Chronique Wuthering Heights

Est-ce qu’il y a une bonne et une mauvaise façon de refaire les classiques?

Soyons clairs : je n’ai rien contre la robe en latex de Margot Robbie dans « Wuthering Heights » .

20 février 2026
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C’est face à un match de lutte opposant le roi Agamemnon à un cheval que j’ai eu une pensée pour la robe en latex de Margot Robbie.

Dure entrée en matière, me direz-vous (et vous aurez raison).

Assise au fin fond du Théâtre Denise-Pelletier, j’étais venue voir Agamemnon in the Ring, une réécriture pour le moins déroutante de la guerre de Troie qui se déroule dans une arène de lutte. Pour vous donner une idée du ton, la joke « Troie-Rivières » y est utilisée.

Pendant ce temps, sur Internet, un grand débat fait rage autour du remake de Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) par Emerald Fennell, réalisatrice derrière le très bon Promising Young Woman et le moins bon Saltburn.

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À l’heure actuelle, pas mal tout le monde s’entend pour dire que l’adaptation est ratée. Sur Metacritic, plateforme qui recense les critiques des grands médias anglophones, le film cumule un maigre 55 %. Dans le milieu scolaire, on appelle ça un échec.

Alors que les deux premiers longs métrages d’Emerald Fennell étaient tirés d’un scénario original — Promising Young Woman a même remporté un Oscar dans cette catégorie —, son troisième opus prend pour base un classique de la littérature du XIXe siècle, généralement considéré comme l’un des plus grands romans en langue anglaise. Son autrice, Emily Brontë, est même créditée au générique comme cocréatrice du scénario, et ce, même si elle est morte et enterrée depuis belle lurette. « Si vous tendez bien l’oreille, à la fin, vous pouvez entendre Emily Brontë hurler de sa tombe », peut-on lire dans un commentaire publié sous la bande-annonce du film sur YouTube. À l’heure où j’écris ces lignes, il a récolté 18 000 mentions j’aime.

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Les critiques et le public reprochent à l’œuvre son casting plus joli que juste, son côté lascif et érotico-cheap, mais surtout, sa trop grande prise de liberté par rapport au roman. Bon — c’est certain qu’une adaptation d’un roman gothique avec une trame sonore signée Charli XCX, ça peut surprendre. En tout cas, moi, ça m’a fait sentir pas mal girl, so confusing, comme on dit.

À la vue de tout ça, je me suis demandé une affaire : au final, c’est quoi la bonne et la mauvaise manière d’adapter un classique ? Et surtout, pourquoi on veut toujours les réinventer plutôt que les présenter tels quels ?

Refaire les classiques pour se regarder le nombril

À l’heure actuelle, les classiques réinventés sont omniprésents dans la programmation culturelle québécoise. À l’Usine C, Angela Konrad vient tout juste de monter Hamlet avec Céline Bonnier dans le rôle-titre et au Théâtre du Nouveau Monde, Robert Lepage présente une version québécoise de Macbeth.

Un classique, c’est deux choses. D’abord, c’est une œuvre qui a marqué une époque, pour des raisons qui peuvent être esthétiques, politiques, sociales, ou culturelles — ou tout ça en même temps. Ensuite, selon l’auteur italien Italo Calvino, c’est « une œuvre qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire ».

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Une œuvre n’est jamais figée dans son époque : elle se réinvente chaque fois qu’on entre en contact avec elle. On peut y projeter nos propres inquiétudes, obsessions, intérêts — ou tout ça en même temps. C’est probablement ce qui explique cet engouement des créateurices pour les classiques, qui sont montés, remontés et réinventés à outrance : on plonge dans un classique comme Narcisse plonge dans le lac, avalé par les représentations de soi que nous renvoie un texte vieux de plus de 200 ans. Et comme un ado qui tombe amoureux pour la première fois, on souhaite crier notre amour au monde entier.

Pourtant, et ceux et celles qui ont déjà subi une peine d’amour le savent, aimer ne signifie pas qu’une relation était réussie, voire saine. N’en déplaise à Emerald Fennell, qu’on accuse d’ailleurs de détester Wuthering Heights — le roman, pas son film —, force est d’admettre que son adaptation « super moderne » du classique de la littérature Dark Academia est un profond échec.

