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Les nids-de-poule ont toujours eu mauvaise presse. Mais cette année, ils se surpassent, servant de véritable défouloir collectif à la populace écœurée de l’hiver qui semble s’être donné pour mission de s’étirer jusqu’à la Saint-Jean.
Même les cônes orange ont la paix, ces temps-ci, tant notre fiel collectif est concentré sur ces cratères urbains.
Non, je n’ai jamais été cette personne qui commence des phrases en beuglant : « MES TAXES, VIARGE! », mais force est d’admettre que nos rues ont l’air aussi bombardées que celles des pays que Donald essaye de sauver.
Déterminé à faire exception en revendiquant mes droits de contribuable, j’ai accompagné des cols bleus pendant une opération nids-de-poule mardi dans Hochelaga-Maisonneuve.
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Pour mener à bien cette mission, j’ai embrigadé Esther, prometteuse stagiaire photojournaliste.
Un tandem éprouvé, puisque nous avions tenté une première enquête gonzo sur les travaux de colmatage il y a quelques semaines.
Notre plan était de prendre en filature des cols bleus à leur sortie de la voirie pour voir s’ils sont proactifs, à l’heure où même la mairesse Soraya Martinez Ferrada pogne des flats à cause des nids-de-poule.
On voulait notamment suivre les fameux Python 5 000 pour voir ce qu’ils valent concrètement. Ça, c’était avant de catcher que la moitié de ces engins sont au garage et encore plus difficile à spotter qu’une aiguille dans une botte de foin ou un Cybertruck en 2024*.
*La ville dispose actuellement de quatre colmateuses automatisées de marque Python 5 000.
Nous avions au final écumé la ville comme des (nids-de-) poules pas d’tête, tombant seulement sur une équipe de sous-contractants d’une entreprise privée en train de mettre des plasters sur cette plaie ouverte qu’est l’avenue Christophe-Colomb.
Dans le dernier budget, plus de 45 millions de dollars ont été octroyés à la réfection des rues, dont les travaux se poursuivront vraisemblablement jusqu’à l’été sur plusieurs axes routiers névralgiques.
Voilà pour le contexte. Et le retour à la case départ pour Esther et moi.
On s’est donc dit qu’on pouvait y aller selon les règles de l’art, soit en demandant simplement à la Ville si on pouvait suivre une équipe de colmatage sur le terrain. Après tout, je suis un peu best buddy avec la mairesse.
Esther était encore partante, malgré la consigne de rire de mes jokes de papa si elle voulait une bonne note à la fin de son stage.
– Eille, Esther, qu’est-ce que les cols bleus donnent à leurs enfants à Pâques?
– (gros soupir) Je sais pas, Hugo…
– Des… des… NIDS-DE-POULE AU CHOCOLAT!
– Câlisse…
Notre demande de reportage a atterri sur le bureau de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. Vincent Fortin, chargé des communications, nous accueille au bureau de la voirie, sur la rue Dickson.
Il nous présente Xavier Baron, jeune contremaître dynamique, qui va nous amener sur le terrain rencontrer une de ses équipes.
Mais d’abord, un café le temps de recevoir le cours de colmatage 101. « D’habitude, on serait en période intensive jusqu’en avril, mais on est encore en mode hiver », admet le contremaître, au sujet de cet hiver particulièrement interminable qui complique leurs opérations.
Le déneigement n’est toujours pas terminé et les véhicules doivent encore alterner entre des boîtes d’asphalte et de sel.
« Là, c’est le pire moment. Le jour, il fait soleil, la neige fond, mais la nuit, il fait encore -10 », illustre Xavier, mentionnant que les opérations de déneigement ont aussi largement contribué à maganer la chaussée.
L’arrondissement compte trois équipes de quatre ou cinq ouvriers pour s’acquitter du colmatage (et du déneigement) jour, soir et nuit.
Ces équipes ont évidemment pas mal de pain sur la planche. « On reçoit les requêtes via le 311, mais on a aussi un tableau Excel avec les rues et des classements par couleur », explique Xavier Baron.
