.jpg.webp)
J’ai lu et écouté avec beaucoup d’intérêt la succession d’hommages rendus au grand Jean-Luc Mongrain, qui nous a récemment quittés pour un monde meilleur (c’est pas dur à battre). Son décès m’a fait plus qu’un pincement au cœur ; j’adorais le personnage médiatique. J’ai grandi dans un foyer où il était omniprésent. Mon père regardait religieusement ses émissions, si bien que quand il n’était pas là, j’avais moi aussi le réflexe de syntoniser le canal 10 ou 35 pour avoir une présence masculine rassurante à la maison. Une grosse voix de papa, celle du patriarche qui a l’habitude de toujours baisser le chauffage en quittant une pièce.
Je ne comprenais pas toujours ce qui se passait avec (il me faisait quand même un peu peur), mais j’ai fini par l’adopter comme le font les enfants qui s’attachent toujours davantage aux poupées les plus laides.
Plus tard, Jean-Luc Mongrain est devenu une source intarissable de contenu à parodier pour la theater kid que j’étais. Mon milieu de secondaire a été marqué par les premières années de YouTube et les âmes charitables qui y dompaient les monologues les plus zinzins du coloré animateur comme carte de visite de la culture québécoise. On se plaisait à les réciter dans les couloirs de Jean-Eudes comme un running gag, en postillonnant et en riant.
Jean-Luc Mongrain est longtemps resté près de mon cœur et est éventuellement devenu une source d’inspiration dans mon propre parcours en journalisme, un milieu dans lequel je suis arrivée un peu par accident. Mais c’est la meilleure façon, semble-t-il.
Parmi les textes qui sont sortis sur lui dans la foulée de son décès, il y en a un qui m’a tout particulièrement interpellée. C’est celui que Mario Girard a publié dans La Presse. Intitulé Les justiciers des ondes, il évoque la disparition progressive d’une race à part : celle des grandes gueules au franc-parler légendaire, capables de faire trembler les institutions et de se faire porte-parole du peuple à coups de monologues enflammés.
J’aimerais faire du millage sur ce texte en abordant d’autres angles. Oui, la société est rendue frileuse et les avocats ont le couteau entre les dents. Mais il me semble qu’on pourrait s’attarder davantage à la culture médiatique ambiante. Parce que si la race d’animateurs à laquelle Jean-Luc Mongrain appartenait est aujourd’hui en voie de disparition, ce n’est vraiment pas par manque de grandes gueules pour prendre la relève, mais plutôt faute de tribunes pour les accueillir et les accompagner durant une carrière qu’on voudrait longue.
D’abord on peut tout à fait être une grande gueule sans franchir certaines limites, comme ont pu le faire Gilles Proulx ou le Doc Mailloux. Sauf qu’en ce moment, on est pognés avec un écosystème médiatique qui empêche l’émergence de nouvelles voix en matière d’affaires publiques.
En fait, chaque année, on perd des justiciers potentiels. Ce n’est pas que ces voix meurent, c’est qu’elles changent de domaine. Pas plus tard qu’hier, je parlais à une Gen Z que j’ai déjà côtoyée comme collègue dans une entreprise médiatique. Elle m’a dit qu’elle est l’une des rares de sa promotion à encore avoir une job dans les médias traditionnels.
C’est plate
C’est connu, dans notre milieu, comme dans bien d’autres où on évolue sous les projecteurs, il y a beaucoup d’appelés, mais très peu d’élus. Sauf que les jeunes aspirant à faire carrière dans les médias écrits et parlés font aujourd’hui face à des débouchés de plus en plus limités, entre autres parce que les pépinières de talents ont disparu. Il reste pratiquement juste les gros joueurs. Les gros joueurs sérieux qui font du hard news laissant peu de place à la frivolité et aux enjeux propres à la jeunesse.
