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Dans The Dark Knight, le procureur Harvey Dent disait : « Soit on meurt en héros, soit on vit assez longtemps pour se voir devenir le méchant de l’histoire. »
J’étais moralement et émotionnellement prêt à détester Peaky Blinders : The Immortal Man. Je le voulais. C’était mon excuse parfaite pour écrire un long texte sur Hollywood et l’essoufflement créatif ; la fatigue des franchises, la machine à contenu des plateformes et cette étrange incapacité à laisser mourir les bonnes histoires.
En regardant le film, mon plan s’est un peu envolé… mais pas complètement.
Pour les incultes : Peaky Blinders raconte l’histoire de Thomas Shelby, un vétéran de la Première Guerre mondiale devenu chef de gang à Birmingham, en Angleterre. À mon avis, c’est l’un des personnages les plus complexes et intéressants écrits au XXIe siècle même si, en ligne, son statut tient énormément à sa tenue vestimentaire et au regard perçant de son interprète, Cillian Murphy. Il est devenu l’égérie des hommes de mon âge qui partagent des memes avec des messages un peu confus, du style : « Je suis loyal, mais dangereux ».
C’est le décalage entre l’image qu’il projette — un stratège au calme presque mythique — et la réalité : un homme profondément brisé qui passe sa vie à essayer de contrôler le chaos dans sa tête qui fait de lui un personnage aussi captivant. Il est l’image même de la personne violente qui navigue constamment entre l’hypervigilance et la mélancolie. Bien qu’il semble parfaitement en contrôle, il est dévoré silencieusement par ses émotions.
Ceci dit, le dernier épisode de Peaky Blinders a été diffusé le 3 avril 2022 et la planète se portait plutôt bien depuis. La dernière chose que je souhaitais, c’était qu’on rouvre une histoire parfaitement bien ficelée pour faire du gros cash sale. La conclusion était satisfaisante, l’intégrité du personnage était demeurée intacte, personne n’avait besoin d’une suite.
Mais cette suite a quand même été faite. Et le résultat, Peaky Blinders : The Immortal Man, est un très bon film qui passe à quelques détails près d’être mauvais.
The Immortal Man transporte Thomas Shelby au milieu de la Deuxième Guerre mondiale, vieillissant et reclus dans un domaine de campagne. Birmingham croule sous les obus des nazis et l’envahisseur fait passer en douce plus de 350 millions de livres sterling contrefaites pour faire crouler l’économie britannique et assurer sa conquête de l’Europe. Les Peaky Blinders sont passés sous l’égide du fils de Tommy, Duke (Barry Keoghan), qui flirte avec l’idée de se joindre aux nazis afin de se défaire de l’ombre de son père.
Si vous trouvez que ça ressemble un petit peu au scénario de The Dark Knight Rises de Christopher Nolan (le héros qui part se cacher pendant plusieurs années et qui peine à se gérer), vous n’avez pas tort. Comme plusieurs autres avant lui, on fait de Thomas Shelby un destructeur de nazis. Mine de rien, fut un temps où c’était presque une obligation pour un protagoniste de casser des gueules fascistes au grand écran. Dans le cas de Peaky Blinders, c’était toutefois une mauvaise idée de se tourner vers une intrigue aussi facile.
Ce type de dénaturation du personnage est malheureusement inévitable pour une franchise lorsqu’elle s’entête à produire du contenu passé sa date d’expiration. À un moment donné, on ne sait plus quoi leur faire faire.
L’idée du créateur de Peaky Blinders Steven Knight et du réalisateur Tom Harper est louable sur papier. Ils utilisent l’imaginaire de la série pour commenter la normalisation du fascisme et la culture edgelord chez les jeunes hommes et ils le font efficacement. Les nazis de The Immortal Man ne sont pas des automates en uniformes à la démarche raide et à l’accent allemand exagéré. Ce sont des hommes médiocres d’un certain âge avec beaucoup trop d’accès à de la littérature idéologique. Un peu comme nos nazis contemporains, quoi.
En pratique, ce serait supposé être lourdaud et maladroit comme toutes les franchises qui veulent utiliser leurs personnages pour « résoudre de vrais problèmes », mais ça fonctionne aussi dans le cadre narratif de Peaky Blinders parce que la problématique adresse le mythe que Thomas Shelby s’est bâti pour lui-même. En froid avec son père, Duke n’a qu’un souhait : être à la hauteur de l’image de bandit libre et autosuffisant perpétuée par ce dernier. C’est pour ça qu’il s’intéresse à l’offre des nazis. Il souhaite faire sa marque en marge de son paternel. Un coup d’éclat pour redéfinir l’héritage du clan Shelby.
Et c’est parce qu’il refuse de laisser un autre le définir que le vieux Thomas sort de son exil auto-imposé. C’est lui qui écrit sa propre histoire et ça, c’est dans les cordes du personnage. Donc, Peaky Blinders : The Immortal Man est un peu tombé dans le piège de la machine à contenu, mais c’est fait avec doigté et respect pour son personnage phare, alors c’est difficile d’en vouloir à Knight, Harper et à Netflix. C’est trop bien écrit pour que je puisse détester ça.
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Sans tomber dans les divulgâcheurs, la franchise Peaky Blinders est à risque de tomber dans le panneau des séries dérivées. Ceux et celles qui verront le film comprendront, mais, à quiconque aurait du pouvoir et lirait ceci : le moment est idéal pour tirer la plogue sur ce qui s’est avéré être l’une des meilleures histoires écrites au XXIe siècle.
Oui, Peaky Blinders est l’histoire d’un gang ultraviolent, mais c’est avant tout l’histoire d’un homme, Thomas Shelby, profondément malheureux, marqué au fer rouge par la violence et la mort, qui a créé un mythe autour de sa personne par pur instinct de survie. The Immortal Man en fait une fascinante déconstruction et vouloir continuer impliquerait de redire la même histoire à travers différents personnages et ce serait un péché mortel pour quelqu’un d’aussi talentueux que Steven Knight.
The Immortal Man est à la fois du contenu pour faire du contenu et un dernier chapitre bien mérité. Cette contradiction rend le film difficile à détester pour les fans de la série. L’histoire du fils qui veut redéfinir l’héritage de son père pourrait se tenir sans les nazis, mais c’est difficile de ne pas apprécier le fait que Knight et Harper ne se contentent pas de produire un conte moral où le bien affronte le mal et plutôt une confrontation entre l’endoctrinement et la liberté de se définir.
C’est un film qui existe vraisemblablement pour les mauvaises raisons, mais qui est fait avec suffisamment d’intelligence pour mériter d’exister.
Bref, Peaky Blinders : The Immortal Man est présentement en salle et sera disponible sur Netflix le 20 mars prochain. J’ai fait toutes les contorsions mentales possibles pour le détester, mais j’ai quand même trouvé ça très bon… tout en espérant que ça sera la fin. C’est correct que votre série préférée finisse. Elle sera toujours aussi bonne lorsque vous la regarderez une deuxième fois.
Il faut savoir mourir.
Ou, du moins, finir en héros.