Le rouge, par exemple, signifie qu’un tronçon fera l’objet d’une surveillance étroite. On appose également des étoiles selon le nombre de signalements reçus.
Certaines artères où les besoins sont criants, comme la rue Notre-Dame, nécessitent des travaux de nuit en raison de l’achalandage de jour.
« Bon, on va aller sur la rue Sicard », lance Xavier, qui vient de recevoir un message de sa gang via un walkie-talkie.
Avant de s’y rendre, Xavier nous fait faire le tour de la voirie. On y retrouve des monticules de sel, de garnotte et d’asphalte froid où vont se ravitailler les cols bleus. « L’asphalte froid est utilisé en urgence. On préconise l’asphalte chaud, plus durable », souligne Xavier.
Le hic, là-dedans, c’est que les cols bleus doivent se rendre chaque jour à Laval pour s’approvisionner en asphalte chaud, puisque depuis 2024, un contrat lie la ville avec la compagnie Demix, qui s’était qualifiée comme plus bas soumissionnaire.
Dans un contexte où les routes ont des airs de fromage suisse, disons que c’est loin d’être le scénario idéal.
Ça explique sans doute aussi pourquoi notre équipe de colmatage amorce ses travaux sur la rue Sicard alors qu’il est presque 10h du matin. « C’est sûr que c’est pas le best, le dépôt d’asphalte à Laval, mais ça serait peut-être pas si bien vu de faire ça pendant l’heure du trafic », nuance le porte-parole de l’arrondissement.
Une fois lancés, les travaux vont bon train sur la rue Sicard. Au volant de son truck, Philippe s’immobilise devant un cratère pendant que trois cols bleus s’affairent à la tâche.
Celle-ci est rapide et répétitive : on nettoie le nid-de-poule avec un balai, on verse l’asphalte à la pelle, puis on l’égalise au râteau après l’avoir tapé avec une sorte de masse.
– On appelle ça comment, l’affaire pour taper l’asphalte?
– Un « tapeux », répond le contremaître.
Pourquoi faire compliqué quand ça peut être simple.
Les ouvriers enfilent les nids-de-poule à la chaîne.
Le camion s’immobilise devant un spécimen de grosse taille. « On a reçu cinq appels pour celui-ci », souligne Xavier, alors que ses troupes se mettent à l’œuvre. « S’il reneige pas, il va durer pour l’année », ajoute le contremaître satisfait.
En poste depuis quinze ans, Philippe, le chauffeur, atteste que la situation actuelle est intense. « Ça faisait quelques années que c’était plus tranquille. On avait fait plusieurs artères majeures et le monde s’était habitué à de belles routes. Mais c’est la météo qui dicte… », analyse le chauffeur, confortablement assis dans son poids lourd.
Également col bleu depuis quinze ans, l’opérateur de machinerie lourde Marc-Antoine met du cœur à l’ouvrage, malgré l’ampleur de la tâche. « Il y a tellement de job à faire qu’on remarque peut-être moins ce qu’on fait », admet le sympathique gaillard.
Ce dernier déplore que les cols bleus aient souvent mauvaise presse. « Je pense qu’aucun col bleu se dit : ”On va se pogner le beigne.” Au contraire, ils sont fiers de ce qu’ils accomplissent, ont du cœur et veulent faire la job », tranche Marc-Antoine avec aplomb.
Une job qu’ils doivent faire une rue à la fois, un nid-de-poule à la fois.
C’est sans doute la meilleure philosophie à adopter lorsqu’on travaille dans l’adversité et en composant avec des allers-retours à Laval pour se ravitailler en asphalte chaud.
Au moins, leurs efforts ne passent pas complètement dans le beurre, comme en fait foi cette passante croisée sur le trottoir de la rue Sicard. « Ça fait du bien », lâche-t-elle avec un large sourire, voyant les cols bleus égaliser un ancien cratère au tapeux.
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