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Le problème de Barbie BDSM

Je comprends les producteurs d’avoir cru qu’un tel projet, qui met en vedette Margot Robbie, la Barbie féministe, et Jacob Elordi, le beau gars ténébreux-mais-méchant dans Euphoria, plairait aux girly pops de la Gen Z. Là-dessus, ils ont vu juste : on estime que près de 76 % du public de Wuthering Heights est composé de jeunes femmes.

Je comprends aussi l’importance de refaire les classiques : dans une optique de transmission culturelle, ça me semble même primordial.

Réinventer les classiques, par contre, c’est une autre paire de manches. Les artistes peuvent choisir d’adapter les classiques pour une myriade de raisons, mais, dans le cas de Wuthering Heights, on le fait surtout pour rendre un vieux texte plus accessible. Les adaptations comme celle d’Emerald Fennell permettent de faire vivre les récits auprès de gens chez qui ils n’ont pas encore résonné (ici, les girly pops de la Gen Z).

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Toutefois, Emerald Fennell ne se contente pas de transposer Wuthering Heights à travers son prisme à elle. Ce que je veux dire par là, c’est qu’elle dépasse la simple adaptation, ou même la classique relecture : elle transgresse le récit originel, un récit tellement ancré dans l’imaginaire populaire qu’il en est presque devenu sacré. Amen.

Et c’est selon moi là où le bât blesse. Oui, il y a le whitewashing du personnage d’Heathcliff, interprété par un Jacob Elordi très blanc, qui dérange, mais c’est aussi l’injection de sexualité et de notions BDSM qui me semble être un outrage tout aussi grand, notamment dans des relations qui, dans le roman, sont basées dans l’abus plutôt que dans le plaisir consentant. Plusieurs ont qualifié le film de Cinquante nuances de Grey version XIXe siècle, et je ne peux que leur donner raison.

Lost in translation ?

Ce n’est pas que la transgression soit une mauvaise chose, au contraire. C’est plutôt que les classiques, aussi difficiles d’accès soient-ils, ne sont peut-être pas toujours aussi hermétiques que l’on croit.

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Pierre Bourdieu (je suis rendue là, bear with me) disait que certains artistes reprennent les classiques pour « les exposer », c’est-à-dire montrer leurs angles morts. Le problème est peut-être là : près de 200 ans plus tard, Wuthering Heights a, somme toute, assez peu d’angles morts.

C’est un roman écrit par une femme, qui parle de laideur humaine, d’enjeux raciaux et d’amours difficiles, mais aussi de la condition féminine de l’époque.

L’an dernier, le Frankenstein de Guillermo del Toro a été beaucoup mieux reçu que le Wuthering Heights d’Emerald Fennell. Est-ce parce qu’il a été réalisé par un homme ? Peut-être — c’est un débat que je suis prête à ouvrir un autre jour. J’en ai parlé dans une chronique du balado URBANIA l’automne dernier : le film, basé sur le roman classique de Mary Shelley, résonne encore aujourd’hui parce qu’il remet en question notre rapport à l’humanité et à la création, deux angoisses qui traversent la société actuelle à l’heure de l’IA. Le texte est assez fort et les changements apportés par le réalisateur ont contribué à le faire résonner auprès d’un public contemporain.

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Et je pense que c’est ça, le rôle des gens qui réinventent les classiques : servir de pont entre un vieux texte et un nouveau public pour tracer de nouveaux chemins entre eux, et montrer que, comme nous, ces œuvres sont toujours en mouvance.

S’il y a une bonne et une mauvaise façon de réinventer les classiques, elle est là, entre le (très beau, faut-il l’avouer) kit BDSM de Margot Robbie et le profondément nono « Troie-Rivières » de Agamemnon in the Ring. On peut transposer (dans une autre culture, dans un autre lieu), on peut élaguer (des personnages, une trame narrative), on peut remâcher (un texte, un décor), mais on ne peut pas réécrire une histoire qui, au fil du temps, s’est inscrite dans l’imaginaire collectif.

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