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Pendant la pandémie, une amie m’a tendu une perche dont j’ignorais espérer l’arrivée. Elle était à la recherche de joueur.euse.s désirant se joindre à une campagne de Donjons et Dragons que son conjoint avait concocté. Désireuse d’essayer quelque chose de nouveau (et de voir un peu de monde, c’était la Covid, on le rappelle), j’ai accepté, le cœur battant et le cerveau bouillonnant de questions et d’idées pour me bâtir un personnage.
Je rectifie. Il ne s’agissait pas vraiment de ma première participation à une campagne de Donjons et Dragons. Officiellement, c’était plutôt la deuxième. Mais considérant que ma première tentative se résume à un après-midi passé dans un local humide au fort parfum de sueur de mon cégep en compagnie de garçons qui ne le fréquentaient même plus, et roulaient des dés pour toucher les seins des personnages féminins, vous me pardonnerez de considérer que cet essai ne comptait pas vraiment.
Ça et le fait que si on était une fille, on n’avait pas le droit de jouer autre chose qu’un elfe. Que voulez-vous? À Longueuil, en 2008, le féminisme était coincé dans l’autobus 8.
Bref, je ferme cette parenthèse-slash-petit-rappel-que-nos-droits-ne-sont-jamais-acquis et vous emmène chez le conjoint de mon amie. Ce dernier nous attendait avec le modèle réduit d’une île garnie de ruines, de tout petits arbres et d’une tour gardée par des goblins que mes compagnons d’aventure et moi devions pénétrer pour y récupérer un artefact. Rien de bien compliqué. Pour nos personnages, du moins. Parce que dès que le maître du donjon s’est interrompu pour nous laisser entamer notre quête, un silence presque religieux a plané sur la table. Les figurines sont restées là, immobiles. Aucun d’entre nous ne semblait vouloir incarner ce personnage qu’on avait pourtant bâti avec tant d’entrain.
À ce moment, entre amis, ceux à qui on a confié des lendemains de brosse, des wardrobe incidents, des fois où on a appelé la prof de maths « maman », on avait peur d’être cringe.
Chez URBANIA, on a déjà parlé du fait que les jeunes des générations après les milléniaux ne boivent plus, phénomène corollaire à l’ampleur qu’ont pris les réseaux sociaux dans nos habitudes de vie. Héritiers numériques du panoptique d’abord pensé par Jeremy Bentham et remis au goût du jour par Michel Foucault dans son ouvrage de 1975 Surveiller et punir, les réseaux sociaux et l’image qu’ils produisent de nous sont omniprésents, et forcent une internalisation de la discipline qui évacue tout débordement.
En des termes plus urbaniens, les jeunes ont peur de se faire surprendre en flagrant délit de cringe. Crime qui serait par la suite immortalisé sur les TikTok et Instagram de ce monde.
Mais qu’est-ce qu’on entend par cringe, au juste?
Selon cet article du Psychology Today, le cringe serait lié à un inconfort que nous ressentons en étant témoin de l’échec social d’un tiers. Pensez à cette envie de ne faire qu’un avec votre siège que vous avez ressenti lorsqu’un de vos collègues a fait un vol plané au milieu de la cuisine pour atterrir face première dans son gaspacho à l’heure du lunch. Il s’agit d’une forme d’empathie détournée. Une empathie égoïste, qui pousse à se dire : « Ouf, si ça devait m’arriver, je repartirais à neuf dans une ferme d’alpacas à Lima. »
Le cringe, c’est aussi ce moment où l’on prend conscience du regard des autres qui pèse sur nous. Celui-ci se fait plus insistant, nous rappelant qu’on vient de déroger à une règle non écrite. Celle de se glisser dans le moule afin de n’être ni vu ni entendu. C’est le moment où quelque chose dépasse, déborde, dégoûte. Le moment où on se rappelle qu’un humain, ça chie, dans tous les sens du mot.
J’en avais parlé dans mon article sur la clean girl aesthetic, mais cette compulsion que nous ressentons à nous effacer et à nous mesurer est en elle-même la preuve que nous vivons dans un monde éminemment fasciste. Un monde qui a besoin de l’ordre et de surfaces lisses pour prendre forme. Qui ne tolère pas les zones grises, les essais et les imperfections. Quand on ressent le cringe, ce que l’on ressent avant tout, c’est la peur du rejet social. D’un retrait forcé vers les marges. Alors, on ne tente rien. On s’habille en beige, on peint tout en blanc et on n’entreprend aucun hobby, terrorrisés que nous sommes de faire une fausse note ou un faux pas.
