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Les rues de Montréal sont quasi désertes en cette apocalypse annoncée. Avec comme seul compagnon la musique d’Angine de Poitrine dans mon casque d’écoute, je vais rencontrer une membre en règle de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences qui m’attend à 10h. À quelques jours des Oscars, rien, ni même une tempête de verglas semi-imaginaire, ne m’empêchera d’être à l’heure.
Joyce Borenstein habite l’une de ces immenses constructions typiques de l’ouest du boulevard Saint-Laurent dont il est impossible de connaître l’usage si on ne s’est jamais aventuré à l’intérieur. Elles semblent autant pouvoir abriter un hôpital psychiatrique, des bureaux gouvernementaux ou une résidence pour étudiants.
C’est une minuscule dame vêtue de rose qui m’accueille dans son logement aux dimensions impressionnantes et aux murs jonchés de tableaux. « Ce sont les toiles de mon père », précise-t-elle avec douceur.
Joyce Borenstein est la fille des artistes peintres montréalais Sam et Judith Borenstein. C’est justement avec The Colours of My Father, un court métrage sur le travail de son père, qu’elle a été nommée pour le meilleur court métrage d’animation aux Oscars en 1993. Un honneur qui aurait dû lui valoir l’entrée à l’académie à l’époque, mais c’est plutôt cette année que Joyce vivra enfin cet honneur et elle a accepté de m’expliquer comment ça fonctionne, à l’Académie.
Avant d’être membre de l’Académie, Joyce Borenstein a d’abord été cinéaste et avant d’être cinéaste, elle étudiait le piano à l’université.
« J’étais beaucoup trop timide pour jouer devant public, mais c’était très important pour mon père », explique Joyce, assise à sa table de cuisine. « J’ai découvert le cinéma d’animation expérimental de Norman McLaren et Ryan Larkin à l’école et ça m’a donné le goût de faire de l’art, mais sans qu’on me regarde. Mon père était décédé quand j’ai décidé de me lancer en dessin d’animation. Je n’aurais peut-être pas eu le courage de le faire, sinon. »
Après avoir obtenu son baccalauréat en musique, Joyce s’est réorientée à la maîtrise sous le mentorat du peintre, réalisateur et artiste pour Walt Disney Studios, Jules Engel, au prestigieux Institut des Arts en Californie. Elle a ensuite été embauchée comme pigiste à l’Office national du film. C’est là, en 1989, que commence à naître l’idée de faire un film sur son père. « Au départ, personne n’était intéressé à financer mon projet. C’est quand j’ai approché le producteur Richard Elson qu’il est parvenu à convaincre l’ONF, la SODEC et Téléfilm Canada de financer The Colours of My Father », raconte Joyce.
Pendant plus d’un an, Joyce travaille d’arrache-pied sur ce projet qui voit le jour en 1992. Il sera nommé l’hiver suivant à la grand-messe du cinéma.
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« On ne m’a jamais dit pourquoi mon film avait été choisi, mais je crois que le fait qu’il s’agissait d’une œuvre très personnelle et originale a dû résonner avec les membres de l’Académie. Le travail de mon père aussi. C’était un artiste tellement talentueux », louange Joyce.
Joyce garde de merveilleux souvenirs de la cérémonie pour laquelle elle s’était déplacée avec cinq autres collaborateurs à son projet. Elle se rappelle avoir serré la main de Federico Fellini à qui l’on décernait une statuette honorifique et avoir trouvé Al Pacino très petit (Pacino fait 5 pi 5 po). « Il avait l’air d’un petit garçon dans le smoking de son père. »
Normalement, c’est à ce moment que Joyce aurait dû devenir membre de l’Académie, mais une nomination ne permettait qu’à deux personnes d’accéder à ce titre. Un détail qu’elle ignorait, mais pas ses deux producteurs. Ces derniers ont soumis leur nom, une trahison qui lui brise le cœur, encore à ce jour.
« C’est mon travail, mes images, mon histoire. C’était au moins à moi de décider », déplore Joyce.
Par chance, il ne s’agit pas du seul moyen de devenir membre de l’Académie ; on peut aussi être mis en nomination par un pair qui en fait déjà partie et c’est en racontant son histoire à ses amis membres qu’elle a enfin pu être admise, 33 ans plus tard. Le 26 juin 2025, la réalisatrice a été – avec 533 autres artisans de l’industrie – invitée à rejoindre ce club sélect qui compte 11 104 membres au moment de rédiger ces lignes.
Cette année, pour la première fois, Joyce a enfin pu voter, un geste qui évoque chez elle une grande fierté.
Comment l’Académie accueille-t-elle ses nouveaux membres qui proviennent d’un peu partout dans le monde? Par courriel, tout simplement. Eh non, pas de rituel païen ni même de poignée de main secrète. Le vote se tient via une plateforme en ligne privée et sécurisée. D’ailleurs, à la suit d’un scandale survenu récemment, il est désormais possible pour les membres de l’Académie de ne pas regarder tous les films nommés dans une catégorie, mais ils ne pourront pas voter pour cette dernière.
« Je suppose que c’est possible de tricher. De laisser le film jouer et d’aller faire autre chose, mais je n’en vois pas l’intérêt. J’ai pris énormément de plaisir et de fierté à remplir cette responsabilité », fait sagement valoir Joyce.
Elle affirme avoir voté dans 22 des 24 catégories, ce qui représente environ 70 heures de visionnement. Elle a préféré laisser les catégories « Meilleur Maquillage et Coiffure » et « Meilleurs Effets Spéciaux » à des membres de l’Académie détenant une expertise en la matière. Son coup de cœur? Un film d’animation, bien sûr : Amélie et la métaphysique des tubes, une adaptation d’un roman d’Amélie Nothomb.
Joyce ne se fait cependant pas d’illusions à propos des chances du film de Liane Ho Chan de remporter la statuette : « C’est l’année de KPop Demon Hunters. C’est un très bon film derrière lequel il y a un travail colossal, mais l’aspect musical me parle moins. J’ai trouvé ça envahissant. La facture visuelle d’Amélie est tellement unique et intéressante, l’histoire si particulière. On ressent tout l’amour derrière. »
Lorsque sondée sur la catégorie « Meilleur Film », Joyce ne formule aucune opinion particulièrement tranchée. « Mon film préféré de la catégorie est Train Dreams. C’est un beau film songé et inspirant, qui met de l’avant un héros ordinaire qui s’adapte et continue à vivre malgré le changement et l’adversité. J’ai été très touchée. Émue, même », confie-t-elle.
Sinon, elle a bien apprécié Marty Supreme, un film qu’elle qualifie d’à la fois esthétiquement très beau et au scénario enlevant, voire carrément anxiogène. Le favori, One Battle After Another, lui a aussi beaucoup plu. « J’ai trouvé ça très amusant. J’avais un copain qui me faisait beaucoup penser au personnage de Leonardo DiCaprio, dans les années 1970. C’est un film nuancé qui a su capturer beaucoup de détails sur son époque. »
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Sinon, Joyce vous recommande Blue Moon de Richard Linklater – à lui seul la raison pour laquelle elle a voté pour Ethan Hawke et Kate Hudson dans les catégories « Meilleur Acteur » et « Meilleure Actrice » – et le film espagnol Sirāt.
Les Oscars se tiendront le 15 mars à Los Angeles. Hollywood a beau être une machine capitaliste, ses plus importantes décisions passent encore par des salons tranquilles et des cœurs ensoleillés comme celui de Joyce Borenstein. De savoir que ce sont des passionnés du cinéma qui couronnent les vainqueurs ne fait peut-être pas fondre le verglas, mais mon cynisme, oui.