la fierté de voir un Portoricain réaffirmer les valeurs portoricaines dans leur propre langue. « Aujourd’hui, une quantité considérable de Latino-Américains composent ce qu’est la nation américaine […] Et les considérations que pourrait avoir le président des États-Unis et une partie de son parti, c’est leur pensée. Mais ce n’est pas nécessairement la pensée de toute la nation », répond-il aux critiques de Donald Trump, qui a qualifié l’événement d’un des pires de tous les temps.

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À peine les treize minutes sont-elles écoulées que le public s’empresse de partir, sans grande considération pour la seconde mi-temps. Pendant un court instant, l’île s’est arrêtée pour célébrer l’un des siens, dont l’influence positive semble faire l’unanimité, du moins chez les boricuas.

Sur leur départ, Tere Otero et Papo Rodríguez résument le sentiment général : «Il a uni Porto Rico comme il se doit, entre Portoricains et avec le monde entier. Le message qu’il voulait transmettre, il l’a porté avec amour. »

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