Ma gang de milléniaux aux genoux qui craquent comme des glow sticks (c’est notre cri de ralliement) est souvent pantoise devant le culte que vouent les générations plus jeunes à une époque que nous essayons d’oublier. En tant que personne qui a pu s’épanouir à l’écart des cellulaires greffés à la paume de nos mains et où nos lunettes Ray-Ban n’étaient pas des outils de surveillance de masse, je sens que cette nostalgie n’a rien à voir avec le désir d’avoir « Juicy » écrit en lettres gothiques sur le fessier. Plutôt, je crois que mes camarades plus jeunes envient justement cette liberté qui fut autrefois la nôtre de développer une personnalité avec tous les moments cringes que ça implique.
Les leggings aux motifs de galaxie, les moustaches tatouées en bordure de doigt, le planking… les milléniaux en ont fait des niaiseries pour devenir les adultes angoissés qu’ils sont aujourd’hui. En véritable Odyssée des trends Internet douteux, le trajet en a-t-il valu la peine? Peut-être. Du moins, pour se rappeler qu’il fut une époque pas si lointaine où Internet était vu comme un espace fédérateur plutôt qu’un atomiseur nous propulsant vers la fin du genre humain.
Pourtant, alors qu’on s’efforce tous d’agir comme des enfants à la veille de Noël, ceux qui nous gouvernent en cachette ne se gênent pas pour s’établir en véritables monuments cringe. Entre hypermasculinité et geeks qui ne savent plus sur quoi dépenser leur argent, les techbros de la Silicon Valley semblent se livrer une compétition à savoir qui sera le premier à effectivement faire en sorte que ma peau se retourne, sens dessus dessous.
Juste pour le plaisir, rappelons-nous ce délectable article du Guardian, où une journaliste déplore que notre monde soit en voie d’être détruit par des hommes (prévisible) qui, comble du malheur, sont incroyablement cringe en le faisant.
Elon Musk qui brandit une scie à chaîne en poussant des cris de sécheuse rouillée. Mark Zuckerberg qui tente les micro bangs. Le déhanchement, poings secouant des queues invisibles en sus, de Donald Trump sur le rythme endiablé de YMCA. Alex Karp qui brandit une épée comme un Aragorn acheté sur Temu. Javier Milei qui parle avec le fantôme de son chien mort et enterré. Peter Thiel et son obsession pour l’antéchrist. JD Vance dès qu’il ouvre les yeux.
Évoluant dans un monde où personne n’ose leur dire non sous peine d’être ciblé par un drône ou envoyé dans les mines, ces hommes pathétiques partagent leur temps entre l’érosion de nos droits et de notre environnement et une performance bâclée de comment un humain est censé se comporter. Attirés comme des aimants par les micros de podcast, ils n’hésitent pas à dire qu’ils n’ont aucune once d’introspection alors que mes collègues plus jeunes rougissent jusqu’à leurs ongles d’orteils à l’idée de saisir un micro de karaoké pour démolir le refrain de Provocante.
Pour ces hommes, le cringe démontre cette liberté dont ils profitent et qu’on n’ose pas s’octroyer. Celle qui n’appartient qu’à ceux qui sont au-dessus de tout et qui croient fermement que Dieu seul pourra les juger après qu’ils aient poussé leur ultime souffle (moment qu’ils tentent aussi de repousser d’une manière… tellement cringe). En se comportant comme de parfaits idiots, ils semblent nous mettre au défi, celui de les faire vaciller de leurs podiums.
Alors, je dis : soyons cringe. Parce que le cringe, c’est ce moment où transparaît notre humanité dans sa forme la plus authentique. Quand on est cringe, on connecte avec les autres via cette arme que redoutent tant les hommes qui se savent petits malgré l’ampleur de leur compte en banque : le rire.
Pour en revenir à ma première expérience de Donjons et Dragons (vive les très longues parenthèses, surtout celles qui parlent de Michel Foucault), le silence a enfin été rompu par mon amie, une habituée du jeu. Un plaisir contagieux débordant de chaque ligne qu’elle déclamait pour présenter son personnage (un clerc hobbit pour les adeptes qui lisent), elle nous a rappelé que nous étions en sécurité, car liés par le même contrat : celui de laisser notre gêne derrière nous, le temps d’une partie de Donjons et Dragons.
Ici, le cringe n’est pas seulement encouragé. Il est célébré. Dans un monde de plus en plus surveillé et balisé, célébrons ces espaces où le cringe est roi.
Selon moi, c’est loin d’être un hasard si, justement, Donjons et Dragons et les foires médiévales connaissent actuellement un regain de popularité. Personne n’aime porter des jeans. Tout le monde a envie de gambader dans un champ, chaque pas souligné par les remous d’une robe à cerceau ou d’un tutu pailleté. Même vous, messieurs.
Sans vouloir sonner comme un meme, Donjons et Dragons a grandement contribué à me sortir d’une profonde dépression dans laquelle je m’étais enlisée à cause d’une job qui ne me motivait pas et ne m’apportait rien. Quand on joue à Donjons et Dragons, on ne parle pas de job. Ni de nos chums qui ne se ramassent pas ou de l’avancée du fascisme. On joue, tout simplement. Donjons et Dragons, c’est un moment de déconnexion où on se laisse transporter par cet outil que l’on menace sans cesse de désuétude : notre imagination.
