Regarder Nitro en 2025

Regarder « Nitro » pour la première fois en 2025

Inventaire de propositions non retenues.

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Déjà en 2007, on se doutait que le film Nitro était une mauvaise idée.

Même si les rutilantes voitures modifiées de la saga américaine Fast and Furious dominaient le box-office des deux côtés de la frontière, la culture québécoise, elle, semblait ailleurs : La grande séduction, C.R.A.Z.Y., Minuit, le soir (avec Daddy Claude Legault au sommet de sa forme), etc. On se forgeait une identité culturelle à notre image. On n’avait pas besoin de celle de nos voisins du Sud. Malgré tout, c’est pas parce qu’on n’en a pas besoin qu’on n’a pas été tenté de l’essayer.

Inspiré par le Micromag de ma collègue Vanessa Destiné sur la crise de la quarantaine des milléniaux, j’ai décidé de résoudre le plus grand mystère de ma génération et de regarder Nitro de manière non ironique question de savoir si j’avais injustement jugé ce livre pour sa couverture (ou plutôt ce film pour son poster?) et si c’était secrètement un excellent film emblématique de toute une génération. Parce que même si personne n’avouera jamais l’avoir vu en salle, Nitro est quand même arrivé bon deuxième au box-office de 2007, derrière Les 3 p’tits cochons, un autre film mettant en vedette Guillaume Lemay-Thivierge. Que voulez-vous? C’tait son année.

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Pendant 18 ans, j’ai tâché de maintenir mon esprit vierge de ce produit d’une époque qui a (trop?) vite cessé d’exister, mais pour vous, j’ai finalement brisé mon jeûne et tout ce que j’y ai trouvé, c’est un cimetière d’idées qui auraient dû rester enterrées. Autant on a fait de l’art mémorable au tournant du nouveau millénaire, autant on a colorié en dehors des lignes pour essayer de capturer un phénomène beaucoup trop furtif.

Sans ordre précis, voici donc mes plus pittoresques trouvailles. Zéro alerte aux divulgâcheurs puisque ce film est vieux de 17 ans et sa bande-annonce explique pas mal l’essentiel de la chose.

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La performance beaucoup trop intense de Guillaume Lemay-Thivierge

Bien qu’il soit devenu à la fois paria et running gag de la culture québécoise depuis ses frasques forestières, Guillaume Lemay-Thivierge n’est historiquement pas un mauvais acteur. Il n’est pas excellent non plus, mais c’est sa job depuis qu’il est tout petit et il est capable de jouer juste. Il a quand même été Maxime dans Ramdam.

Cela dit, je ne sais pas trop ce qui s’est passé ici. Peut-être qu’il était trop inspiré ou que le tournage était commandité par la boisson énergisante Monster, mais Guillaume était beaucoup trop enthousiaste de jouer Max… qui s’appelle aussi Julien. Longue histoire. Des « woooooooh » beaucoup trop sentis chaque fois qu’il appuie sur l’accélérateur aux prouesses athlétiques non nécessaires (Max semble allergique à l’idée d’ouvrir la portière de sa voiture pour en sortir), on sent Guillaume viscéralement investi dans son rôle.

Le scénario n’aidant en rien, Max (ou Julien, pour les purs) est le genre de gars qui, apparemment, pense que la personne la plus susceptible de trouver un cœur pour sa blonde malade est le vendeur de poud’ du coin.

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Oui, c’est un plan de marde et pendant toute la durée du film, Max a au moins trente occasions de s’arrêter pour y réfléchir deux minutes, mais n’en saisit aucune.

C’était franchement difficile de différencier l’homme du personnage parce que Lemay-Thivierge semblait prendre beaucoup trop de plaisir à incarner un bad boy au cœur tendre, tellement branché sur le 220 qu’il était too much, même pour un Éric Lapointe dans ses belles années.

Le faux Vin Diesel muet et le vieux complexe d’infériorité québécois

Il fut une époque (bien avant ma naissance) où on traduisait les hits musicaux américains pour les faire chanter par des artistes locaux au lieu de les apprécier pour ce qu’ils étaient parce que… parce qu’on pensait que nos chansons n’intéressaient personne? J’suppose?

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Sans farce, avant de l’entendre dans L.A. Story avec Steve Martin à l’âge de 10 ans, je croyais que Do Wha Diddy était une chanson de Tony Roman, le crooner de Saint-Léonard.

Plus de quarante ans plus tard, c’est ce même mal qui afflige Nitro. Non seulement l’idée d’un gars qui fait des courses de chars clandestines pour acheter un cœur à sa blonde sur le marché noir était visiblement inspirée de la franchise américaine de courses clandestines qui cartonnait à l’époque, mais les co-scénaristes Alain DesRochers et Benoît Guichard poussent leur luck jusqu’à inclure un faux Vin Diesel muet interprété par Jeff Stinco de Simple Plan. Son personnage s’appelle même Viny, je ne vous niaise pas!

Honnêtement, ça aurait été drôle de faire un clin d’œil à Fast and Furious en faisant débiter des âneries sur « la famille » au bon Stinco, mais « l’emprunt » est joué complètement straight, comme s’il s’agissait d’une idée originale, ce qui rend la faillite créative beaucoup plus drôle qu’elle ne devrait l’être. À la défense de Nitro, il n’y a qu’une seule scène directement empruntée à Fast and Furious, mais elle est longue et gênante avec beaucoup trop de Simple Plan.

