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L’autrice est sexologue. Pour encore plus de conseils éclairés, visitez son compte Instagram et son blogue La Tête dans le cul.
Récemment, le titre d’un article du média américain Them a attiré mon attention et m’a donné envie de m’attaquer à un sujet délicat : la masculinité. Plus précisément, comment celle-ci est soumise à de sempiternels questionnements, surtout lorsqu’elle s’écarte des attentes de la société à son égard.
Le papier s’intitule Is Sexual Ambiguity The New Metrosexuality ?* et pour illustrer le tout, on y montre les portraits des deux acteurs principaux de Heated Rivalry, Connor Storrie et Hudson Williams, mais aussi ceux de Pedro Pascal et Alexander Skarsgård. On y évoque un changement de paradigme : les hommes qui entretiennent volontairement un certain flou artistique autour de leur orientation sexuelle ont la cote. Un peu comme on le voyait, il y a quelque vingt ans de ça, avec le terme « métrosexuel ».
Pour rappel, le terme est paru dans les années 1990 pour désigner un homme, majoritairement citadin, démontrant un grand sens de l’esthétisme et un intérêt marqué pour l’apparence et le self-care. Mais ce qui a fait grand bruit avec cette expression, c’est que ces hommes n’étaient SURTOUT PAS efféminés ni gais.
C’était donc surprenant de voir des hommes exprimer une masculinité plus nuancée tout en étant – tenez-vous bien – amoureux des femmes!
Est-on à ce point habitué.e.s à des attitudes, gestes et comportements médiocres ou violents chez les hommes hétérosexuels que chaque manifestation d’une sexualité différente semble au pire louche ou au mieux, un cas d’étude ? Pourquoi les masculinités non traditionnelles doivent-elles être autant décortiquées, voire devenir spectacle ?
Je vous en jase.
La comparaison que fait le journaliste entre la métrosexualité et l’ambiguïté sexuelle est juste : on devait, déjà dans les années 1990-2000, clarifier cette masculinité qui mettait de l’avant des hommes dits « sensibles ». Cette vulnérabilité – un trait de caractère humain, pas obligatoirement genré – semble inquiétante et synonyme d’une défaillance en virilité.
Et c’est ici que je dois introduire le concept de masculinité hégémonique de la sociologue australienne Raewyn Connell, autrice de Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie. Selon elle, la masculinité se divise en quatre types** :
Masculinité hégémonique : c’est le type de masculinité qu’on associe à ceux qui se retrouvent en position d’autorité au sein d’une société. Ici, vous pouvez penser à Donald Trump ou Andrew Tate (et vomir).
Masculinité complice : elle est caractéristique des hommes qui bénéficient de la masculinité hégémonique sans qu’ils ne soient eux-mêmes en position de pouvoir. On en a eu un très bel exemple avec les joueurs de l’équipe américaine de hockey qui ont ri de la « bonne blague » de Donald Trump concernant leurs collègues féminines.
Masculinité subordonnée : c’est la masculinité directement opposée à celle qui se retrouve en position d’hégémonie. Elle comprend souvent les hommes gais et/ou efféminés. Ici, pensez à Eric Effiong de la série télé Sex Education.
Masculinité marginalisée : elle comprend tous les hommes qui sont considérés au bas de l’échelle de masculinité. Ils sont pauvres, malades, en situation de handicap, racisés, etc. Genre, Ryan dans la série télé Special.
Cette hiérarchisation permet plusieurs choses : entretenir un système de validation de ce qu’est la soi-disant « vraie » masculinité et valoriser un certain type de masculinité qui peut alors rester au pouvoir.
Pourquoi je vous parle de tout ça ? Et surtout, quel est le rapport avec l’ambiguïté sexuelle dont parle l’article publié par Them ?
C’est que cette façon de sceller les masculinités dans un carcan contribue à créer une division, ainsi que diverses peurs, telles que l’homophobie, l’homohystérie et l’efféminophobie***. Pas pour rien, alors, que les gars de Heated Rivalry sont constamment bombardés de questions sur leur orientation sexuelle ; des hommes hétéros qui incarnent des hommes gais ? Impossible ! À moins qu’ils ne soient bi ? OMG, c’est mélangeant! (J’ironise, bien sûr.) Ajoutez à ça qu’ils sont beaux, virils, évoluent dans un monde hyper masculin (et toxique, on se rappelle les récents scandales de Hockey Canada) – le hockey –, et vous avez la recette parfaite pour créer de solides dissonances chez les gens qui ont de la difficulté à sortir des normes hétéronormatives telles qu’établies par la masculinité traditionnelle.
Leur cerveau explose, littéralement.
Et on s’entend qu’au final, on s’en tape. Ce sont des acteurs : ils jouent ce qu’on leur propose de jouer.
Ce qui nous ramène à notre question de départ : pourquoi les masculinités différentes sont-elles pointées du doigt ?
Réponse courte : à cause de ce système qui crée des injonctions à correspondre à un certain type de masculinité, sous peine d’être mis à l’écart et, dans le pire des cas, violenté, voire éradiqué.
Ce système de récompenses (quand on correspond à la norme) et de punitions (lorsqu’on ne s’y adapte pas) rend douteuse toute masculinité qui détonne.
Pas étonnant, alors, que la métrosexualité ou l’ambiguïté sexuelle fascinent autant : c’est un refus de se conformer à la norme. Et ça, ça dérange. (Cue les cervelles qui explosent.)
En réponse au partage de l’article sur le compte Instagram du média queer Them, le commentaire le plus liké dit ceci :
« These are just men comfortable with themselves 🤷🏻♀️ and I love to see it. » ****
Yep, buddy. I’m here for it too.
Au fond, c’est juste ça qu’on veut. Des hommes à l’aise dans leur masculinité, qui ne ressentent pas le besoin de jouer des codes virilistes et sexistes et peuvent faire preuve de sensibilité, de féminité, d’ambiguïté, sans qu’on y trouve quelque chose à redire. Des hommes qui existent dans toute leur complexité et qui se promènent comme ils le veulent sur le spectre des émotions, de la sexualité, de l’orientation sexuelle ou romantique, du genre, sans nécessairement avoir à offrir leur pedigree complet.
Peut-on arriver à embrasser l’idée qu’il y a plusieurs masculinités et qu’elles sont toutes valides ? (Sauf celles qui perpétuent des violences, on s’entend.)
Comme sexologue qui voit l’impact direct que les injonctions à la masculinité ont sur les gens (et pas juste les hommes ; femmes, enfants, personnes queer et 2SLGBTQ+ aussi), j’espère sincèrement qu’on trouvera le moyen, comme société, d’ouvrir nos horizons et que les mentalités pourront changer dans un avenir rapproché. Au PC serait un pas pire délai, mettons.
Tout le monde – particulièrement notre planète à la dérive – s’en portera mieux.
***
*Traduction libre : L’ambiguïté sexuelle est-elle la nouvelle métrosexualité ?
**Shameless plug : j’explique tout ça en détail dans mon livre Sexe, sexo, sexu ! Idées nouvelles pour des sexualités libres et joyeuses. 💁♀️
*** L’homophobie est le fait de ressentir et démontrer du rejet, de la peur et de la haine envers les personnes homosexuelles. L’homohystérie est la crainte d’hommes hétérosexuels de passer pour homosexuels. Tandis que l’efféminophobie est la peur de ce qui est considéré comme féminin.
*** Ce sont des hommes bien dans leur peau 🤷🏻♀️ et j’adore ça!