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« On ne veut plus avoir à payer pour travailler. »
Adore Goldman est stripteaseuse à Montréal. Pour elle et plusieurs de ses collègues, les soirées commencent systématiquement dans le rouge.
Avant même de poser un talon sur scène, elles doivent débourser une redevance au club : le « service bar ». Ce montant forfaitaire, qui oscillerait entre 15 $ et 100 $ par soir selon l’établissement, est le prix à payer pour pouvoir danser.
À la fin du mois, la facture peut être salée.
Le Comité autonome du travail du sexe (CATS), qui milite pour les droits des travailleuses du sexe, réclame l’abolition de cette pratique, ainsi que de meilleures conditions de travail. Il invite les travailleuses de l’industrie à faire la grève le 23 mai, la veille du Grand Prix de Montréal.
L’objectif est clair : faire mal au portefeuille de leurs patrons pendant la période la plus lucrative de l’année pour eux.
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En plus de danser dans les bars une douzaine de soirs par mois, Adore Goldman travaille comme escorte de manière autonome. Elle est aussi intervenante dans le milieu communautaire.
Elle était étudiante quand elle a commencé à travailler comme escorte, il y a huit ans. C’est la promesse d’un revenu « plus stable » qui l’a menée vers l’univers des strip-clubs, il y a trois ans.
« À mon bar, le service bar vient d’augmenter et les filles sont vraiment fâchées », relate-t-elle, un calepin entre les mains, où elle note ses expériences dans différents établissements. « Fuck this place ! », y a-t-elle inscrit à l’encre rose, à côté du nom d’un bar.
La redevance du service bar varierait non seulement selon l’établissement, mais aussi selon la période de l’année et parfois même l’heure d’arrivée des danseuses. À cela s’ajoutent les pourboires obligatoires au DJ et au portier, ainsi que des amendes en cas de retard, explique celle qui milite auprès du CATS.
« Il y a des soirées où on finit dans le négatif », déplore-t-elle, précisant que certaines travailleuses versent chaque mois l’équivalent de leur propre loyer aux clubs où elles travaillent.
Pendant le Grand Prix, les bars en profitent pour augmenter le service bar.
C’est justement pour mettre un terme au mythe des revenus faramineux pendant la F1 que le CATS a dévoilé certains chiffres. Selon l’organisation, un club montréalais aurait facturé 110 $ de service bar par nuit lors des cinq soirs de la F1. « Avec une moyenne de 60 filles par nuit (une estimation basse), ce club a gagné environ 33 000 $, rien qu’avec les danseuses qui ont franchi sa porte », dénonce le CATS.
« Durant la F1, on a souvent en tête que les travailleuses du sexe font beaucoup, beaucoup d’argent », fait remarquer Adore Goldman. Selon elle, la réalité est plus nuancée : non seulement les établissements augmentent significativement le prix du service bar, mais la multiplication des effectifs a pour effet de diluer les gains potentiels. Pour les patrons, en revanche, la semaine de la F1 resterait « très lucrative ».
Au-delà de l’argent, la sécurité des travailleuses inquiète aussi les organismes de défense des travailleuses du sexe.
En dehors de son emploi de normie qu’elle préfère taire, Melina May travaille aussi en tant qu’escorte. Si elle pratique aujourd’hui ce métier de manière indépendante, ses débuts se sont déroulés dans les salons de massage, où les mauvaises expériences se sont accumulées.
« Les clients sont parfois dangereux, mais le pire, c’est que les boss ne font rien. Ils ne s’assurent pas, par exemple, de les bannir de nos milieux, de tenir une liste de mauvais clients », déplore la militante au CATS.
Adore Goldman a aussi été témoin à de nombreuses reprises de patrons qui « [prenaient] le bord du client » plutôt que des strippers. « Des fois, tu es en train de te débattre avec le client pour qu’il ne fasse pas quelque chose de pas permis, puis quand les bouncers viennent, c’est toi qu’ils vont avertir. »
La salubrité des lieux est un autre enjeu insoupçonné du milieu. Melina May en a vu, de la moisissure et des rats, dans certains établissements.
Elle montre aussi du doigt les planchers de certains strip-clubs qui ne sont pas au niveau, accentuant les risques pour les danseuses de tomber de leurs talons hauts.
Pour les danseuses, une blessure au travail, non couverte par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), peut être lourde de conséquences. « J’ai une collègue qui s’est cassé la cheville », rapporte Adore Goldman. « Elle ne peut pas travailler pendant six mois, mais elle n’a pas de chômage. Elle n’a accès à aucun revenu. »
C’est la réalité des travailleuses du sexe que dénoncent les militantes : pas de congé de maladie, pas de congé parental, pas d’assurances.
Adore Goldman estime que le harcèlement sexuel de la part des patrons et des employés est également « normalisé » dans l’industrie des strip-clubs. Elle dénonce aussi les quotas raciaux imposés par de nombreux établissements, certains clubs ne laissant danser qu’un certain nombre de femmes racisées par soir.
« J’ai déjà essayé de me booker dans des clubs, puis la première question qu’ils m’ont demandé, c’est : est-ce que tu es Noire ? », raconte-t-elle. « Ils ne se cachent même pas de faire de la discrimination. »
À long terme, le CATS revendique le « retour à un salaire horaire » pour les stripteaseuses, ce qui leur permettrait « d’avoir accès à des protections au niveau des normes du travail », explique Adore Goldman. Si la forme finale reste à définir, la création d’un syndicat reste l’un des objectifs de l’organisation.
En attendant ce virage plus structurel, les travailleuses du sexe sont appelées à débrayer au cœur de l’ancien quartier Red Light, le 23 mai prochain.
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