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Aujourd’hui, on réussit à l’international en nos propres termes avec des films comme Amour Apocalypse et Les chambres rouges. On a plus besoin d’un faux Vin Diesel pour se sentir à la hauteur.

Le cœur de Tony Conte

OK, là, parlons des vraies affaires : Nitro, c’est l’histoire d’un gars qui assassine Tony Conte pour lui voler son cœur. Bien que l’interprète de Vincenzo Spadollini dans Omertà s’est révélé être un vrai de vrai mafieux dans la vie, dans Nitro, son personnage en est un faux. Conte joue un agent infiltré de la GRC nommé Steve Santini victime du courroux de Max pour le crime de s’être assis dans le mauvais fauteuil, au mauvais moment.

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Conte lui explique tout ça à la hâte avant de se faire endormir par un chirurgien interlope interprété par Martin Peters, mais Max a trop besoin de son cœur pour porter attention à ses supplications. Le pire, c’est que pendant tout le reste du film, il trimballe le cœur de Tony Conte dans un sac à dos… pour ne même pas s’en servir! En effet, la blonde de Max finit plutôt par recevoir le cœur de Morgane (le personnage de Lucie Laurier), qui se noie au terme d’une poursuite policière. En récapitulatif, Max tue un agent de la GRC (qui se fait par la suite vider de ses organes par Martin Peters), sans que ça ne lui serve.

On comprend maintenant mieux pourquoi Max pourrit en prison au début de Nitro Rush, qui se déroule neuf ans plus tard. Il le mérite. Bon, c’est sûr que sans le vol du cœur de Conte, il n’y a pas de film. Mais calvaire! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, hein?

C’est vrai que l’histoire d’une fille qui meurt après avoir trop poireauté sur une liste d’attente de Transplant Québec, c’est pas si excitant non plus, mais on a déjà fait pire.

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Bref, toutes les péripéties de Max proviennent de son incapacité à s’arrêter trois secondes pour écouter les autres ou remettre en question ses agissements. Comme quoi on est tous le bon gars dans le film de notre vie. Même quand on est une mauvaise personne.

C’est une histoire tellement glauque et débile mettant en vedette des comédiens tellement anachroniques que ça ne pouvait exister qu’à cette époque où l’on ne se sentait pas le devoir de vérifier la plausibilité de chaque petit détail.

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La barbe en collier de Martin Matte

Bon, vous me direz sans doute que celle-là est facile. Mais quand même : qu’est-ce qui est arrivé à Martin Matte sur ce plateau de tournage? On l’a vidé de son charisme au même rythme que Martin Peters a vidé Tony Conte de ses organes. Si on avait comme ambition de faire de Matte le prochain Patrick Huard afin qu’il amorce tranquillement sa transition vers le grand écran, Nitro aura mis un frein définitif à tout ça.

Mes respects à Martin Matte d’avoir su reconnaître ses forces et d’y avoir adhéré par la suite, mais son interprétation de l’Avocat (il n’a même pas de nom) est tellement catastrophique qu’on dirait un sketch du Bye Bye sur la performance de Martin Matte dans Nitro. Encore une fois, le pauvre Martin fait ce qu’il peut avec un personnage qui n’existe que pour faire bien paraître Max (ou Julien, je sais plus) : l’Avocat ne fait pas grand-chose à part manger des volées et donner des leçons sur l’importance de connaître son groupe sanguin.

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Oui, la barbe en collier est désastreuse, mais elle est aussi le parangon des looks de Nitro qui ont mal vieilli et qui comprennent : les dreadlocks d’Alexandre Goyette (vous avez bien lu!), le petit top rose fluo de Bianca Gervais, le muscle shirt de Raymond Bouchard, les bijoux de Tony Conte (il a l’air prêt à filmer un clip de rap), et plus encore.

La barbe existe, elle est là et elle est difficile à ne pas regarder lorsque Martin Matte est à l’écran.

À la limite, elle est plus importante que le personnage, et peut-être le symbole de 2007 dont on s’ennuie le moins. En ai-je moi-même déjà porté une? Je ne répondrai qu’en présence de mon Avocat.

*

Nitro, c’était une sorte de crise d’adolescence de 105 min. On essayait une identité criarde copiée sur celle du voisin, mais notre talent, nos moyens et notre ambition se développaient à une vitesse différente, alors on n’a jamais vraiment pris nos aises.

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Malgré son succès indéniable au box-office (selon IMDB, Nitro aurait engrangé des profits de 3,7 millions), l’exercice n’a pas collé à l’identité des milléniaux québécois en quête d’émancipation générationnelle dans un monde lui-même à l’aube d’une importante métamorphose ; disons que ma crise de la quarantaine ne me rend pas du tout nostalgique de l’époque des voitures fluo et des douchebags pseudo-mafieux.

Si Nitro est aussi cringe à regarder pour la première fois en 2025 (pour emprunter l’expression de la génération suivante), c’est parce qu’il agit comme une vieille photo gênante qui nous rappelle une identité qu’on a décidé d’un commun accord de laisser derrière.

On a quand même bien vieilli et on peut s’en féliciter.

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