Avoir 21 ans et devoir couvrir un point de presse sur les nids-de-poule alors qu’on aimerait parler de la récupération symbolique de la toune Sexy Nana d’Aya Nakamura dans le cadre des manifs étudiantes en France, c’est drabe. Laisser l’Agence France-Presse l’expliquer à notre place, c’est cruel. Bien sûr qu’il faut faire ses classes, mais en cantonnant les jeunes à des rôles d’exécutants, en leur imposant en plus un devoir de réserve le temps qu’ils fassent leurs preuves, on se prive d’un regard neuf et précieux sur le monde qui nous entoure.
J’ai un ami chroniqueur qui me dit souvent qu’au Québec, on engage des jeunes pour faire du contenu qui s’adresse aux vieux. Où sont les chroniqueurs et animateurs des générations Y et Z qui ont un bagage en journalisme, parfois doublé d’un bagage en sciences humaines ou en sciences sociales, qui font du contenu pour le monde de leur génération ?
Je ne parle pas des humoristes, ni des comédiens, ni des chanteurs, ni des influenceurs qu’on recycle dans des émissions d’affaires publiques. Je parle des gens qui ont délibérément choisi d’étudier dans le domaine de l’information et des communications ou encore en philosophie, en sociologie, en science politique, en droit, en économie ou, même, en théologie, comme Jean-Luc Mongrain. Où sont-ils ? Et où sont les espaces qui leur permettent de développer leur pensée critique et de participer aux grands débats de société ? Pourquoi faut-il attendre d’avoir 40 ou 50 ans pour avoir le droit à ce genre de tribunes dans les médias québécois ?
Nous avons perdu tellement d’espaces dédiés aux jeunes où ils apprenaient à faire leurs premières armes en chronique : d’abord, une trâlée de blogues, mais aussi le Voir, ICI, Nightlife, Journal Métro. Le 24 heures tient le coup, mais il n’est plus ce qu’il était (pas par manque de talent). Autant de publications qui permettaient à de nouvelles plumes de se former (et de se tromper) pour devenir des voix singulières. On peut pas tous être concentrés chez URBANIA ! Je me rappelle de l’époque où je lisais assidûment les chroniques de Murphy Cooper dans le Nightlife, qu’il écrivait alors sous son pseudo du « Détesteur ». C’était un style et un ton qu’on ne retrouvait dans aucun autre média.
Une partie de l’écosystème qui a permis de mettre au monde Murphy Cooper s’est effondré sans qu’on ressente l’urgence de le remplacer.
Quand je regarde l’âge auquel certaines des figures médiatiques les plus mythiques du Québec ont accédé à leurs premières grandes tribunes, je me demande où sont rendus aujourd’hui l’espace, la confiance et la liberté nécessaires pour permettre aux jeunes de développer une fucking personnalité, affirmer leurs convictions et brasser la cage.
Mario Girard souligne lui-même que les personnalités qu’il évoque sont toutes des hommes [blancs], sans vraiment s’attarder aux raisons de leur suprématie.
Si les hommes blancs sont surreprésentés dans la catégorie des journalistes, chroniqueurs, animateurs funny-fun-fun, gonzo et shagalag, c’est parce que les femmes et les minorités qui empruntent le même ton incisif, irrévérencieux et provocateur pour dénoncer les travers de notre société sont rarement accueillies avec la même bienveillance et admiration.
Là où on s’extasie devant le franc-parler des hommes, on qualifie les femmes qui revendiquent leur parole libre de bitch, d’hystérique, de méchante ou de militante pour les discréditer. Le character assassination est monnaie courante pour les femmes confiantes et éduquées.
Quand des hommes animateurs ou des chroniqueurs parlent du prix de l’essence, des écoles et des hôpitaux en décrépitude, de bandits à cravate, de Québec-bashing, on les salue, on les remercie. Mais quand leurs homologues féminines et/ou racisés font la même chose en remplaçant le « Québec » par « immigrants », on parle de militantisme.