Récemment, je suis tombée sur une vidéo datant des années 1980 qui, à l’époque, avait été diffusée sur les ondes de MTV. On y voyait des adolescents, tout de lycra et de spandex néon vêtus, dansant avec plaisir et abandon sur l’excellente Escapade de Janet Jackson.
Dans le premier commentaire affiché sous la vidéo, une utilisatrice se demande avec tristesse pourquoi de tels happening n’ont plus lieu. Dans les réponses affichées sous la vidéo, le coupable n’est pas seulement pointé du doigt. Il est souligné, surligné, affiché en néon: les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux ont fait disparaître les fêtes sur la plage, la danse, les outfits néon et le plaisir de se retrouver en groupe. « Parce que quelqu’un va te filmer et Internet va rire de toi », répondent les usagers sur un ton que je devine taciturne.
Quand les lunettes Meta ont fait leur arrivée sur le marché, personne n’a été dupe et elles ont rapidement été condamnées pour ce qu’elles sont : des outils de surveillance de masse. Des pervert glasses. Mais pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas pousser la réflexion plus loin et se demander ce qui nous pousse à brandir notre cell à l’instant où un événement qui détonne de l’ordinaire survient ? Il a beau ne pas être greffé à nos rétines, notre cellulaire nous a entraînés à devenir des agents de cette société où la surveillance et la conformité sont de mise.
Pour sa prochaine tournée, la chanteuse Phoebe Bridgers a annoncé que les cellulaires seraient proscrits. Et Internet a aussitôt fait ce qu’Internet fait toujours : accuser la jeune femme d’être capacitiste, inventant de toutes pièces un débat qui n’en est pas un.
Je sais de quoi je parle : j’ai moi-même assisté, plus tôt cette année, au concert du groupe rock suédois Ghost où les cellulaires étaient remisés dans des pochettes verrouillées. Personne n’est mort. Est-ce que ç’a été plus difficile de coordonner une rencontre avec une amie chère que je n’avais pas vu depuis plusieurs années ? Oui. Est-ce que ça a pris un peu plus de temps pour quitter le Centre Bell ? Oui aussi. Mais, en parallèle de ces légers désagréments, vous savez ce qui est arrivé ? Des amitiés se sont tissées. Des gens qui ne se seraient jamais adressé la parole l’ont fait. Ont eu du plaisir ensemble. Plutôt que d’opter pour le traditionnel combo jeans/t-shirt, les participants avaient redoublé d’audace en enfilant des costumes inspirés par l’univers du groupe.
Les gens sont beaux quand ils sont libres.
Deux semaines après, j’assistais à un autre concert au même endroit. Cette fois, les cellulaires étaient permis. Et la différence n’aurait pu être plus marquée. Puisqu’il s’agissait de Nine Inch Nails, vétérans de la musique qui donnent envie de s’habiller en noir et de fumer des cigarettes au trèfle, je m’attendais à assister à une véritable messe gothique. À congréger avec les créatures de la nuit montréalaises. Que nenni. Ce soir-là, le combo jeans/t-shirt était de mise et mille écrans de cellulaire m’empêchaient de reluquer les déhanchements de Trent Reznor. Des vidéos que vous avez déjà oubliées, mais qui, moi, m’ont empêchée d’apprécier ma soirée.
Les cellulaires n’étaient pas interdits aux Médiévales de Lanaudière. Pourtant, s’il y a bien un endroit où ils devraient l’être, c’est là. Mais comme c’était le cas pendant nos parties de Donjons et Dragons, les participants de l’événement sont liés sous le même contrat : celui de célébrer le cringe.
Sur place, ce qui me happe, c’est la candeur qui anime tout le monde. Particulièrement les femmes. Malgré un soleil qui plombe sur les crânes, les robes se font amples, décorées, encombrantes. Le code vestimentaire va comme suit : all in. Balls to the wall. Amusez-vous. Expérimentez. Soyez vous-même. Ici, la dictature du jean est renversée pour faire place aux crinolines, aux corsages et aux bikinis en cotte de mailles. Les quelques participants qui n’ont pas eu le mémo sont ceux qui détonnent. Les égéries de l’hégémonie du beige qui tente d’étendre son règne. Pourquoi assister à la foire si c’est pour vous en distancier? Allez, mettez un chapeau rigolo ou des oreilles d’elfe.
Le ridicule ne tue pas.
Au contraire, il libère. Il ravive ces liens que nos overlords s’efforcent de couper. Être cringe, c’est être le vrai de vrai nous. Pas ce brand que l’on calcule et qu’on esthétise pour les réseaux sociaux.
Cessez de filmer les clowns. Devenez un clown.