Le même tempérament qui fait d’un homme une figure médiatique respectée et incontournable, voire mythique, est perçu comme un défaut de caractère chez les femmes. Elles deviennent suspectes et sont accusées de susciter la division. Je pense aux Brutes, Judith Lussier et Lili Boisvert, qui n’ont jamais eu le droit à la déférence qu’on accorde aux messieurs, malgré du solide boulot durant les années 2010.
De toute façon, quand une femme a le malheur de montrer sa force ne serait-ce qu’une fois, elle n’a plus jamais le droit à la vulnérabilité. Elle doit rester inébranlable, solide comme un chêne, sous peine de voir ceux qui l’ont placée sur un piédestal lui faire payer sa chute. En seulement dix ans de carrière, j’ai vu trop de femmes être érigées en figures messianiques sans leur consentement seulement pour être punies à l’instant où elles faisaient une erreur, révélaient leurs défauts, leurs contradictions. Bref, dès qu’elles faisaient preuve d’humanité.
Contrairement à l’idée reçue, ce ne sont pas que les hommes qui sont hostiles aux femmes qui parlent. C’est parfois d’autres femmes qui deviennent leurs pires ennemies parce qu’elles sont insécures, parce qu’elles sont intimidées, parce que la présence d’une femme forte et confiante les confronte à leur propre incapacité de prendre leur place malgré leurs beaux principes féministes sur papier. Parce que le patriarcat, avec ses places assignées, a quelque chose de rassurant. Alors, elles projettent leurs propres peurs, leurs propres ambitions inabouties et leurs propres échecs sur de pures inconnues dont elles ne connaissent pas le bagage.
Parce que si elles ont souffert, les prochaines devront souffrir aussi.
On les voit, ces regards de mépris et de dégoût, chez nos consœurs féminines. On finit par reconnaître cette hostilité transpirant la misogynie intériorisée, hostilité qui se manifeste dans des attitudes telles que des sourires narquois et de petites humiliations ordinaires qui nous incitent à rentrer dans le moule. Celui des femmes qui deviennent leurs mères et qui perpétuent les règles opprimantes de bienséance, auxquelles elles ont dû elles-mêmes se soumettre, chez les prochaines générations.
Je m’égare, mais pas tant que ça. Les jeunes, les femmes, les minorités : tout ça fait partie d’un seul et même combat. Si on se demande où sont passées les grandes gueules dans nos médias, il faut prendre un instant pour se demander qui a historiquement eu le droit d’en être une. Et pendant combien de temps (bring back Isabelle Maréchal, estie, même si j’étais pas toujours d’accord avec). Qui a le droit à l’audace, à l’insolence, à la passion, sans que sa légitimité ne soit constamment remise en question ?
Je ne pense pas que le Québec manque de personnalités capables de prendre le relais de Jean-Luc Mongrain ou de Paul Arcand. Je pense plutôt qu’on évolue dans un monde de plus en plus aseptisé et frileux, pris entre des relents autoritaires et des susceptibilités propres aux sociétés individualistes. Ça donne un environnement médiatique où tout le monde marche sur des œufs et où il est de plus en plus difficile de développer une voix singulière, surtout lorsque cette dernière diffère de celles qu’on a appris à admirer.
Bref, j’aimerais vraiment ça, voir le milieu des médias avoir un semblant de réflexion sur le pourquoi du comment de la disparition progressive des grandes gueules dans notre paysage médiatique et l’uniformisation de ce dernier. J’aimerais que mes collègues arrêtent de délégitimer les espaces où ces grandes gueules ont trouvé refuge, qu’il soit question de podcasts enregistrés en studio ou de vidéos réalisées dans notre salon à destination des réseaux sociaux.
Et surtout, j’aimerais que les X posent sur eux le même regard qu’ils posaient sur les boomers en matière de passation. Les médias traditionnels ont eux aussi parfois des allures de chambre d’écho.